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Russie : Ananas au Champagne. L’histoire menace de se répéter.
Tatiana Vladimirovna Voevodina

mercredi 18 mars 2015, par Comité Valmy


ananas

Russie : Ananas au Champagne. L’histoire menace de se répéter.


Tatiana Vladimirovna Voevodina est traductrice et juriste de formation. Elle a dirigé le siège moscovite du groupe FIAT. Elle dirige actuellement une entreprise dans le secteur de l’agronomie. En outre, elle est aussi publiciste, spécialisée dans les questions économiques et sociales. En cette qualité, elle fait partie des rédacteurs réguliers de la Literatournaia Gazeta. C’est dans l’édition du 04 mars 2015 que l’article ci-dessous fut publié. Il nous propose, sur le mode mi-ironique, mi-édifiant des publicistes, d’éclairer par une perspective historique le rôle de l’élite dirigeante de Russie, et surtout il pointe le doigt vers des similitudes qui laissent présager un proche avenir difficile, en Russie et ailleurs.

Voici cent ans, le « roi des poètes », le « génie » Igor Severianine, publiait un recueil de poésies, intitulé « Ananas au Champagne », reprenant le poème portant ce titre. Relisez le poème de l’ananas, « merveilleusement exquis, pétillant, acidulé ». Jugez par vous-mêmes : 1915, la guerre bat son plein, la plus grande, la plus sanglante de l’histoire de l’humanité, jusque là. Et Severianine chante les délices du lifestyle, des gadgets à la mode : « Les aéroplanes stridulent ! Les automobiles foncent/ Express au sifflement aérien ! Ailes portant les vaisseaux ! » Et il rencontra un féerique succès auprès du public « créatif » de l’époque, vivant dans le monde illusoire du glamour de l’époque, alors dénommé décadence.

Mais, cela ne vous rappelle-t-il rien ? Mais oui, l’époque actuelle. La guerre n’est pas du tout un jeu ; elle se déroule juste à nos frontières. Une guerre intégrale, chaude. Et la froide, c’est comme si elle ne s’était jamais interrompue. On a seulement préféré ne pas le remarquer. Nos ennemis traditionnels ont repris courage. Car nous dépendons d’eux, des centaines de liens nous entravent. Pour produire notre nourriture, la base de la base, nous sommes complètement dépendants, pour les semences de nos légumes, pour les produits phytosanitaires, pour les préparations vétérinaires… Jusqu’aux œufs d’où sortent nos poulets d’élevage. Importés.

Mais qu’importe tout cela, pour le public des gens évolués ? Ils ne pensent qu’ à une chose : comment survivre sans jambon de Serrano et sans parmesan de Reggiano. Une de mes connaissances a ramené à son mari du saucisson de Paris, disparu des supermarchés de Moscou. Mais au fait qu’il va falloir tout simplement survivre, et non simplement se passer de jambon, très peu ont déjà réfléchi.

Il en allait de même voici un siècle, quand le public nageant dans l’esthétisme, dans un monde presqu’idéal, ne remarquait littéralement pas que c’était la guerre. C’est à dire qu’il le remarquait, allait parfois jusqu’à certaines manifestations d’enthousiasme patriotique (tout à fait comme aujourd’hui !), mais leur tour d’ivoire, ils ne la quittaient pas. Les gens des « classes dont la fortune était à l’abri », comme on disait à l’époque, continuaient à dormir dans la fourrure, à se protéger soigneusement les yeux, et à siroter du champagne.

C’est exactement ce qu’ils font aujourd’hui.
Même du point de vue stylistique, notre époque rappelle celle d’il y a un siècle. L’architecture de style « art nouveau », qu’on appelle chez nous « moderne », est la préférée de nos nantis. Le style est d’ordinaire une chose exceptionnellement importante ; ce n’est pas juste une sorte d’enveloppe, mais l’essence des choses. Les historiens de l’art disent qu’un style coquet, recherché, apparaît habituellement à la veille d’une rupture globale ; il ne s’agit donc pas du fait du hasard. Le baroque a précédé la révolution française et tout ce qui en découla.

Parallèlement croissent la désindustrialisation ainsi que notre retard global. Mais nous continuons notre délire rituel à propos des nanotechnologies et nous nous efforçons de surmonter notre retard technique à l’aide de « quelques boniments de prestidigitateurs » comme aimait dire Lénine. L’analyste politique, Sergueï Georguievitch Kara Mourza, a dit, à raison, : en tant que peuple, nous sommes tombés plus bas que le niveau de nos infrastructures techniques. En d’autres termes, nous sommes en retard sur nous-mêmes depuis vingt ans.

Aucun doute, la part léonine de la responsabilité de ce qui se passe dans le pays revient à ceux qui le dirigent, et plus largement, à toute la classe dirigeante. Pourquoi ? Pour rien. Juste ces ananas au champagne. Il n’ont produit et ne produisent aucun plan global réel au niveau national. J’ai l’impression qu’aucun d’entre eux ne sait comment s’attaquer à cela. Ou ne veut tout simplement pas le faire, réalisant la somme colossale de travail que cela implique. Les récentes tentatives d’agir au niveau agricole, comme l’introduction d’une taxe à l’exportation du blé, ont produit un résultat opposé à celui attendu : l’aggravation du désastre.

Mais, depuis le haut jusque tout en bas, tout s’efforce d’indiquer qu’il ne se passe rien d’inhabituel, que tout est sous contrôle et se déroule selon le plan convenu. La Banque Centrale vit sa propre vie, en dehors du contrôle de qui que ce soit, détruisant activement par sa politique ce qui reste encore de l’économie nationale, et on trouve cela normal, et presque souhaitable. Malgré que tout le monde s’accorde sur ce que les taux actuels rendent impossible toute activité créatrice.

Nous avons désespérément besoin d’une économie de mobilisation, d’une économie planifiée pour combler notre retard, qui a grandit pendant un quart de siècle. Mais surtout, nous avons besoin d’une mobilisation de la classe dirigeante, de l’élite. Il sera impossible de mobiliser le peuple sans mobilisation de cette classe dirigeante, on n’y parviendra pas. C’est la classe dirigeante qui doit se mettre au travail en tête du peuple. Mais cette classe, elle est démobilisée…. et elle aime tant les ananas.

Il faudra beaucoup de force et de cœur à l’ouvrage pour la mobiliser, et la méthode ne pourra être délicate. De nombreux historiens pensent que la tragique année ’37 fut une opération destinée à remettre de l’ordre au sein de l’élite. Fondamentalement, ce fut le cas, même si tous ceux qui tombèrent n’appartenaient pas à l’élite, loin s’en faut.
De plus, la classe dirigeante actuelle ne fera que croître avec la dégradation qui mène à la débâcle.

A quoi ressemblera cette débâcle ? Je veux espérer que cette coupe s’éloignera de nos lèvres. Ils ressemblent déjà tant à ceux d’il y a un siècle, notre milieu politique, et notre milieu de vie au sens large. Il est vrai que l’année ’17 n’est pas bien loin… Bien sûr, l’histoire ne se répète jamais intégralement, mais des causes semblables engendrent souvent de pareilles conséquences.

On a l’habitude de le répéter : nous n’avons pas besoin d’une révolution. Qui discuterait cela, bien sûr, nous n’en avons pas besoin. Mais une révolution, ce n’est pas une mesure que l’on prend, c’est une catastrophe qui survient. Le résultat d’un pourrissement, d’une dégradation. Il ne s’agit pas , selon une métaphore usée, de l’aube d’une vie nouvelle, mais de la fin de l’ancienne. Joseph de Maistre, le « réactionnaire flamboyant », ayant survécu à la révolution française et s’efforçant de l’interpréter, considérait que toute révolution est la punition de péchés du passé. Et Tocqueville, dans ses écrits sur la révolution française, évoque longuement une dette devant être apurée.

Dans l’histoire de notre révolution d’Octobre, cette dette non apurée conduit à la noblesse, à l’intelligentsia, à la bourgeoisie, et bien sûr, à l’autocratie. La classe dirigeante n’avait pas rempli son rôle de dirigeant ; elle mena le pays au désastre. Dans ce sens, l’histoire menace de se répéter. Mais alors, ce ne sera plus Severianine et ses ananas, ce sera Maiakovski et son « Ton dernier jour arrive, bourgeois ».

18 mars 2015

Tatiana Vladimirovna Voevodina

Sources :
http://www.lgz.ru/article/-9-6499-4-03-2015/ananasy-v-shampanskom/

Russie Sujet Géopolitique

Crédit photo : Asenic.Photosight.ru


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