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Syrie : le piège de la zone tampon
Par François d’Alançon

lundi 13 octobre 2014, par Comité Valmy


Syrie : le piège de la zone tampon

En conditionnant son engagement militaire contre l’Etat islamique à la création d’une zone tampon, la Turquie tente d’entraîner les Etats-Unis dans un affrontement direct avec le régime syrien. Paris et Ankara partagent la même obsession : un changement de régime à Damas.

Une demande des généraux turcs

La création d’une zone tampon en territoire syrien fait partie des conditions mises par la Turquie à sa participation aux opérations militaires de la coalition contre les djihadistes de Daech, acronyme arabe de l’organisation État islamique (EI), de même que la création d’une zone d’exclusion aérienne ainsi que l’instruction et l’entraînement de combattants de l’opposition en Syrie et en Irak.

Malgré le vote par le parlement turc, le 2 octobre dernier, d’une motion autorisant l’armée turque à intervenir « si nécessaire » en Syrie et en Irak pour lutter contre « les groupes terroristes », Ankara refuse d’aider les combattants kurdes syriens assiégés dans la ville de Kobané et redoute que les frappes de la coalition ne renforcent le régime du président syrien Bachar Al Assad.

Sur le site de la revue Foreign Affairs, Halil Karaveli, spécialiste de la Turquie, explique que la proposition du Président Recep Tayyip Erdogan répond à une demande explicite de Necdet Özel, chef d’état-major des armées turc, et des chefs des trois armées qui souhaitent « l’établissement rapide de zones tampons en quatre points sur le territoire syrien, – l’un d’entre eux incluant la ville kurde de Kobané –, dans le but de préserver les intérêts de sécurité turcs ».

Des objectifs très politiques

La création d’une « zone-tampon » a officiellement pour objectif l’accueil et la protection des réfugiés qui pèsent sur le budget turc, en particulier les 200 000 réfugiés kurdes syriens de la région de Kobané. Aux yeux d’Ankara, une telle zone, doublée d’une zone d’exclusion aérienne, aurait d’autres avantages  : éviter la création en Syrie d’une zone autonome kurde syrienne à sa frontière en contrôlant les territoires kurdes syriens  ; affaiblir durablement le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), l’organisation combattante des Kurdes de Turquie, et ses alliés syriens, – le Parti de l’union démocratique (PYD) et sa branche armée, les Unités de protection du peuple kurde (YPG) –  ; protéger les zones tenues par les « rebelles modérés » et y mettre en place une structure de gouvernement alternative.

« Les dirigeants turcs considèrent l’Etat islamique comme un moindre mal par rapport à Bachar Al Assad et au PKK » affirme Semih Idiz, chroniqueur au quotidien turc Hurriyet. « Aux yeux d’Ankara, les combattants kurdes syriens de Kobané sont essentiellement des alliés du régime syrien » ajoute Sinan Ulgen, ancien diplomate turc et président du Center for Economics and Foreign Policy Studies (E.D.A.M.) à Istanbul. Pas dupe, le PKK s’oppose à la création de cette zone qui mettrait fin à l’administration autonome, mise en place par les Kurdes syriens dans leurs zones, depuis le retrait des forces gouvernementales syriennes à la mi-2012, et menace de rompre les pourparlers de paix engagés avec le gouvernement turc depuis janvier 2013.

Kobane (Kobani) se trouve dans la tâche jaune situé au milieu de la carte, au sommet de la bosse, sur la frontière nord. L’objectif de EI est de relier la ville à la zone (en jaune) qu’il contrôle à l’est. Kobane (Kobani) se trouve dans la tâche jaune situé au milieu de la carte, au sommet de la bosse, sur la frontière nord. L’objectif de EI est de relier la ville à la zone (en jaune) qu’il contrôle à l’est.

Tension entre Washington et Ankara

Relancer l’idée, en apparence légitime et déjà agitée par les autorités turques au printemps 2012, d’une zone tampon et d’une zone d’exclusion aérienne, permet également à Ankara de résister à la pression de Washington. Depuis des semaines, l’administration américaine demande aux autorités turques de permettre l’utilisation de la base aérienne d’Incirlik et de l’espace aérien turc par les avions de la coalition. « Des mesures urgentes et rapides sont nécessaires pour stopper les capacités militaires de l’EI » affirmait, jeudi 9 octobre, Jennifer Psaki, porte-parole du département d’Etat. « La Turquie est bien placée pour contribuer aux efforts de la coalition pour vaincre l’EI : coopération militaire, blocage des financements du terrorisme, juguler le flot de combattants étrangers, fournir une assistance humanitaire et délégitimer l’idéologie extrémiste de l’EI ». L’ensemble de ces questions figurait, jeudi 9 et vendredi 10 octobre, au menu des « consultations » du général John Allen, coordonnateur de la coalition, avec les autorités turques.

La question de la « zone-tampon » cristallise le désaccord stratégique entre la Turquie et les Etats-Unis. Les priorités d’Ankara – minimiser les gains politiques et territoriaux du PKK et des Kurdes en Syrie et promouvoir la cause sunnite dans la région en faisant tomber le régime de Bachar al Assad – divergent clairement de celles de Washington qui entend d’abord contenir et affaiblir la menace Daech en Irak et en Syrie.

En conditionnant son engagement militaire dans la lutte contre Daech à l’établissement d’une « zone tampon », Ankara tente d’entrainer Washington dans une confrontation directe avec Damas. La Maison Blanche comme le Pentagone ont manifestement peu d’appétit pour se lancer dans une opération coûteuse et compliquée, encore moins pour se retrouver partie prenante dans une guerre régionale. Washington doute, par ailleurs, de la capacité de « l’opposition modérée » à jouer un rôle dans un règlement politique durable de la crise syrienne.

Le soutien français

A défaut de Barack Obama et Joe Biden 1 , le président turc a trouvé un appui en la personne de François Hollande. Le président français a apporté, mercredi 8 octobre, son soutien à « l’idée avancée par le président Erdogan de créer une zone tampon entre la Syrie et la Turquie pour accueillir et protéger les personnes déplacées ». Seul, jusque-là, à partager avec Ankara, Riad et Doha, l’obsession du « regime change ».

1 « Notre plus grand problème dans la région, c’était nos alliés, les Turcs… Les Saoudiens, les Emirats, etc… Que faisaient-ils ? Ils étaient tellement déterminés à faire tomber Assad et, essentiellement, à faire une guerre sunnite-chiite par procuration. Qu’ont-ils faits ? Ils ont déversé des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes à tous ceux qui voulaient se battre contre Assad, sauf que les gens qui les ont reçu, c’était al-Nusra et Al-Qaeda et les éléments extrémistes des djihadistes venus d’autres parties du monde ». Joseph Biden, vice-président des Etats-Unis, le 3 octobre 2014, en réponse à la question d’un étudiant, devant le Forum de la Kennedy School of Government à Harvard.

Par François d’Alançon
Date de parution : 10/10/2014

FRANÇOIS D’ALANÇON

François d’AlançonGrand reporter à La Croix, ancien chef du service Étranger, spécialiste des questions de sécurité internationale (Otan, UE). Auditeur de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (I.H.E.D.N.), ancien rédacteur en chef adjoint de la revue Défense, il est l’auteur de plusieurs ouvrages.
Vues du monde : la France dans le miroir des autres


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