COMITE VALMY

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Source : Asia Times Online, le 27 février 2010

L’arrestation d’un Djundallah s’avère opportune pour l’Iran - Par M K Bhadrakumar

dimanche 28 février 2010, par Comité Valmy


Abdulmalik Rigi

TEHERAN – Si les montagnes d’Elbrouz, recouvertes de neige et qui s’élèvent au nord de Téhéran, ont pris un éclat supplémentaire, mercredi dernier, sous le soleil hivernal vif, il y avait une bonne raison. C’était le lendemain matin de la capture spectaculaire d’Abdulmalik Rigi, le dirigeant de 31 ans du redoutable groupe terroriste basé au Pakistan, le Djundallah, dans une opération sensationnelle menée par les services secrets iraniens.

A Téhéran, l’Institut Soureh du Cinéma et le Ministère de la Culture et de la Guidance Islamique envisagent déjà de réaliser un film sur la capture de Rigi, lequel dirigeait le Djundallah (les Soldats de Dieu), un groupe insurrectionnel sunnite opérant essentiellement dans la province du Sistan-Baloutchistan, au sud-est de l’Iran, contre le régime chiite.

Cette opération contenait tous les ingrédients d’un film noir. Selon les détails disponibles, les renseignements iraniens, qui pourchassaient Rigi depuis des mois, l’ont attrapé alors qu’il volait depuis les Emirats Arabes Unis (E.A.U.) vers le Kirghizstan. L’avion a été forcé d’atterrir à Bandar Abbas, au sud de l’Iran, où Rigi et un complice ont été sortis de force de l’appareil.

Toutefois, la capture de Rigi a des ramifications plus larges qui vont bien au-delà de cette affaire très mouvementée. D’abord, le public iranien a été ébloui par l’opération de ses services secrets, redonnant un coup de fouet moral à un moment critique, alors que l’Ouest assaille l’Iran sur son programme nucléaire et que la classe politique à Téhéran est plus polarisée que jamais depuis les trente dernières années de la République Islamique.

L’ironie, c’est que l’opération iranienne contraste fortement avec les retombées de l’opération des services secrets israéliens à Dubaï, dans les E.A.U., pour assassiner le haut dirigeant du Hamas, Mahmoud al-Mabhouh, le 19 janvier dernier. Le ministre de l’intérieur iranien, Moustafa Mohammed Najjar a été très clair lorsqu’il a déclaré : « Une telle opération menée par les forces de sécurité de la République Islamique indique que les services de renseignements et de sécurité du pays ont la main dans la région. »

Sans aucun doute, l’opinion publique iranienne s’identifiera avec cette ambiance de confiance en soi, peu importe, à ce moment précis, les convictions politiques des diverses factions au regard de l’establishment au pouvoir.

A son tour, cela aurait des implications sur l’impasse entre les Etats-Unis et l’Iran. Mais ce n’est qu’un aspect. Le fait est que Téhéran a mis Washington sur la défensive à un moment critique. Rigi va sûrement se mettre à table – il a peut-être déjà commencé – et beaucoup de choses ressortiront sur les activités secrètes des forces américaines basées en Afghanistan pour subvertir l’Iran en frayant avec le Djundallah, lequel, par la même occasion, est également connu pour entretenir des liens avec al-Qaïda.

Apparemment, Rigi avait tenu une réunion avec ses mentors américains dans une base américaine, la veille même de son voyage vers les E.A.U. Il semble qu’il voyageait avec un faux passeport afghan fourni par les Américains. Une foule de détails très embarrassants arrive déjà au compte-gouttes, détails que « la rue arabe » boira avec enthousiasme comme du petit lait et qui donnera un air de faiblesse à l’ensemble de la position américaine sur la situation entourant l’Iran.

Le double langage américain sur le terrorisme ressort de manière trop crue. La grande question est de savoir si le Pakistan a joué un rôle utile dans la capture de Rigi. Les officiels iraniens ont platement insisté sur le fait que la capture de Rigi avait été « entièrement menée » par les agences iraniennes, incluant leur « direction des opérations et du planning », et que le mérite revenait « uniquement aux forces spéciales de sécurité de notre pays ».

Le ministre du renseignement iranien, le Hodjatoleslam Heydar Moslehi, qui est également un ecclésiastique influent, a déclaré catégoriquement : « Aucun autre pays n’a pris part à ce succès. »

Mais le persan est une langue hautement nuancée. Ce qui est significatif est que les officiels iraniens, alors qu’ils n’ont pas hésité à dénoncer les Etats-Unis comme principaux mentors de Rigi, n’ont fait aucune référence, directe ou indirecte, au Pakistan, qui puisse être interprétée comme critique ou inamicale. Ceci doit être noté, alors que ces derniers mois, en plusieurs occasions, les officiels iraniens ont exprimé publiquement leur angoisse que les renseignements pakistanais ne fussent impliqués d’une façon ou d’une autre avec le Djundallah et qu’Islamabad ne faisait pas assez pour démontrer que le Pakistan est un voisin amical, comme il le revendique.

A plusieurs reprises, Téhéran a transmis des renseignements à Islamabad en l’exhortant d’extrader Rigi, à la suite des attaques meurtrières orchestrées par le Djundallah dans la province du Sistan-Baloutchistan, en octobre dernier, qui a fait 42 morts, dont plusieurs cadres militaires iraniens de haut-rang.

Tout compte fait, il semble qu’Islamabad ait sous-entendu avoir bien coopéré avec Téhéran sur la capture de Rigi. L’ambassadeur pakistanais à Téhéran, Muhammad Baksh Abbasi, a pris l’initiative inhabituelle de « souligner le soutien d’Islamabad » dans l’arrestation de Rigi. Abbasi a tenu une conférence de presse pour affirmer : « l’arrestation de Rigi a montré qu’il n’y a pas de place au Pakistan pour les ennemis de l’Iran ». Dénué de tout sens diplomatique, Abbasi a revendiqué une part du mérite, que Téhéran a monopolisé bec et ongles. Mais Maslehi n’a fait aucun cas de quelque rôle pakistanais que ce soit.

Si le Pakistan a joué un rôle dans la capture de Rigi, il y aurait alors des implications profondes pour la sécurité régionale. Le plus probable est qu’Islamabad pourrait demander à l’Iran la même réciprocité de « bonne volonté », comme concilier ses propres intérêts en Afghanistan. D’un autre côté, les officiels iraniens ont clairement dit que Téhéran ne devait rien à personne, y compris au Pakistan.

Téhéran reste très préoccupé par la stratégie des Etats-Unis en Afghanistan et par le rôle qu’y joue le Pakistan. Selon les estimations iraniennes, la stratégie des Etats-Unis a pour objectif une présence à long-terme de l’OTAN en Afghanistan et en Asie Centrale. De la même manière, les liens croissants entre l’Otan et le Pakistan, « pilier » de l’alliance en Asie du Sud, n’ont pas échappé à l’attention iranienne. On ne peut nier le fait que les liens entre le Pakistan et l’OTAN prennent rapidement une tournure stratégique et qu’ils ont excédé les nécessités immédiates de la coopération pratique en Afghanistan.

Téhéran appréhende pareillement que la stratégie à long-terme des Etats-Unis ne consiste à devenir l’arbitre de la sécurité en Asie, impliquant quatre puissances majeures voisines de l’Afghanistan – l’Iran, l’Inde, la Russie et la Chine –, en exploitant les contradictions dans la région. Téhéran estime que le Pakistan y collabore et qu’il en tire avantage de nombreuses façons.

C’est pourquoi Téhéran suivra une politique duale vis-à-vis de la connexion Djundallah-Pakistan. D’un côté, l’Iran aimerait persuader Islamabad, à tous les niveaux possibles, d’être coopératif afin de réduire les activités des éléments terroristes opérant hors du sol pakistanais. Toutefois, les Iraniens ne peuvent pas être assez naïfs pour imaginer que les terroristes du Djundallah sont des « acteurs non-étatiques » basés au Pakistan et en Afghanistan, sur lesquels l’establishment de la sécurité à Islamabad n’a aucun contrôle.

Téhéran préfèrerait ne pas rabâcher la même chose sur cet aspect sensible et préfèrerait à la place cajoler les renseignements et les militaires pakistanais et les persuader d’être coopératifs pour contrer le terrorisme dirigé contre l’Iran depuis le sol pakistanais.

L’épisode Rigi fait ressortir la complexité des relations entre l’Iran et le Pakistan dans la lutte contre le terrorisme. La vérité c’est que les intérêts de l’Iran en Afghanistan sont bien trop fondamentaux pour être marchandés et, ce, en aucune circonstance.

M K Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière dans les services extérieurs indiens pendant plus de 29 ans. Ses affectations incluent l’Union Sovétique, la Corée du Sud, le Sri Lanka, l’Allemagne, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Ouzbékistan, le Koweït et la Turquie.

Traductions : Questions Critiques


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