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Dossier : Qui a trahi Jean Moulin ?

Pierre de Bénouville, mort avec son secret - Par Gérard Chauvy

Source : Historia

mardi 20 mai 2014, par Comité Valmy


Voir en ligne : Le document qui accable Hardy et... Bénouville

La villa de Caluire

Militant d’extrême droite, farouchement anticommuniste, il se rallie à la Résistance en 1941. Sur son rôle dans l’affaire de Caluire, ses réponses resteront évasives, lacunaires. Son décès récent nous prive définitivement d’un témoin clé, et sans doute du nom du coupable.

Militant royaliste et antisémite, Camelot du roi lié aux comploteurs de la Cagoule, Pierre Guillain de Bénouville soutient au début de la guerre la politique du maréchal Pétain et publie des articles hostiles aux anciens dirigeants du Front populaire. [Extrait du Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation (Tallandier, 2001)] . Ce qui ne l’empêche pas de s’engager dans la Résistance avec Combat, tout en choisissant des options particulières au moment où¹ l’unification des mouvements impose des règles nouvelles. Avec Frenay, il dénonce le monopole que tente d’exercer, à ses yeux, Londres, par l’intermédiaire du représentant du général de Gaulle, sur la Résistance intérieure. Cela ne fait qu’augmenter les craintes de Moulin de voir se détacher une fraction de la Résistance vers la tendance conduite par le général Giraud.

Au milieu de ces oppositions alimentées par les divergences politiques et les dissensions à propos de l’Armée secrète, les questions qui se posent sur le rôle de Bénouville se résument à trois points : au plus fort de la crise qui oppose les deux parties, a-t-il envoyé son camarade de Combat, René Hardy, à la réunion de Caluire, alors que celui-ci n’y était pas convié ? Savait-il que René Hardy, peu de temps avant de se rendre à cette réunion, avait été arrêté, ne se souciant pas d’observer à cette occasion une règle de sécurité élémentaire dans la clandestinité : mettre hors circuit tout élément grillé ou arrêté, même relâché ? Enfin, l’ouvrage de Pierre Péan (Vies et morts de Jean Moulin) met en évidence l’infiltration de l’état-major du mouvement Combat par un agent de l’Abwehr .

Qui a désigné Hardy ? Dans son livre, publié en 1946, Le Sacrifice du matin , Bénouville écrit que peu de temps avant Caluire, Hardy l’a informé qu’il venait " d’apprendre que la réunion organisée par Max à la suite de l’arrestation du général Vidal [Delestraint] aurait lieu le lendemain à Caluire. Je me réjouis, précise-t-il, de penser qu’il y serait. Il soutiendrait Aubry [autre dirigeant de son mouvement qui appartient à l’Armée secrète], que Max ne manquerait pas d’attaquer. "

Bénouville, qui précise ici le lieu de la réunion, n’indique pas qu’il est intervenu dans la désignation de Hardy. Le 4 mai 1948, interrogé dans le cadre de l’instruction du second procès de ce dernier, il déclare : " [...] J’ai dà » revoir Hardy avant la réunion de Caluire. Je crois que j’ai été averti d’une réunion sans précision de lieu. [...] A mon avis, Aubry a dû m’en aviser dès qu’il l’a su lui-même. [...] Hardy étant revenu parmi nous, il serait nécessaire qu’il assiste à la réunion. Le but de cette réunion, ajoute-t-il, était de désigner le successeur du général Delestraint qui avait été arrêté. Cela m’intéressait directement et je voulais que notre point de vue prévale, c’est-à -dire que celui qui serait nommé ne soit pas considéré comme dépositaire du commandement mais simplement comme délégué technique attaché par Londres à notre état-major déjà existant. [...] Je savais que Max tenterait d’imposer son point de vue dans la discussion et je voulais que nos délégués soient en nombre. Je ne crois pas avoir demandé à Hardy d’assister à cette réunion. Il me paraît plus normal que ce soit par l’intermédiaire d’Aubry que je l’aie fait convoquer. [...] "

Avant sa mort, l’an dernier, Pierre de Bénouville s’est confié à Laure Adler. Les entretiens ont été publiés en 2002, chez Grasset, sous le titre Avant que la nuit ne vienne . Lorsque la journaliste lui pose la question : " Qui a demandé à René Hardy de participer à la réunion de Caluire ? ", il répond : " Les autres camarades ! Cela allait de soi !

Comment pouvait-on faire une réunion où allait être nommé le chef de l’état-major et où ne soient pas présents les responsables ? Quand quelqu’un va être nommé, il est normal que tous soient consultés. " Pressé de répondre sur le fait que Hardy n’était pas invité à cette réunion, Bénouville ajoute : " J’ai trouvé normal qu’il y aille.

- Et vous, vous ne souhaitiez pas y aller ?

- Non, pour une raison très simple : je représentais Frenay et j’étais plusieurs échelons au-dessus de ceux qui se réunissaient. "

Quant à savoir si Bénouville était au courant de l’arrestation de Hardy dans la nuit du 7 au 8 juin 1943, à Mâcon, dans le train qui l’emmenait à Paris, les réponses sont encore plus évasives. Dans ses mémoires de 1946, il avait évoqué une rencontre fortuite avec Hardy : " Mal rasé, l’œil un peu hagard, les vêtements fripés, il avait l’apparence d’un clochard qui a passé plusieurs nuits au violon. Il m’expliqua qu’avant le départ du train, [...] il avait en effet reconnu le sinistre Lunel [le traître Multon]. Il avait décidé quand même de tenter le voyage. Mais aux environs de Mâcon, angoissé par des allées et venues suspectes autour de lui, il avait sauté dans la nuit, abandonnant ses bagages. Depuis, pour s’échapper et pour brouiller les pistes, il avait voyagé sans arrêt au hasard des horaires. [...] ."

La journaliste revient une fois encore sur ce point :

" Pourquoi Hardy vous a-t-il menti en vous cachant qu’il avait été arrêté par les Allemands ? Il l’a caché à tout le groupe, y compris à vous.

- C’est vrai, il n’a pas voulu me le dire. Il ne l’a dit à personne. "

Puis il ajoute que finalement Hardy lui a dit, avant même de parler de la réunion de Caluire.

En évoquant le risque pris en envoyant Hardy à cette fatale réunion, alors qu’il sortait des griffes des Allemands, Bénouville déclare : " Je ne le savais pas à ce moment-là ! Je ne l’ai su que quand Hardy me l’a dit. "

En fait, plusieurs documents indiquent que les dirigeants de Combat possédaient des éléments d’information sur ce qui était arrivé à Hardy. Dans un télégramme du 17 juin 1943 adressé par Bénouville à la délégation de son mouvement en Suisse, il est signalé que Didot [Hardy] a été arrêté. Henry Frenay, interrogé à Londres le 30 juin 1943, quelques jours après le drame de Caluire, ne dit pas autre chose : " Il [Hardy] a été arrêté entre Clermont et Paris. Nous savons qu’il a acheté son billet et pris le train à Clermont. Il a été accompagné à la gare par sa fiancée [Lydie Bastien]. Il était attendu à Paris, où il n’est pas arrivé. C’était au début de juin à peu près " (Document BCRA, 30 juin 1943).

Enfin, Bénouville et son entourage étaient-ils l’objet du travail souterrain exercé par un agent ennemi ? L’existence de ce dernier, Raymond Richard, longuement développée dans l’ouvrage de Pierre Péan, s’intègre à plusieurs données. " Dans l’optique d’un éventuel renversement d’alliance contre le communisme avec la constitution de maquis blancs, estime Péan, le docteur Ménétrel, ami personnel de Pétain, a demandé à Raymond Richard, un ancien cagoulard, de monter un service de renseignements qui traquait surtout les résistants communistes et leurs amis. Ce service a également facilité les contacts entre Vichy et l’aile droite de la Résistance. Richard, qui avait réussi à se faire passer pour un collaborateur de Combat, était un agent de l’Abwehr depuis juillet 1940, "traité" par le comte Alexander von Kreuz. Richard était aussi un agent du SD (la Gestapo)." Il tissera des liens plus ou moins intimes avec Bénouville et plusieurs dirigeants du mouvement. Mais jusqu’à quel point ces relations pouvaient-elles devenir dangereuses pour la Résistance ?

Voici ce que Bénouville, peu de temps avant sa mort, répondra : " Après la parution du livre de Pierre Péan, un journaliste a demandé quels avaient pu être mes contacts avec l’Abwehr. A moi ? Enfin, écoutez, il y a une forme d’indécence ! En fait, j’ai eu des contacts avec l’Abwehr, mais pas ceux-là . Et bien malgré moi, et à cause de l’amour que j’éprouve pour les teckels ! " Et Bénouville de raconter comment, avant guerre, pour choisir son chien préféré, il s’était rendu à Munich, chez une baronne X, réputée élever de magnifiques teckels. Or " cette baronne n’était autre que la secrétaire de l’amiral Canaris [le patron du service de renseignements militaires allemands]. C’était lui, l’Abwehr ! Alors, ce jour-là , estime Bénouville, j’ai vraiment été très proche des gens de l’Abwehr ! "

Par Gérard Chauvy

Mise en ligne pa CV février 2010

1 Message

  • Pierre de Bénouville, mort avec son secret - Par Gérard Chauvy

    17 février 2010 15:45, par François MAIREY-ROUVELOUP

    Ce texte m’a fait penser au récent livre qu’un petit-neveu d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie a consacré à son grand-oncle dont il trace une biographie limitée à la période 1940-1944.

    S’il n’y figure pas de précision nouvelle sur le traquenard de Caluire, et s’il fournit des détails peu novateurs sur l’inimitié entre les patrons de Libération, D’Astier, et de Combat, Frénay, en revanche, cet ouvrage nous apprend que les deux, Frénay et D’Astier, n’avaient pas vu d’un oeil très favorable la désignation de Moulin par de Gaulle pour présider à la réunification des différents mouvements de la Résistance intérieure.

    François MAIREY (fils de Compagnon)


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