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La lettre de Léosthène, le 17 février 2010, n° 553/2010 - Cinquième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros. http://www.leosthene.com/

Paris, Berlin, Moscou - et Washington - Par Hélène Nouaille

lundi 24 mai 2010, par Comité Valmy


L’année 2010 est, pour Paris et Moscou, une "année croisée" : " Aux termes d’une décision adoptée par les chefs des deux Etats, 2010 a été proclamée Année de la Russie en France et de la France en Russie " précise le site russe Ria Novosti, qui consacre un épais dossier à l’événement. " Annoncée lors de la visite en France du Président Poutine en septembre 2006, l’année croisée France-Russie 2010 a été confirmée officiellement au moment du séminaire gouvernemental de novembre 2007 au cours duquel le Premier Ministre et son homologue russe ont signé une déclaration bilatérale sur l’année croisée France/Russie 2010 " (1) explique de son côté le ministère français des Affaires étrangères.

Préparée de longue date, l’année croisée marque, pour les deux capitales, une volonté de rapprochement en rupture avec les préventions exprimées par le candidat Sarkozy à l’endroit du président Vladimir Poutine. Volonté confirmée par le président français lors de la visite à Paris, en novembre dernier, du président russe Dimitri Medvedev : " J’apprécie beaucoup les efforts que le président Medvedev fait pour moderniser son pays. J’apprécie aussi son ouverture. Le président Medvedev est un partenaire fiable", rapportait l’agence russe (2). Parmi les sujets abordés figuraient, " les relations entre l’Europe et la Russie qui est un partenaire incontournable ; la sécurité commune ".

Depuis, on aura remarqué par exemple les discussions franco russes sur la participation de GDF au gazoduc sous la Baltique Northstream (une affaire d’abord allemande, sous l’égide de l’ancien chancelier Gerhard Schröder) pour lequel les derniers obstacles ont été levés par les pays riverains, ou à celui de Southstream, concurrent du projet américain Nabucco, au sud, et bien sûr aussi la vente par la France à la Russie d’un navire de guerre, un bâtiment de projection et de commandement, le porte hélicoptères Mistral. Début d’une commande plus conséquente ? " Ce ne serait plus un navire mais quatre" demandés par la Russie et la France est "en train d’examiner la nouvelle mouture de cette demande", a précisé Jacques de Lajugie, directeur international de la DGA (délégation générale pour l’Armement), lors d’une conférence de presse " (3).

L’un et l’autre mouvements sont signifiants de l’attention portée par la Russie à ses liens avec l’Europe, qui est son premier partenaire économique et pour laquelle elle est le premier pourvoyeur d’hydrocarbures, interdépendance à prendre en compte, insiste-t-elle, et à développer. Mouvements révélateurs aussi de la manière russe d’envisager ses rapports, directement avec les pays membres, au travers d’échanges bilatéraux passés avec des partenaires appartenant ou non à l’Union (Serbie, Slovénie, Bulgarie, Espagne, Italie, ...) et bien sûr en premier lieu avec l’Allemagne et la France, deux poids lourds en matière économique, l’Allemagne étant le premier investisseur mondial en Russie, et au-delà, des éléments centraux en matière géopolitique sur le continent européen, la Grande Bretagne se tenant à l’écart, proche des positions de Washington.

Non pas que Moscou se désintéresse de l’Asie, vers laquelle elle a multiplié ses capacités d’acheminement d’hydrocarbures, avec l’ouverture sur la côte pacifique du terminal Kozmino (4) vers le Japon (voir la carte) et les projets menés de longue main en commun avec la Chine (5), avec laquelle aussi elle travaille au sein de l’Organisation de Shanghai (6) et d’autres organisations régionales sur les questions économiques et de sécurité (Corée du Nord). Mais l’ancrage européen est, si l’on considère le travail accompli par le tandem Poutine-Medvedev sur la durée, une préoccupation primordiale de la géostratégie russe - politique menée à l’encontre des mouvements nationalistes, une donnée qui tient peu de place dans les médias occidentaux.

On le sait, l’Europe de la guerre froide met du temps à effacer les marques et les craintes laissées par l’ancienne URSS, Europe préoccupée par la sécurité des anciens pays de l’Est et d’une manière générale, de l’environnement proche de la Russie, comme Moscou l’est de sa sphère d’influence. A cette double préoccupation, Dimitri Medvedev a répondu par une proposition de nouveau traité de sécurité européenne, que nous avons évoqué ici dès 2008 (7). Ce pacte réunirait les "trois branches" (Russie, Europe, Etats-Unis et Canada) de la région euro-atlantique " fondé, naturellement, sur les principes de la Charte des Nations Unies " et verrait des partenaires égaux signer ensemble un traité juridiquement contraignant.

Avec un élément clef : " Tous les pays européens sans exception devraient participer à ce sommet, mais individuellement, en laissant de côté toute allégeance à des blocs ou à d’autres associations. Les intérêts nationaux complètement départis de toute motivation idéologique déformante devraient être le point de départ de tous les participants ”. A l’époque (juillet 2008, avant la guerre russo géorgienne), les réactions américaines avaient été neutres, une partie de l’establishment politique américain plaidant pour une réévaluation de la politique extérieure - la vie politique américaine était ailleurs. Pour le président Sarkozy, la proposition n’était pas sans intérêt (" un arc de sécurité de Vancouver à Vladivostok, ça mérite d’être étudié ").

Puis, en août 2008, la France, qui occupe la présidence tournante de l’UE, assure une médiation entre Russes et Géorgiens, en l’absence remarquée de tout mouvement agressif des Etats-Unis, peu soucieux d’une confrontation directe avec les Russes. C’est la fin de l’ère George Bush, et si le statu quo est contesté, la situation se fige. Avec l’arrivée du président Obama, qui plaide pour une remise à zéro des relations russo américaines, fait un geste d’apaisement important envers Moscou en renonçant à installer des éléments de bouclier anti missiles en Pologne et en Tchéquie et reprend les négociations START II de réduction bilatérale des arsenaux nucléaires, le paysage semble s’éclairer.

La suite est plus obscure, les négociations s’enlisent, apparaît un nouveau projet de bouclier en Roumanie, le nouveau président est très occupé de sa guerre afghane et semble mécontent du peu d’enthousiasme européen à fournir des troupes supplétives - et, d’une manière générale, paraît se détourner des affaires européennes. Son absence aux cérémonies commémoratives de la chute du Mur de Berlin, en novembre 2009, chagrine fortement les médias. Les Russes pourtant font montre de patience, minimisant les propos de guerre froide du vice-président Jo Biden (la Russie est faible, nos concessions sont inutiles, elle pliera d’elle même, propos tenus lors d’une conférence de presse en juillet 2009), accordant à l’OTAN les passages logistiques qu’elle réclamait pour l’Afghanistan.

Et elle continue de travailler avec la France et l’Allemagne - dont le "partenariat stratégique" avec la Russie est réaffirmé - dans la tourmente économique qui balaye le globe. Entre temps, la France a réintégré le commandement militaire intégré de l’OTAN, et se montre très discrète sur son soutien réel aux projets de transformation de l’alliance militaire souhaitée par les Etats-Unis - c’est l’Allemagne qui dit nettement ses réserves lors de la conférence de Munich sur la Sécurité (8), début février 2010 : " Nous ne voulons pas entrer en compétition avec les Nations unies. Nous ne voulons pas faire de l’Otan une agence de sécurité mondiale ". Dans les cercles du pouvoir français, on murmure que les relations entre Nicolas Sarkozy et le président Obama ne sont pas très chaleureuses. La vente du Mistral aux Russes suscite des réserves outre atlantique.

C’est alors que fin janvier, la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton choisit Paris pour venir parler, à l’Ecole militaire (9), de la future sécurité européenne. " La Russie n’est plus désormais notre adversaire mais souvent un partenaire clef des affaires mondiales ". Et les institutions qui ont préservé la sécurité au siècle dernier ne sont plus adaptées aux menaces actuelles et à venir. Mais " le partenariat transatlantique " qui a été " à la fois la pierre d’angle de la sécurité mondiale et une force puissante du progrès dans le monde ", s’il doit se transformer, reste au coeur des préoccupations américaines. Non, les voix de ceux qui pensent " que l’administration Obama est occupée, en politique étrangère, de défis ailleurs dans le monde " ne sont pas pertinentes. " En fait, la sécurité européenne reste une ancre de la politique étrangère et de sécurité américaine ".

En revanche, si " la Russie a récemment suggéré à la fois un nouveau traité de sécurité européenne et un nouveau traité OTAN-Russie " et que les Etats-Unis en partagent certains aspects, "ces objectifs communs doivent être poursuivis dans le contexte des institutions existantes, telles que l’OSCE (Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe) et le conseil OTAN-Russie, plutôt qu’en négociant de nouveaux traités (...) ". Une fin de non recevoir aux propositions russes donc, enveloppée dans un discours prudent qui reprend, si on lit bien, tous les vieux chevaux de bataille du temps de George Bush, OTAN élargie et nouvelles missions - dont celle, défendue en son temps (10) par le sénateur républicain Richard Lugar, de contrôler la sécurité énergétique des pays membres. Et pas une allusion à la PESD (Politique de défense et sécurité européenne), dont Nicolas Sarkozy avait promis le renforcement en retour de son adhésion complète à l’OTAN.

Quel est l’intérêt d’un tel discours ? Il situe la position américaine - sans influer, si nous regardons les faits, sur le continuum des relations à l’oeuvre en Europe entre Paris et Moscou, ni Berlin et Moscou, disons-le ainsi, les deux capitales occidentales étant souvent en rivalité. Il n’empêche nullement l’Allemagne de supprimer les missiles américains restants sur son territoire " des reliques de la guerre froide. Ils ne servent plus des objectifs militaires " dira un peu plus tard le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, à la Conférence de Munich - propos repris et commentés par le New York Times (11) : " Il est hautement inusuel qu’un pays de l’OTAN annonce qu’il veut retirer les armes nucléaires américaines de son sol. Les quelque 2000 têtes stationnées en Europe au sortir de la guerre froide ont été réduites à 200 l’année dernière ". La décision allemande est par ailleurs violemment critiquée par un rapport du Center for European Reform (12) qui dénonce " l’ouverture d’une boîte de Pandore ".

Le discours d’Hillary Clinton est symbolique des difficultés qui compliquent les relations entre des partenaires transatlantiques dont les intérêts divergent, aussi bien sur le plan économique (le prix stabilisé des hydrocarbures autorise des recettes fiables à la Russie, elle est un partenaire de choix pour les Européens) que sur le plan financier (la faiblesse organisée du dollar pèse sur les exportations européennes). La vision mondiale du président Obama privilégie, au-delà des discours de main tendue mais en cohérence avec son souci de leadership mondial tout aussi clairement exprimé, des options militaires qui sont unanimement rejetées par les populations européennes - les électeurs européens. De leur côté, les capitales européennes et russe travaillent, comme par la force des choses, dans la continuité d’une politique déjà mise en oeuvre après la décision de George Bush d’attaquer l’Irak en 2003 et dans une perspective qui n’est pas dénuée de sens historique, même si leurs intérêts ne sont pas identiques, sinon rivaux. La déstabilisation du monde initiée en septembre 2008 aux Etats-Unis accentue les divergences.

En réalité, le monde bouge, et c’est à cela que nous assistons. A suivre, avec attention.

Hélène Nouaille

Cartes :

La Russie et l’OTAN (octobre 2007)

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/spip/IMG/jpg_Qi_27_Russie_et_OTAN.jpg

Le pipeline EPSO vers le Pacifique :

http://graphics.thomsonreuters.com/129/RS_OILKZ1209.gif

Northstream et des développements possibles :

http://www.robertamsterdam.com/marshrut.jpg

Notes :

(1) Site dédié :

http://www.france-russie2010.fr/

Sur le site français du Ministère des Affaires étrangères :

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo_833/russie_463/annee-croisee-france-russie-2010_19935/index.html

(2) Ria Novosti, le 9 novembre 2009, La Russie, un partenaire incontournable de l’Europe (Sarkozy)

http://fr.rian.ru/world/20091109/185477393.html

(3) Ria Novosti, le 8 février 2010, Moscou achète quatre navires français (médias)

http://fr.rian.ru/defense/20100208/186014320.html

(4) Reuters, Russia’s Putin launches new Pacific oil terminal

http://www.reuters.com/article/iDUSTRE5BROGJ20091228

(5) Chinadaily.com, le 30 octobre 2008, China-Russia pipeline pact boosts energy links

http://www.chinadaily.com.cn/china/2008-10/30/content_7156881.htm

(6) L’organisation de Shanghai comprend la Russie et la Chine, ainsi que les pays d’Asie centrale, Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan, Tadjikistan ainsi que des pays observateurs, Inde, Mongolie, Pakistan et Iran.

(7) Léosthène n° 418/2008 Sécurité européenne : la Russie à l’ouverture

http://www.leosthene.com/spip.php ?article854

(8) Léosthène n° 551/2010 Conférence de Munich : brouillard sur l’avenir de l’OTAN

http://www.leosthene.com/spip.php ?article1062

(9) US Department of State, le 29 janvier 2010, Hillary Clinton, Ecole militaire, Paris, France, Remarks on the Future of European Security http://www.state.gov/secretary/rm/2010/01/136273.htm

(10 Jamestown Foundation, le 30 novembre 2006, Vladimir Socor, Lugar urges active role for NATO in energy security policy

http://www.jamestown.org/single/ ?no_cache=1&tx_ttnews[tt_news]=32287 ">http://www.jamestown.org/single/ ?no_cache=1&tx_ttnews[tt_news]=32287>

(11) The New York Times, le 8 février 2010, Germany Is Chastised for Stance on Nuclear Arms

http://www.nytimes.com/2010/02/09/world/europe/09iht-germany.html Rapport téléchargeable :

(12) Center for European Reform, février 2010, Rapport de Franklin Miller, George Robertson et Kori Schake, Germany Opens Pandora’s Box téléchargeable :

http://www.cer.org.uk/

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289.

Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr)

Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr)

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