COMITE VALMY

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La lettre de Léosthène, le 28 novembre 2009, n° 534/2009 - http://www.leosthene.com/

Le Golfe d’Aden, au delà des pirates

dimanche 6 décembre 2009, par Comité Valmy


“ Le golfe d’Aden est une région d’importance stratégique pour les nations qui échangent dans le monde. Quelque 22000 navires marchands traversent la zone chaque année, transportant environ 8% du commerce mondial, ce qui comprend plus de 12% du pétrole et de produits finis de l’Extrême Orient vers l’Europe ” (Communiqué de l’OTAN du 10 novembre 2009) (1). “ La Fédération de Russie poursuivra sa participation active à la lutte contre la piraterie aux large des côtes somaliennes [...] Nous sommes disposés à renforcer la coopération avec toutes les parties intéressées sur tous les aspects de ce problème ” a déclaré Vitali Tchourkine, ambassadeur de Russie à l’ONU. (Ria Novosti, le 18 novembre 2009)(2). “ Nous pensons que pour mettre un terme réel aux attaques des pirates, la communauté internationale doit étendre les opérations d’escorte et que les pays significatifs participants doivent améliorer leur coordination dans ces opérations navales d’accompagnement ” (Le représentant chinois à l’ONU, Liu Zhenmin, le 18 novembre 2009, Xinhua) (3).

Tout le monde est là, le long des côtes somaliennes et autour de Bab el Mandeb, la porte étroite qui relie la Mer Rouge au golfe d’Aden et à l’Océan indien. L’Union européenne aussi, avec les navires des pays membres qui participent à l’opération Atalante. “ Au total une dizaine de pays participent à l’opération Atalante. Actuellement, 9 nations apportent une contribution opérationnelle permanente à l’opération : les Pays-Bas, l’Espagne, l’Allemagne, la France, la Grèce, l’Italie, la Suède, la Belgique et le Luxembourg. Plus d’une vingtaine de bâtiments et aéronefs participeront à l’opération européenne, soit plus de 1 800 militaires. Le nombre exact de bâtiments et avions de patrouille maritime participant dépend des disponibilités. Ainsi, le format de la force navale européenne évolue en permanence ”. En effet, nous dit encore Ria Novosti, “ aux termes du dernier rapport du secrétaire général de l’ONU sur la piraterie au large de la Somalie, publié la veille et soumis mercredi au Conseil de sécurité, 306 attaques pirates ont été enregistrées en 2008, dont 136 dans les eaux adjacentes à l’Afrique de l’est. Pis, 300 incidents de ce genre ont été signalés du 1er janvier au 30 septembre 2009, dont 160 dans les eaux est-africaines ”.

Et les Somaliens ? On sait que le pays, avec ses 3000 kilomètres de côtes, principal pourvoyeur et abri des pirates, est plongé dans l’anarchie depuis la fin de la guerre froide, dans laquelle il a été, comme d’autres en Afrique, un enjeu. Si le nord, avec l’ancienne colonie britannique du Somaliland (nord ouest, auto-déclaré indépendant en 1991) et l’ex enclave italienne du Puntland (nord est) ont su trouver des accords entre clans, le sud vit dans une guerre civile récurrente sous un gouvernement de transition depuis la démission du président élu en 2004 par un Parlement fédéral réfugié au Kenya voisin, Abdullahi Yousouf Ahmed. L’homme présentait pourtant la double garantie d’être le président du Puntland – région qui s’est déclarée autonome dans un cadre fédéral en 1998 – et d’être né plus au sud, dans la région du Mudug. Au sud (neuf millions d’habitants), lutte contre les Tribunaux islamiques (5), intervention puis retrait de l’ennemi éthiopien voisin en décembre 2006 (avec la bénédiction américaine et l’appui de deux raids aériens US les 8 et 22 janvier 2007), rien n’y a fait, le chaos, la guerre et la misère sont installés. Or, nous dit le représentant spécial de l’ONU, la piraterie “ n’est pas seulement une activité criminelle, mais un business très profitable, avec des débouchés dans la région et au-delà ” (6).

Et si l’on en croit Jean Bernard Véron, responsable de la cellule Prévention des crises et sortie de conflits à l’Agence Française de Développement et qui s’exprimait pour la revue Humanitaire,“ le volume de l’aide extérieure à la Somalie tourne autour de 150 millions de dollars par an. D’abord, c’est à peu près un tiers de ce qu’envoient les Somaliens de l’étranger dans leur pays. Mais surtout, c’est un vingtième de ce que touche un pays comme l’Afghanistan, à savoir 3 milliards de dollars par an (...). L’attitude du monde extérieur, « l’Occident » si l’on veut, me rappelle d’une certaine façon ce qui s’est passé en Afghanistan : de 1979 à 1989, on a eu beaucoup d’interventions extérieures, militaires pour soutenir les moujahidins contre le régime soviétique, mais aussi humanitaires pour soutenir la population. Et puis, en 1989, on laisse tomber le pays pour, douze ans après, s’étonner d’avoir les Taliban ! ”. L’activité de piraterie est donc passée du stade artisanal à un business organisé, bénéficiant aujourd’hui à des familles et à des clans, avec des bases arrières sur le sol somalien et jusqu’au Puntland où dans les ports se déploierait une activité liée à la mafia italienne elle-même.

“ Les ministres de la défense de l’union européenne réunis à Bruxelles le 17 novembre on soutenu un plan visant à entraîner plus de 2000 hommes pour les forces de sécurité Somaliennes dans une tentative pour amener une plus grande stabilité dans la région ” note notre confrère EUObserver (7). Il ne s’agit pas ici de gardes-côtes (la Somalie en a 1000, il en faudrait dix fois plus) mais de soldats formés (en Ouganda) pour des opérations sur le terrain. Le risque, souligné par plusieurs analystes, est de provoquer à la fois une escalade de la violence dans le pays (notamment au Puntland) et d’entraîner des représailles dans les pays voisins (Ouganda, Burundi qui envoient des troupes par l’intermédiaire de l’Union africaine, au sein de l’opération de paix AMISOM (8)). En sachant aussi que la fidélité de ces soldats va plutôt à leur clans respectifs et qu’il faut songer au moyen de “ prévenir les forces ainsi entraînées de devenir un danger pour les civils somaliens dans le futur ”. Depuis 2007, la guerre à coûté la vie à 19000 civils et provoqué la fuite d’un million et demi de personnes. Le Kenya, qui accueille des camps de réfugiés, y recrute des forces pro “gouvernement de transition” somalien et héberge des pirates arrêtés dans ses prisons est lui aussi susceptible d’être pris comme cible de représailles.

Parallèlement, les Seychelles sont incluses dans la zone maritime protégée, acceptant des forces de surveillance américaines sur leur sol. Au Yémen de son côté, l’Arabie Séoudite a engagé une opération militaire d’envergure à la frontière contre des rebelles chiites – ce qui n’empêche nullement la presse américaine d’y voir une menace d’al Caïda (sunnite) et de s’étendre sur le thème alarmiste (et ancien) d’Afghans à la recherche de nouveaux camps d’entraînement au Yémen et en Somalie. A bien regarder, ce déploiement international, où se côtoient toutes les marines du monde, ne concerne-t-il que l’activité des pirates ? Eh bien, nous dit le vice-amiral (deuxième section) allemand Ulrich Weisser, cité par notre confrère German Foreign Policy (9), si l’Océan Indien “ est la clef des mers du monde, en particulier des routes maritimes du Pacifique ”, il est également “ décisif pour la constellation des futurs pays asiatiques, par dessus tout l’Inde et la Chine ”. Selon cet ancien directeur de la politique de planification du ministère de la Défense allemand, les enjeux dépassent largement la chasse aux pirates, sans nier l’importance de la route maritime surveillée.

“ Dans l’Océan indien, la Chine utilise ce qu’on appelle la stratégie des perles ”, écrit-il. Elle est destinée “ à sécuriser un nombre grandissant de ports et de bases autour de l’Inde ”. Ainsi construit-elle “ une base navale importante avec des installations de reconnaissance considérables ” à Gwadar, au Pakistan où elle utilise aussi le port de Pasni comme celui de Chittagong, premier port et deuxième ville du Bangladesh. Elle a encore pris des positions au Sri Lanka, construit des installations portuaires commerciales et militaires en Birmanie. Ce qui rend “ la marine indienne nerveuse ” et les marines occidentales prudentes : on sait que la Chine a construit un terminal pétrolier (raffinerie) sur la mer Rouge, au débouché d’un oléoduc au Soudan, où elle exploite (avec d’autres) les ressources pétrolières. Elle a donc toutes les raisons d’en surveiller la porte, dans le Golfe d’Aden, prenant des positions très à l’Ouest dans l’Océan indien. Puis il y a le contexte régional, les zones tampons entre le berceau de l’Islam et l’Afrique – l’Ethiopie est encore largement chrétienne – les ambitions rivales des puissances régionales, les interférences et rivalités étrangères.

Vu ainsi, le piratage est ramené à ce qu’il est, un phénomène dont les racines puisent dans le chaos et la misère d’un pays instable – phénomène qui doit être contenu sinon éradiqué par des opérations de police conjointement avec, comme le préconise l’ONU, des mesures d’aide qui s’attaquent au racines du mal – mais un parallèle avec l’Afghanistan ne dispose pas à l’optimisme. Or on observe, au même endroit, l’OTAN, l’UE, la Chine, la Russie, les Etats-Unis et les autres (Japon) dans une coûteuse démonstration “amicale” et autant que faire se peut coordonnée contre les embarcations rapides et légères – et apparemment efficaces – dans une configuration qu’on ne rencontre pas avec cette ampleur autour du détroit de Malacca, par exemple. C’est bien qu’au delà de la police des mers nécessaire contre un piratage présent partout et qui se développe ailleurs (Golfe de Guinée, Panama...), lié à la mondialisation des échanges et aux inégalités croissantes qu’elle entraîne, il y a des prises de position qui touchent aux ambitions des puissances, ici dans l’Océan indien, comme aux meilleurs jours du 19ème siècle.

Les perdants sont les Somaliens, qui s’en soucie ?

Hélène Nouaille

En accès libre :

Léosthène n° 159/2005 Somalie : une zone à risque très observée http://www.leosthene.com/spip.php ?article348

n° 220/2006 Somalie : la tentation de l’ordre islamique http://www.leosthene.com/spip.php ?article233

Cartes :

Les guerres dans la Corne de l’Afrique (Philippe Rekacewicz, 2007) : http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/corneafrique

La Corne de l’Afrique, une région hautement stratégique (carte CNRS) : http://www.ades.cnrs.fr/IMG/jpg/cartecorne1.jpg

Les clans en Somalie : http://www.lib.utexas.edu/maps/africa/somalia_ethnic_grps_2002.jpg

La position des Seychelles dans l’Océan indien : http://www.artezia.net/voyage/seychelles/seychelles1.jpg

La piraterie dans le monde 2009 : http://www.icc-ccs.org/index.php ?option=com_fabrik&view=visualization&controller=visualization.googlemap&Itemid=219

Notes :

(1) OTAN, le 11 novembre 2008 Nato military visits Beijing to discuss piracy operations http://www.manw.nato.int/pdf/Press%20Releases/NATOCHINACOOPERATION%202009%2013.pdf

(2) Ria Novosti, le 18 novembre 2009 Piraterie : Moscou maintiendra sa présence au large de la Somalie http://fr.rian.ru/world/20091118/185523204.html

(3) China Daily, le 18 novembre 2009, China calls for integrated solutions to Somali piracy http://bbs.chinadaily.com.cn/viewthread.php ?gid=2&tid=653218

(4) Defense.gouv Opération EU NAVFOR Somalie/Atalante – Lutte contre la piraterie http://www.defense.gouv.fr/ema/operations_exterieures/piraterie/dossiers_de_reference/operation_eu_navfor_somalie_atalante_lutte_contre_la_piraterie Sur le site de l’Union européenne : http://consilium.europa.eu/showPage.aspx ?id=1518&lang=fr

(5) Voir Léosthène n° 282/2007 Somalie : vers un nouvel Afghanistan ? http://www.leosthene.com/spip.php ?article568

(6) ONU, Conseil de Sécurité, 6221ème séance, le 18 novembre 2009, http://www.un.org/News/Press/docs//2009/sc9793.doc.htm

(7) EUObserver, 18 novembre 2009, Andrew Willis, EU agrees to train Somali forces http://euobserver.com/24/29009

(8) Voir la description de l’opération AMISOM (Mission de l’Union africaine en Somalie) sur le site Opérations de paix de l’université de Montréal : http://www.operationspaix.net/AMISOM “ Le déploiement de la force de maintien de la paix de l’Union Africaine en Somalie fait suite à la guerre entre le gouvernement de transition somalien, aidé par l’Éthiopie, et les forces des tribunaux islamiques en décembre 2006. Le mandat de l’AMISOM est d’appuyer le dialogue, assurer la protection des institutions de transition et leurs infrastructures. Ce mandat est prévu pour six mois et comprend notamment le déploiement de 9 bataillons de 850 soldats d’infanterie, avec l’appui de composantes maritime et aérienne ”.

(9) German Foreign Policy, le 21 novembre 2009, Key maritime region http://www.german-foreign-policy.com/en/fulltext/56300

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289. Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2009. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.


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