COMITE VALMY

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Source : LE MONDE | 13.02.10 |

Le courage du présent - Par Alain Badiou

jeudi 18 février 2010, par Comité Valmy


Le temps présent, dans un pays comme le nôtre, depuis presque trente ans, est un temps désorienté. Je veux dire : un temps qui ne propose à sa propre jeunesse, et singulièrement à la jeunesse populaire, aucun principe d’orientation de l’existence.

En quoi la désorientation consiste-t-elle précisément ? Une de ses opérations importantes consiste en tout cas à rendre illisible la séquence antérieure, la séquence qui, quant à elle, était bel et bien orientée. Cette opération est caractéristique de toutes les périodes réactives, contre-révolutionnaires, comme celle que nous vivons depuis la fin des années 1970.

On peut par exemple noter que le propre de la réaction thermidorienne, après le complot du 9 Thermidor et l’exécution sans jugement des grands Jacobins, avait été de rendre la séquence robespierriste antérieure illisible : la réduction de celle-ci à la pathologie de quelques criminels buveurs de sang en interdisait toute compréhension politique. Cette vision des choses a perduré pendant des décennies, et elle visait à désorienter durablement le peuple, qu’on tenait, qu’on tient toujours, pour virtuellement révolutionnaire.

Rendre une période illisible, c’est autre chose, c’est beaucoup plus que de simplement la condamner. Car un des effets de l’illisibilité est de s’interdire de trouver dans la période en question les principes mêmes aptes à remédier à ses impasses. Si la période est déclarée pathologique, il n’y a rien à en tirer pour l’orientation elle-même, et la conclusion, dont nous constatons chaque jour les effets délétères, est qu’il faut se résigner, comme à un moindre mal, à la désorientation.

Posons par conséquent, concernant une séquence antérieure et visiblement close de la politique d’émancipation, qu’elle doit pour nous rester lisible, et ce indépendamment du jugement final que l’on porte sur elle.

Dans le débat concernant la rationalité de la Révolution française, sous la IIIe République, Clemenceau a produit une formule célèbre : "La Révolution française forme un bloc." Cette formule est remarquable en ce qu’elle déclare la lisibilité intégrale du processus, quelles qu’aient été les péripéties tragiques de son développement.

Aujourd’hui, il est clair que c’est à propos du communisme que le discours ambiant transforme la séquence antérieure en pathologie opaque. Je m’autorise donc à dire que la séquence communiste, incluant toutes les nuances, du pouvoir comme de l’opposition, qui se réclamaient de la même idée, forme elle aussi un bloc.

Quel peuvent être alors aujourd’hui le principe et le nom d’une orientation véritable ? Je propose en tout cas de l’appeler, par fidélité à l’histoire des politiques d’émancipation, l’hypothèse communiste.

Notons au passage que nos critiques prétendent jeter aux orties le mot "communisme" sous prétexte qu’une expérience de communisme d’Etat, qui a duré soixante-dix ans, a tragiquement échoué. Quelle plaisanterie ! Quand il s’agit de renverser la domination des riches et l’hérédité de la puissance, qui durent depuis des millénaires, on vient nous objecter soixante-dix ans de tâtonnements, de violences et d’impasses ! En vérité, l’idée communiste n’a parcouru qu’une portion infime du temps de sa vérification, de son effectuation.

Qu’est-ce que cette hypothèse ? Elle tient en trois axiomes.

D’abord, l’idée égalitaire. L’idée pessimiste commune, qui domine à nouveau ces temps-ci, est que la nature humaine est vouée à l’inégalité, qu’il est d’ailleurs dommage qu’il en soit ainsi, mais qu’après avoir versé quelques larmes à ce propos, il est essentiel de s’en convaincre et de l’accepter. A cela, l’idée communiste répond non pas exactement par la proposition de l’égalité comme programme - réalisons l’égalité foncière immanente à la nature humaine -, mais en déclarant que le principe égalitaire permet de distinguer, dans toute action collective, ce qui est homogène à l’hypothèse communiste, et donc a une réelle valeur, et ce qui la contredit, et donc nous ramène à une vision animale de l’humanité.

Vient ensuite la conviction que l’existence d’un Etat coercitif séparé n’est pas nécessaire. C’est la thèse, commune aux anarchistes et aux communistes, du dépérissement de l’Etat. Il y a eu des sociétés sans Etat, et il est rationnel de postuler qu’il peut y en avoir d’autres. Mais surtout, on peut organiser l’action politique populaire sans qu’elle soit soumise à l’idée du pouvoir, de la représentation dans l’Etat, des élections, etc.

La contrainte libératrice de l’action organisée peut s’exercer de l’extérieur de l’Etat. Nous en avons de nombreux exemples, y compris récents : la puissance inattendue du mouvement de décembre 1995 a retardé de plusieurs années les mesures antipopulaires concernant les retraites. L’action militante avec les ouvriers sans papiers n’a pas empêché nombre de lois scélérates, mais a permis qu’ils soient largement reconnus comme une composante de notre vie collective et politique.

Dernier axiome : l’organisation du travail n’implique pas sa division, la spécialisation des tâches, et en particulier la différenciation oppressive entre travail intellectuel et travail manuel. On doit viser, et on le peut, une essentielle polymorphie du travail humain. C’est la base matérielle de la disparition des classes et des hiérarchies sociales.

Ces trois principes ne constituent pas un programme, mais des maximes d’orientation, que n’importe qui peut investir comme opérateur pour évaluer ce qu’il dit et fait, personnellement ou collectivement, dans sa relation à l’hypothèse communiste.

L’hypothèse communiste a connu deux grandes étapes, et je propose de dire que nous entrons dans une troisième phase de son existence.

L’hypothèse communiste s’installe à vaste échelle entre les révolutions de 1848 et la Commune de Paris (1871). Les thèmes dominants sont ceux du mouvement ouvrier et de l’insurrection. Puis il y a un long intervalle, de près de quarante années (entre 1871 et 1905), qui correspond à l’apogée de l’impérialisme européen et à la mise en coupe réglée de nombreuses régions du globe. La séquence qui va de 1905 à 1976 (Révolution culturelle en Chine) est la deuxième séquence d’effectuation de l’hypothèse communiste.

Alain Badiou

3 Messages de forum

  • Le courage du présent - Par Alain Badiou

    20 février 2010 16:26, par Le Gloahec

    voilà qui est bel et bon et qui renvoie les socialistes à leur gallipettes électorales,

    ils n’ ont plus aucun sens " socialiste " et ceux-celles des socialistes qui ne l’ acceptent plus vont "lapper" les quelques fonds financier et militant du Pcf

    ............. comme Juquin avec le Psu qui en creva !

    Yves Le Gloahec

    encarté Pcf et finalement communiste libertaire, j’ aime bien quand Gerin André se rappelle de l’ autogestion,

    mais de maintenant à l’ autogestion quel effort FANTASTIQUE, d’ Education Populaire, à la politique !

  • http://denis-collin.viabloga.com/news/le-concile-de-londres-i
    • Le courage du présent - Par Alain Badiou 22 février 2010 15:27, par quent1 B

      Ce que la vie signifie pour moi avait écrit London..Jack, le relire en son Talon de fer ou en son Martin Eden ou son Buck le loup ou ? Au concile de Londres mai 2009 je préfère de loin le colloque et la réflexion pas si antiques, concile s’étant déroulé dans la même ville en l’an 19-66 du siècle XX : pourtant tout ça n’empêche pas Nicolas que la Commune n’est pas morte Rémi Gossez, Les ouvriers de Paris. Avec ou sans l’État ? Colloque de Londres. Pâques, 1966.

      Bien que les Valmystes et pro-chinois m’aient une fois de plus piqué mon adresse mél qui pourtant était une nouvelle pour leur échapper, je lis en partie ce qui s’y écrit, je rappelle que je n’étais pas contrairement à d’autres de mes ami-e-s, à la réunion du patronage laïque de mars 2006 Paris capitale, je préfère l’art politique et social mais comme je n’avais pas été repérée comme sous-marin cela m’avait ensuite permis de lire une dénonciation nominative de 3 de mes amis sur un de vos envois et j’ai donc pu les en faire profiter de vos pensées.

      N’y pensons plus à ces bizarreries marxiennes de mars 2006 et comme je ne suis pas pour le à chacun sa boutique ou son petit étal voici ci-dessous un des à peu près bons chemins menant à la route de la soie quoique je doute que mon message passe la frontière modérée : 2010 : voici du plus actuel lié : http://denis-collin.viabloga.com/news/le-concile-de-londres-i

      Voir en ligne : Concile et colloque


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