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Plan de paix pour l’Ukraine : à Minsk, qui a renoncé ?
par Karine Bechet-Golovko

mardi 9 septembre 2014, par Comité Valmy


Plan de paix pour l’Ukraine : à Minsk, qui a renoncé ?

L’accord signé à Minsk pour la sortie de crise en Ukraine soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Certains y voient une trahison de la Russie, tant les conditions sont inadéquates à Novorossia. D’autres y voient une manière pour Poroshenko de sortir de la situation sans perdre la face sur la scène internationale, les véritables négociations ne faisant que commencer. Les troisièmes y voient une forme de jeu politique très pointu de la Russie permettant de mettre l’Ukraine, quelle que soient ses futures décisions, en situation d’échec. Peu, en tout cas, prennent ce document au pied de la lettre. Voyons plus dans le détail les différentes interprétations possibles, la plus sérieuse conduisant à un nouveau conflit armé.

Le 5 septembre, à Minsk, l’avenir de l’Ukraine s’est joué. Le groupe de contact constitué d’un représentant de la Russie, d’un représentant de l’Ukraine, d’un membre de l’OSCE et des dirigeants des Républiques populaires de Donetsk et Lugansk, pour la première fois présents à des négociations les concernant, a finalement adopté un document, une résolution pour la paix.

Selon le premier ministre de la République populaire de Donetsk, A. Zakhartchenko, les discussions ont concerné principalement trois points : le cessez-le-feu pour que les vies humaines ne soient pas les otages des ambitions personnelles et que le conflit passe sur le plan politique ; la question humanitaire et l’ouverture d’un corridor pour faire passer l’aide à la population ; le retour à la maison des soldats et combattants prisonniers.

Pour autant, comme le rappelle le dirigeant de la République populaire de Lugansk, I. Plotnitski, cela ne signifie pas que le processus d’autonomisation des Républiques populaires de l’Ukraine soit abandonné.

Et le texte obtenu est, selon notre traduction en français, celui-ci :

"Protocole suite aux négociations tripartites du groupe de contact concernant les éléments permettant l’adoption du Plan de Paix du Président ukrainien P. Poroshenko et des initiatives du Président russe V. Poutine.

Suite à l’examen et à la discussion des propositions, introduites par les participants des consultations tenues à Minsk le 1er septembre 2014, le groupe tripartite de contact composé des représentant de l’Ukraine, de la Fédération de Russie et de l’OSCE est arrivé à la reconnaissance de la nécessité de faire les pas suivants :

1.Garantir l’arrêt réciproque immédiat de l’utilisation des armes.
2.Garantir le monitoring et la vérification par l’OSCE de la cessation d’utilisation des armes.
3.Décentraliser le pouvoir, notamment par l’adoption de la Loi sur le régime temporaire de l’auto-administration locale dans les différents lieux des régions de Donetsk et Lugansk (Loi sur le statut particulier).
4.Garantir un minitoring effectif permanent sur la frontière russo-ukrainienne et vérification par l’OSCE de la création d’une zone de sécurité dans les régions frontalières.
5.Libération immédiate de tous les prisonniers et des personnes illégalement détenues.
6.Adopter la loi ne permettant pas la poursuite et la condamnation de toute personne liée aux évènements ayant eu lieu dans les régions ukrainiennes de Lugansk et Donetsk.
7.Continuer un dialogue national entre toutes les parties.
8.Prendre les mesures nécessaires à l’amélioration de la situation humanitaire dans le Donbass.
9.Garantir la tenue d’élections anticipées locales conformément à la Loi sur le régime temporaire de l’auto-administration locale dans les différents lieux des régions de Donetsk et Lugansk (Loi sur le statut particulier).
10.Faire sortir les formations militaires illégales, les armes, les combattants et mercenaires du territoire ukrainien.
11.Adopter le programme de rétablissement économique du Donbass et de la vie de la région.
12.Donner des garanties personnelles concernant la sécurité des participants aux consultations.

Signé par :
L’ambassadeur Heidi Tagliavini
Le 2e président ukrainien L. D. Kutchma
L’ambassadeur de la Fédération de Russie en Ukraine M. Iu. Zurabov

A. V. Zakhartchenko
I. V. Plotnitski"

Voici le texte, intégralement traduit. Il soulève beaucoup de questions. Dans le désordre :

•point 3 : accord sur la décentralisation quand les dirigeants des Républiques parlent encore d’autonomisation, voire de l’indépendance ;
•point 3 : adoption d’une loi "temporaire", quelle sera sa valeur dans quelques temps ? ;
•point 5 : qu’est-ce qu’une personne illégalement détenue en temps de guerre quand la guerre n’a pas été déclarée ? ;
•point 6 : ni poursuite ni condamnation, cela concerne également les crimes de guerre commis par l’armée ukrainienne ? mais qui cela engage-t-il ? La justice internationale aussi ? et sans contre-partie ? On n’est même plus dans de la "justice réparatrice", mais dans le principe appliqué de la manière la plus barbare : on ne juge pas les vainqueurs. Or, ici l’armée ukrainienne a-t-elle réellement gagné ?
•point 9 : comment apprécier les résultats d’élections mises en oeuvre conformément à une législation temporaire sans accord préalable ni consultation de la population sur la nature juridique du lien de ces républiques/régions à l’Ukraine ?
•point 10 : l’armée ukrainienne a donc le droit de rester dans les lieux, ce qui lui permettra de reprendre en temps de "paix" le terrain largement perdu lors des combats ?
•quelle est l’autorité de la signature de Kutchma pour représenter le pouvoir actuel ?

Donc, dans un premier temps, ce texte surprend. L’armée ukrainienne, qui est pratiquement en déroute dans le Donbass se retrouve à signer un texte qui serait celui d’un vainqueur. D’autre part, elle a été contrainte à négocier avec ses ennemis, donc à les reconnaître. Alors pourquoi cet acte a-t-il été adopté et quel est son avenir ? Pour cela, il faut distinguer les réponses que l’on peut apporter sur le plan militaire de celles qui concernent le plan politique.

Sur le plan militaire, deux éléments sont à prendre en considération : l’image de l’armée de Donbass et les tensions intérieurs à l’armée ukrainienne.

Jusqu’à présent, l’armée du Donbass a toujours eu une très bonne image. L’image de combattants libérateurs, soutenus par la population, se battant contre des agresseurs tuant des civils sans avoir le moindre état d’âme. L’image de David contre Goliath. Maintenant ; elle s’est arrêtée aux portes de Mariupole, la ville est grande et l’armée ukrainienne est à l’intérieure. Les combattants doivent-ils attaquer la ville, au risque de toucher, eux aussi, des civils ? Si la guerre était déclarée, oui. Mais la guerre ne l’est pas, pour l’instant ils ne peuvent pas changer de rôle et passer dans le clan des agresseurs.

L’autre élément d’explication est l’attente de la faute. L’armée ukrainienne, sans même parler des différents bataillons, ne sont pas tous soumis à Poroshenko. L’autorité du Président ukrainien n’est pas encore établie sur tout le pays. La plupart des analystes russes donnent moins d’un mois à l’armée ukrainienne pour commettre la faute et attaquer. Des mouvements de troupes ukrainiennes sont déjà signalés. Vers Slaviansk, se dirigent 500 bâtiments de combat (tank, blindés et autres). Des autobus se remplissent de volontaires, de soldats, de membres de Secteur Droit et autres bataillons, tous ensemble en vrac. Par ailleurs, des camions de la Croix Rouge sont utilisés pour déplacer des pièces d’artillerie, photo à l’appui.

Donc il risque de falloir attendre peu de temps pour que les combats reprennent.

Sur le plan politique, la trahison totale de la Russie est peu probable, même si annoncée par certains. Un jeu très compliqué sur les forces en présence semble plutôt avoir lieu.

La Russie aurait-elle trahie la jeune république de Novorossia ? Le texte des accords pourrait le laisser entendre. A plusieurs signes : les combattants (étrangers) doivent quitter le territoire ukrainien, les dirigeants des républiques de Donetsk et Lugansk signent de manière anonyme, sans que la détermination juridique des territoires qu’ils représentent n’apparaisse, dans tout le texte il est question des régions ukrainiennes, et non de l’indépendance ou de l’autonomie, ni même de la fédéralisation.

Cette version est démentie par certains analystes, comme E. Kholmogorov, qui ne voient pas dans la signature de ces accords une trahison, ni de la Russie, ni de Poutine. Ce qui pousse donc à réfléchir à une autre interprétation, peut être moins évidente à première vue, mais certainement plus fiable.

Comme prémisse, sans que cela ne mérite trop de développements en raison de son évidence, le discours nationaliste agressif, qui est développé en Russie, sous fausse couverture patriotique, notamment par des sites comme Sputnik & Pogrom, sont un excellent moyen d’affaiblir la Russie. Pourquoi ? Parce que la complexité de la vie politique intérieure russe est telle, qu’elle ne peut plus apporter des réponses simplistes à des questions complexes. Ce qui peut faire des mécontents, ceux qui veulent que les bons soient beaux et gentils et tous ensembles, avec eux, et les ennemis soient moches et méchants et regroupés en un blocs visibles. Or, la Russie apporte maintenant des réponses subtiles à des questions devenues très complexes, ce qui n’est pas toujours compréhensible par certains individus et commence à sérieusement déranger à l’extérieur. Et certains groupes jouent merveilleusement bien sur cette incompréhension, pour manipuler des foules. Le Bolotnaya libéral a échoué, qu’à cela ne tienne, il est possible de préparer le Triumfalnaya nationaliste.

En effet, les derniers pas de la Russie laissent imaginer un jeu à plusieurs entrées. V. Poutine est un élément du système de pouvoir russe, qui s’appuie sur mouvement permanent des élites représentants différents intérêts. Ainsi, la figure de V. Poutine est un régulateur, qui arbitre les conflits intérieurs pour faire avancer la machine étatique. Prenons l’exemple du premier convoi humanitaire. Le clan libéral négocie pour l’entrée concertée de l’aide humanitaire ; des négociations sont même certainement en cours avec les élites locales, pour trouver une sortie de crise permettant, sinon à tout le monde, du moins aux oligarques russes et ukrainiens de ne pas trop perdre. Mais Kiev s’obstine, le convoi est bloqué. La Russie ne peut perdre la face et passe en force, le convoi entre dans le Donbass et livre l’aide humanitaire, pour ensuite, sans encombres, rentrer à la maison. V. Poutine a laissé jouer les libéraux lors des négociations. Si ça marche, tant mieux, l’image de la Russie sera renforcée et l’Ukraine sera perdante, car elle reconnaîtra l’étendue de la catastrophe humanitaire, laissera entrer des russes sur son territoire, alors qu’elle les accuse d’invasion etc. Si ça ne marche pas, ce n’est pas grave, la Russie démontrera qu’elle peut intervenir unilatéralement en Ukraine, avec le soutien des populations et que Kiev ne peut rien y faire. Donc, elle ressort gagnante à tous les coups en laissant jouer les différents clans. Que le meilleur gagne.

Et c’est la même chose avec ces accords. Si les libéraux, représentés par l’ambassadeur Zurabov en Ukraine arrivent à négocier, tant mieux. Les combattants ne deviendront pas des agresseurs, le statut des régions pourra toujours être négocié vers une autonomie lente et institutionnalisée. La Russie restaure en même temps les relations commerciales avec l’Occident, elle n’a plus l’Ukraine entière comme ennemi. Si ça ne marche pas, les libéraux sont durablement affaiblis, le conflit reprend et la question sera surtout de savoir à quelle frontière s’arrêter. Car l’armée ukrainienne n’est pas en état de gagner militairement cette guerre : on ne gagne pas contre son peuple.

Il reste une interprétation, qui pose l’interrogation sur le plan international : la Russie n’a-t-elle pas baissé la tête face aux Etats Unis ?

Si l’on garde toujours à l’esprit la répartition clanique des rapports de force interne, il ne faut pas oublier qu’une grande partie de la "nomenklature" actuelle, dite libérale, c’est-à-dire celle qui fait son business, est parfaitement contente de la structure mondiale actuelle des affaires, dominée par les Etats Unis, simplement parce qu’elle y a trouvé sa place, qu’elle en connait les règles du jeu et n’a pas envie de jouer avec l’inconnu. Or, avec la Crimée, V. Poutine a d’un coup d’un seul, surpris tout le monde, notamment à l’intérieur, et changé de rôle.

D’un "grand ordonnateur" des clans en présence, il est devenu dirigeant et a pris une décision politique forte. Ce qui remet en cause l’existence même de l’ordre établi. Et pas seulement à l’intérieur. S’appuyant sur son capital politique de légitimité populaire obtenu suite au retour de la Crimée dans le giron de la Fédération de Russie, il a commencé à gouverner. Son capital a grandi et celui d’hommes intègres comme Strelkov également. Ces clans ont compris que si Strelkov gagne la bataille, il sera inaccessible pour la manipulation par les faiseurs de politiciens, ce qui va encore renforcer l’image et donc le pouvoir de Poutine. Ce danger imminent a permis de lancer un signal d’alarme. Si la Russie s’autonomise réellement, c’est la struture mondialisée de notre société qui est en danger. Il faut donc taper avant qu’il ne soit trop tard.

Strelkov a été retiré et une aide a compensé la perte. Les victoires sur le terrain ont vite fait oublier la défaite symbolique et idéologique. Et les attaques contre la Russie se sont resserrées. A l’intérieur, des voix sont montées, de manière hytérique, criant au risque du retour des files d’attente, du déficit, du soviétisme etc. A l’extérieur, malgré les plans de paix, les sanctions continuent à être prises. Car le message des sanctions n’est pas de faire arrêter la guerre en Ukraine, mais de remettre le clan libéral russe sur les rails du pouvoir, pour garder l’influence sur les mécanismes interne de prise de décision. Donc, la Russie n’a pas le droit de sortir de la guerre des clans qui l’affaiblie. Chacun doit retrouver sa place, V. Poutine doit gérer les clans et non leur imposer une idée nationale. En ce sens, utiliser les sanctions pour relancer la production nationale, l’industrie et l’argo-alimentaire russe est trop dangereux pour ces milieux post-modernes. C’est pourquoi il fallait vite signer cet accord, et peu importe même le contenu, l’important étant l’acte lui-même de signature par les représentants de ce clan.

En conclusion, à moins de suivre l’idée d’un abandon pur et simple par la Russie du Donbass, ce qui serait étonnant car correspondrait à un suicide politique de V. Poutine, entraînant à sa suite tout le pays, ce texte semble n’être qu’une étape dans le long combat qui se tient. Et en Ukraine, où l’armée et Poroshenko ne peuvent se permettre de perdre du territoire, alors que les populations du Donbass ne peuvent reconnaître la légitimité de leurs agresseurs. Et en Russie, où le futur modèle de gouvernance est en train de se jouer. Et pour l’Occident, où les Etats Unis sont en train de mettre sur la table "leur" modèle de gestion centralisée des rapports internationaux.

Karine Bechet-Golovko

dimanche 7 septembre 2014

Russie politics

Mise en ligne CV : 7 septembre 2014


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