COMITE VALMY

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Lettonie : y a-t-il une vie après l’UE ?
Traduit par : Inna DOULKINA

jeudi 20 mars 2014, par Comité Valmy


Riga, Lettonie. Crédits : kelionesuknyga.blogspot.com

Lettonie : y a-t-il une vie après l’UE ?

Traduit par : Inna DOULKINA
publié Vendredi 6 décembre 2013

À l’heure où de nombreux Ukrainiens expriment leur volonté de se rapprocher de l’Europe, la revue ukrainienne Reporter s’est rendue en Lettonie, membre de l’Union européenne depuis 2004, pour voir si le pays pouvait servir d’exemple.« Autrefois, nous étions à la tête de l’URSS, aujourd’hui, nous sommes au cul de l’UE », affirmait récemment Sergueï Malakhovskiï, un journaliste de Riga, à propos de la situation de son pays.

Pour confirmer ou démentir le propos, je me rends à Jelgava, ancienne capitale du duché de Courlande. Du XVIème au XVIIIème siècles, la ville battait sa propre monnaie. À l’époque soviétique, elle comptait 70 000 habitants et des usines produisant des autobus, des tissus et du sucre. Depuis l’entrée de la Lettonie dans l’UE, la population de Jelgava est descendue à 50 000 habitants, dont la plupart travaillent aujourd’hui à Riga.

Pourtant, la ville ne se meurt pas. La municipalité est en train de reconstruire le centre historique. Les trottoirs et les routes sont en parfait état, tout comme les quais et le pont. Tous ces travaux sont réalisés sur des fonds européens. « Depuis 2007, l’UE a accordé 4 milliards d’euros à la Lettonie sur différents projets de développement, explique Inna Steinbuka, chef de la délégation de l’Union européenne en Lettonie. Sur cet argent, 300 km de routes seront réparés d’ici 2014. »

« Effectivement, l’UE finance la construction des routes, l’entretien des musées et la restauration des bâtiments historiques, confirme Igor Pimenov, secrétaire de la commission du Parlement letton pour les questions européennes. En revanche, l’Europe refuse d’allouer des fonds au développement de l’industrie ou à la protection sociale, nuance le député. Pour ces questions, à Bruxelles, on s’en remet entièrement à la main invisible du marché. Et celle-ci est très efficace : elle ne place sur les rayons de nos magasins que des marchandises importées. »

Euphorie généralisée

Igor Pimenov ne cache pas sa déception face à la politique de l’UE en Lettonie. Pourtant, au moment de l’adhésion, il a espéré, comme tous les Lettons, des changements positifs et rapides. « En 2004, nous sommes entrés dans un état d’euphorie généralisée, se souvient Anatoliï Goloubov, rédacteur du journal letton Delphi. Nous avons connu un véritable boom des investissements, on a construit de nombreux immeubles d’habitation et des supermarchés. Les banques accordaient des crédits à des taux très avantageux. Les salaires ont grimpé. Un ouvrier du bâtiment gagnait à l’époque 1500 euros par mois, et les bras manquaient. » Mais tout a changé en 2008, quand la crise a éclaté et touché la Lettonie de plein fouet, plus fortement que tous les autres pays de l’UE. L’économie lettone a chuté. Un Letton sur quatre s’est retrouvé sans emploi. Les gens ont dû rendre appartements et voitures aux banques : ils n’avaient plus les moyens de payer leurs crédits.

« En 2008, le pays a connu une vague de suicides, confirme Alexandre Gaponenko, directeur de l’Institut des recherches européennes. Ce boom qui a suivi l’adhésion à l’UE et que nous prenions pour une manifestation du développement économique de la Lettonie s’est révélé n’être qu’une illusion. »

Jecabpils, Lettonie

En réalité, la vague d’investissements qui a déferlé sur la Lettonie entre 2004 et 2008 n’a touché que le secteur bancaire, le commerce et la construction à crédit – soit uniquement des domaines susceptibles de générer des bénéfices immédiats. La Lettonie a été inondée de marchandises européennes bon marché tandis que ses propres entreprises se voyaient imposer des quotas de production.

« Les hommes politiques lettons étaient tellement ravis de pouvoir monter dans ce carrosse européen qui devait les emmener le plus loin possible de la Russie qu’ils n’ont même pas pris la peine de lire en détail l’accord d’adhésion qu’ils signaient, poursuit Alexandre Gaponenko. Pendant que les Polonais, qui préparaient leur adhésion au même moment que nous, se battaient furieusement pour chaque quota, nos dirigeants buvaient du champagne. » Les résultats de cette négligence ne se sont pas fait attendre. Aujourd’hui, la Lettonie joue, au sein de l’UE, le rôle de marché d’écoulement pour ses voisins plus riches. Et de réservoir de main-d’œuvre bon marché. Le capital bancaire en Lettonie appartient pour trois quarts aux Suédois. Ces derniers possèdent également trois grandes compagnies de télécommunications, des réseaux d’hypermarchés, un tiers des terres du pays et la moitié de ses forêts. À l’époque soviétique, l’industrie représentait 38 % du PIB letton ; dans les années 1990, elle a chuté à 20 % – aujourd’hui, elle se maintient péniblement à 9 %.

Lettonie light

Les politiciens lettons aiment à rappeler que leur pays est l’héritier de la première république lettonne, qui a existé entre 1930 et 1940. Au cours de cette décennie, la Lettonie affichait un niveau économique comparable à celui du Danemark. À l’époque, le président Karlis Ulmanis affirmait que tout Letton pouvait mettre trois cuillères de sucre dans son thé, car le pays comptait trois sucreries. Aujourd’hui, il n’en possède plus aucune.

“9 %, c’est le pourcentage que représente
aujourd’hui l’industrie dans le PIB letton,
contre 38 % à l’époque soviétique

Tout le sucre que l’on trouve en Lettonie est importé. À Jelgava, dans un supermarché de la chaîne suédoise RIMI, j’achète un kilo de sucre. « Il est produit au Danemark, m’informe la vendeuse. Nous n’avons gardé l’emballage traditionnel de Jelgava seulement pour attirer les clients. »

La sucrerie de Jelgava fut la dernière de toutes celles du pays à mettre la clé sous la porte, il y a quatre ans. Je marche sur le champ où ses ateliers étaient jadis établis. De loin, j’aperçois un chantier. L’usine russe Ouralwagonzavod construira bientôt ici des wagons de chemin de fer. L’entreprise promet de créer 200 emplois. Qui, vu la situation économique du pays, ne seront pas de trop. Les anciennes sucreries de la région de Jelgava donnaient du travail à un millier d’ouvriers, mais aussi à une centaine de fermes alentour, productrices de betteraves à sucre. Elles aussi ont fermé. Selon les chiffres officiels, un tiers de la population apte au travail – soit 75 000 personnes – a quitté depuis 2004 les villages lettons pour émigrer vers les grandes villes ou l’étranger.

« Toutes nos entreprises et fermes qui auraient pu faire concurrence aux producteurs européens ont été anéanties, raconte Alexandre Gaponenko. Dans les années 1990, la Lettonie comptait 22 usines de traitement du poisson. Il en reste trois. »

« Mais ce sont les propriétaires eux-mêmes de ces fermes et usines qui ont décidé de mettre la clé sous la porte !, réplique Andris Gobins, président de l’association Mouvement européen en Lettonie et membre du comité économique et social de l’UE. L’Union européenne a offert aux propriétaires des compensations pour la fermeture de leurs entreprises – et ils ont accepté. »

« Si la Lettonie n’avait pas adhéré à l’UE, les choses seraient bien pires aujourd’hui, estime Gobins. Ces entreprises auraient dû fermer de toute façon, simplement parce qu’elles étaient inefficaces. Je suis reconnaissant à l’UE de nous avoir proposé une compensation pour la fermeture de nos entreprises obsolètes. »

Les ouvriers de ces entreprises inefficaces, eux, ont été virés sans la moindre « compensation ». Pour survivre à la crise, nombreux sont partis monnayer leurs bras dans d’autres pays de l’UE. 250 000 selon les statistiques officielles – 500 000, à en croire les estimations officieuses. Le journaliste Sergueï Malakhovskiï a rencontré récemment un couple de ces « fugitifs » lors de leur mariage, à Riga.

« Lui et elle travaillent en permanence à l’étranger, rapporte-t-il dans son article. Ils sont venus célébrer leur mariage à Riga pour faire plaisir à la famille. Les jeunes mariés étaient très heureux. La fiancée travaille comme infirmière en Allemagne et touche 1500 euros par mois, son futur mari est facteur et technicien de surface. Il espère bientôt être embauché à temps plein. Le frère de la femme aussi a eu de la chance. Il travaille dans une usine d’électronique à Bruxelles : il est payé 5 euros par ampoule. »

« L’exode de la part la plus jeune et la plus active de notre population nous mène tout droit à la catastrophe nationale », alerte le député Igor Pimenov. « Aujourd’hui, il ne reste en Lettonie que des vieux, des familles avec enfants et des fonctionnaires », constate Sergueï Malakhovskiï

Valmiera, Lettonie

Le pays manque cruellement de spécialistes dans tous les secteurs. Les autorités lettonnes sont en train d’élaborer des programmes pour faire revenir leurs citoyens, tout en doutant elles-mêmes de l’efficacité de ces mesures. « Les salaires en Grande-Bretagne sont deux fois supérieurs aux salaires lettons, constate Andris Vilks, ministre des finances. Honnêtement, je ne pense pas que nous puissions résoudre la question du rapatriement dans les 10-15 années à venir. »

En effet, si à Riga, aujourd’hui, le travail ne manque pas, les salaires sont loin de faire rêver. « Certes, il y a du travail, confirme Arthur, vendeur de raisin turc sur le marché central de Riga. Mais vous avez vu les salaires ? 200 à 400 lats, soit entre 300 et 600 euros. Et ce, sans compter les impôts de 24 % et les charges communales qui s’élèvent à près de 100 à 120 lats mensuels. Pour arrondir les fins de mois, je travaille aussi comme barman. » Arthur envisage de partir bientôt travailler sur des chantiers en Norvège.

Une subvention de l’UE pour laisser les terres en jachère

Valdis, propriétaire d’une petite ferme dans les environs de Riga, pense lui aussi à repartir en Grande-Bretagne, où vivent ses enfants. Il l’avait quittée en 2004, espérant qu’avec l’adhésion de la Lettonie à l’UE, la vie au pays serait meilleure. Il a acheté un tracteur japonais et s’est lancé dans la culture de pommes de terre. Au début, les affaires tournaient, mais aujourd’hui, Valdis espère juste arriver à l’équilibre et ne rêve même plus de bénéfices.

« Nous avons beau nous efforcer de produire des fruits et légumes de qualité, c’est inutile : les gens préfèrent les produits importés, sans goût, pourvu qu’ils soient moins chers », déplore-t-il. Les supermarchés contrôlent soigneusement les prix demandés par les fermiers, et pratiquent des prix inférieurs, ne serait-ce que de quelques centimes. « Ils vendent des fraises importées à 1,5 lat le kilo – nous, nous ne pouvons pas nous permettre de faire le kilo à moins de 2 lats », poursuit Valdis, amer. Seules les grosses fermes subventionnées par l’UE peuvent aujourd’hui tenir la concurrence avec les marchandises d’import. Les petits fermiers comme Valdis sont éjectés. Théoriquement, lui aussi pourrait toucher des subventions. « Ils donnent 100 euros par an pour un hectare de myrtilles », précise-t-il. Mais il faut, pour les toucher, remplir un dossier très volumineux et complexe, ce qui est difficile pour un fermier de base. « On peut faire appel à des consultants, bien sûr : à 80 euros de l’heure. Les grosses fermes peuvent se permettre ces dépenses, moi non », explique-t-il. En outre, les subventions sur lesquelles peuvent compter les agriculteurs lettons sont de toute façon inférieures à celles accordées aux fermiers d’autres pays de l’UE. « Elle est où, la justice ? », interroge Valdis.

Ses confrères sont nombreux à baisser les bras. Dans la région de Riga, comme dans tout le reste du pays, les champs abandonnés se multiplient. En fait, les fermiers qui les possèdent font exprès de ne pas les exploiter : l’UE leur verse 40 lats (60 euros) par hectare de terre en jachère agricole.

Sur fond de crise ambiante, le secteur public représente, dans la Lettonie d’aujourd’hui, un îlot de stabilité. Alors que le salaire moyen dans le pays est de 480 lats (720 euros), les fonctionnaires en touchent 1000 (1500 euros). Un salaire comparable à celui d’un cadre supérieur dans une grande entreprise. Aujourd’hui, la Lettonie compte 200 000 fonctionnaires et, selon les projets du gouvernement, ce chiffre devrait croître encore. C’est probablement ainsi que les autorités comptent résoudre le problème de l’emploi de la population…

Un exemple pour toute l’Europe

Tant bien que mal, la Lettonie cherche pourtant à sortir de la crise et à s’adapter à la nouvelle conjoncture économique. Dans une ancienne usine de minibus qui employait à l’époque 3 000 personnes, 200 ouvriers s’occupent aujourd’hui de recyclage de bouteilles en plastique et assemblent des meubles. Les mauvaises langues disent que cette industrie-là aussi est la digne héritière de la première république lettone – quand trois ouvriers autour d’un moteur diesel formaient une usine. Au-delà des sarcasmes, on peut toutefois se demander si une économie de ce type est réellement à même d’assurer le développement du pays ?

Inna Steinbuka, chef de la délégation de l’Union européenne en Lettonie, en est convaincue. « Nous sommes aujourd’hui un exemple pour toute l’Europe en matière de développement économique. Nous avons montré à tout le monde ce qu’il faut faire pour sortir de la crise ».

Le coût de ce succès proclamé semble toutefois un peu élevé à certains Lettons. Pour « sortir de la crise » précisément, le gouvernement letton a réduit les salaires des fonctionnaires, professeurs, médecins et policiers de 30 à 40 %, et augmenté les impôts de 20 %. « Au moins, nous avons appris à vivre selon nos moyens », assure Andris Vilks, le ministre des finances. Vilks promet en outre que, dès l’année prochaine, les Lettons pourront desserrer leurs ceintures : les retraites gagneront 6 lats par mois, et les impôts baisseront d’1 %. Mais les prix, eux, ne cessent d’augmenter. Les Lettons craignent une hausse encore aggravée avec l’introduction de l’euro, prévue pour le 1er janvier 2014. Certains envisagent déjà d’aller faire leurs courses en Pologne. Boris, petit entrepreneur de la ville de Dobele, avance l’analyse suivante : « Les jeunes partent, et les vieux ne font vivre que les pharmacies. Nos revenus baissent alors que nos dépenses se maintiennent. De fait, nous sommes contraints d’augmenter les prix. » Comment la Lettonie pourrait-elle sortir de ce cercle vicieux ?

« Nous n’avons pas d’autre aide que les crédits du FMI, constate le député Igor Pimenov. La question, c’est de savoir si nous allons tout simplement engloutir cet argent, ou si nous parviendrons à faire renaître notre industrie et revenir nos citoyens ? »

La Lettonie que nous avons perdue

L’exemple de la Lettonie pourrait servir de leçon à l’Ukraine. Nos économies se ressemblent. Nous sommes des territoires de transit pour les marchandises et les hydrocarbures entre la Russie et l’Occident. Nous vivons en grande partie de notre agriculture, et nos industries ne sont pas toujours concurrentielles par rapport à celles de l’Europe de l’Ouest. La différence, c’est que l’Ukraine a toujours ses industries et son agriculture, alors que la Lettonie n’en a pratiquement plus.La leçon principale que nous devrions tirer de l’expérience lettonne est la suivante : l’Union européenne n’est pas une organisation de charité. Elle ne veut pas que tous ses membres aient une vie heureuse.
L’UE, c’est bien plutôt une sorte de fight club où chacun doit conquérir sa place au soleil. Il est des pays qui l’ont compris, comme la Pologne qui, malgré la résistance des pays occidentaux, a su se négocier les meilleures conditions d’adhésion à l’UE, sauvegarder son industrie et son agriculture et, en 2008, sortir de la crise avec des pertes minimes. Mais il est aussi des pays qui ont cru que l’adhésion était en soi garante de leur épanouissement futur et qui ont signé l’accord sans en étudier le contenu. Ceux-là, Lettonie en tête, en sont pour leurs frais. Les concurrents puissants ont rapidement causé la chute de leurs économies et les ont réduit au statut de marchés d’écoulement pour leurs marchandises et fournisseurs de bras bon marché.L’Ukraine a encore le temps de réfléchir.

Au revoir la Russie ! Bonjour les Russes !

« Vous me parlez russe – si vous viviez en Lettonie, je ne vous aurais pas répondu, m’annonce le chauffeur de taxi. Et pourquoi me répondez-vous, alors ? Parce que vous êtes touriste. Et que vous êtes venu dépenser votre argent en Lettonie. » Et les Russes sont effectivement nombreux à venir « dépenser leur argent » en Lettonie : depuis les touristes jusqu’à des hommes d’affaires qui investissent dans l’immobilier pour disposer d’un titre de séjour en Union européenne. Au cours des trois dernières années, les Russes ont acheté de l’immobilier letton pour la coquette somme de 700 millions d’euros. Et le nombre d’acheteurs potentiels ne cesse de croître. Pour preuve : le magazine de la compagnie aérienne nationale AirBaltic publie ses annonces publicitaires portant sur l’immobilier de luxe principalement en russe.

Sources
 : Andreï Konovalov, Reporter


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