COMITE VALMY

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Pourquoi le S-300 change tout
Philippe Grasset

samedi 23 mai 2015, par Comité Valmy


Pourquoi le S-300 change tout

Nous avons déjà abordé la question de la livraison des S-300 russes à l’Iran, notamment le 14 avril 2015, peu après la décision de Poutine de procéder à l’exécution du contrat conclu en 2007, – il y a déjà huit ans ! Justement, ce délai concerne aussi le système d’arme, qui n’est plus aujourd’hui le système le plus avancé, y compris bien entendu chez les Russes qui ont produit depuis divers S-300 modernisés (dont le Antei-2500), le S-400 et s’attaquent à la production du S-500. D’où les questions soulevées après la décision russe, de savoir 1) si les S-300 présentaient encore un véritable défi pour des forces aériennes modernes lançant une offensive conventionnelle de haute intensité ; et 2) s’il s’agirait bien de S-300 qui seraient livrées à l’Iran, s’il n’y aurait pas un accord pour un modèle plus récent (des négociations indiquent que le problème a été abordé). Divers débats ont donc été développés autour des capacités du S-300 et du reste, – notamment, autour de l’hypothèse stratégique sempiternelle d’une possibilité d’attaque des installations nucléaires de l’Iran à l’heure où l’accord final entre l’Iran et es P5+1 est en train d’être négocié.

Nous nous sommes arrêtés, quant à nous, à un article du colonel Clint Hinote, de l’US Air Force avant qu’il ne quitte le service pour devenir expert (Military Fellow) au prestigieux Council of Foreign Affairs (CFR). L’article est intéressant parce que Hinote apprécie l’affaire des S-300 du point de vue des affaires militaires intérieures US et, particulièrement, du point de vue du planificateur de l’USAF qu’il fut. Il explique dans son texte pourquoi de son point de vue la livraison des S-300, – même s’il s’agit de la version la plus ancienne, – constitue un très important basculement stratégique. (L’article, venu du site du CFR, a été repris le 20 avril 2015 sur le site DefenseOne.com.)

Hinote définit le S-300 comme « un système de défense par missile surface-air mobile qui réunit un couple de radars puissants et des missiles à très grande vitesse et à grande portée. Il est capable d’abattre plusieurs avions dans une très large zone (selon les variantes, la zone d’“engagement de destruction” pourrait être plus vaste que l’État du New Jersey, avec une zone de recherche et de détection beaucoup plus étendue que la zone d’“engagement de destruction”). A l’OTAN, nous nous référons à ce système sous la désignation de SA-10. Nous l’avons étudié et nous nous sommes entraînés à contrer son action pendant des années. Bien que nous n’ayons nullement peur de lui, nous considérons le S-300 avec respect pour ce qu’il est : un système de missiles très mobile, précis et très efficace dans ses capacités de destruction. »

Hinote considère donc que cette vente (en fait, la livraison à venir) des S-300 est effectivement un “très gros coup” (« ... is a big deal ») qui peut faire basculer l’équilibre des forces et les conditions des interventions au Moyen-Orient. Il donne trois raisons principales à ce jugement, dont l’enseignement vaut certainement pour d’autres crises et d’autres théâtres dans la mesure où les conditions stratégiques n’y ont pas été différentes, dans tous les cas jusqu’ici. La première de ces raisons est désignée comme « un changement fondamental pour la puissance militaire... », et l’on pourrait étendre ce constat aux trois raisons développées par Hilote. Les voici ...

« 1. ... Depuis plus d’une décennie, les USA et leurs alliés ont disposé, comme une donnée de base, de toute leur liberté d’action dans les cieux du Moyen-Orient. Les forces amies peuvent compter sur le soutien aérien et la liberté de manœuvre. Leurs adversaires doivent considérer qu’ils sont vulnérables à l’observation et à l’attaque venues du ciel, ce qui limite leurs options et va même jusqu’à convaincre certains de ne pas chercher à atteindre leurs objectifs par des moyens militaires (ce dernier cas est souvent nommé “dissuasion par déni”). C’est particulièrement vrai pour l’Iran, dont les défenses aériennes ont été gravement amoindries par les sanctions. L’arrivée des S-300 va changer tout cela.

 »Le S-300 n’est pas un mur élevé dans le ciel. Si nous devons le faire, nous pouvons attaquer ce système et le mettre hors d’usage. Mais cette sorte d’action demande un effort plus important, plus risqué et beaucoup plus coûteux [que tout ce que nous avons eu à faire “depuis plus d’une décennie“]. Récemment, il y a eu un débat sur la dimension d’une attaque potentielle contre les installations nucléaires iraniennes, certains argumentant qu’une action limitée ferait l’affaire et certains autres prenant une position inverse. Avec le S-300 installé, plus aucun débat n’est nécessaire. Réduire à l’impuissance ce système demandera un déploiement de forces considérables, aériennes, navales et terrestres, incluant notamment nos avions et nos missiles les plus modernes, – et les plus coûteux. Nos hommes et nos équipements seront exposés à des risques beaucoup plus élevés, et l’accomplissement de leur mission sera plus difficile et plus longue.

 » 2. [Le déploiement des S-300] représente une accélération majeure des systèmes dits-A2/AD. En 2003, Andrew Krepinevich, Barry Watts et Robert Work publièrent pour le Center for Strategic and Budgetary Analysis un rapport avertissant de la prolifération des menaces du type-S-300, en les définissant par la formule A2/AD pour “Anti-Acess/Area-Denial” (“défense et déni d’accès à une zone”). Leur argument était que des pays comme l’Iran et la Corée du Nord pourraient acquérir des systèmes comme les S-300, forçant les USA à altérer significativement leur approche de la projection de la puissance militaire. Il semble que nous y soyons. C’est pourquoi de nombreux officiels, dont Work, – qui est aujourd’hui adjoint au secrétaire à la défense, – ont demandé le développement de nouvelles technologies pour tenter d’annuler le progrès apporté par des systèmes comme le S-300. Certains ont argumenté que cet effort était directement destiné à contrer la Chine, mais la prolifération des S-300 montre que l’environnement A2/AD est en train de changer et de se charger considérablement.

 » 3. [Le déploiement des S-300] nous ramène à l’âge de la compétition géopolitique. Nous ne voulons sans doute pas en revenir à l’âge de la compétition avec une autre grande puissance mais il est de plus en plus clair que les Russes ne l’entendent pas de cette oreille. Les sanctions occidentales, – décidées en réponse à l’intervention russe en Ukraine, – ont imposé des coûts significatifs à l’économie russe et rallumé la tension entre la Russie et l’Ouest. Il semble désormais que cette tension se soit élargie vers la situation iranienne. Avec la livraison des S-300, la Russie a trouvé un moyen d’augmenter dramatiquement le coût d’une intervention contre ce pays, si nous la jugeons nécessaire.

 »Une observation finale : l’entraînement requis pour nous préparer contre la menace posée par le S-300 est exactement le type d’initiative qui a été touchée durement par les réductions budgétaires imposées par la séquestration en 2013 et les limitations budgétaires de 2014 et 2015. Récemment, la secrétaire à l’Air Force Deborah James a rapporté que la moitié des unités de combat de l’Air Force n’étaient pas entraînées au niveau nécessaire pour les “combats de grande intensité”. A la lumière des derniers développements tels que le marché entre la Russie et l’Iran, cela n’est pas du tout rassurant. »

Hilote est un parfait inconnu dans le système de la communication en général, ce qui fait la valeur de son jugement en lui ôtant des devoirs de conformisme pour s’en tenir aux seuls aspects techniques et stratégiques. Dans la position qu’il occupe et avec son passé, il s’git d’un homme particulièrement bien placé et considéré, à la fois venu des milieux de la planification des offensives aériennes de l’USAF, à la fois choisi comme commentateur des questions militaires et stratégiques pour le prestigieux CFR dont on connaît évidemment l’influence. Il est un véritable “pont” entre la pensée et les capacités technologiques et stratégiques des militaires et l’information nécessaire des élites du Système. Ses conidérations sont donc révélatrices de la façon dont évoluent la pensée et les conceptions de ces deux milieux qui s’interconnectent par de telles informations et de tels informateurs. On écartera bien entendu comme sans signification sur le fond les précisions politiques qui sont données, particulièrement conformistes selon la pensée-Système, qui font de la Russie un pays-agresseur, et même un pays qui a fait resurgir le spectre de la guerre conventionnelle de haut niveau (les “combats de grande intensité”). Venant d’un officier de l’USAF après les vingt-cinq dernières années de campagnes intensives US menées depuis la première Guerre du Golfe dans le plus complet désordre stratégique et l’opérationnalité d’un écrasement systématique par le fer et le feu, le jugement pourrait couper le souffle et vous laisser pantois si l’on avait encore du temps pour cette sorte de réaction ; il faut pourtant le prendre comme tel et savoir qu’ils (tant les militaires que les élites civiles) pensent vraiment cela selon les caractères psychologiques de l’américanisme (voir l’inculpabilité et l’indéfectibilité), contrairement à l’interprétation qu’en donnent généralement ceux qui voient partout l’effet d’une construction de communication faite pour tromper et dissimuler des plans élaborés sur le long terme selon une conscience cynique et particulièrement organisée d’hégémonie. Quoi qu’il en soit, Hilote, en bon planificateur avec des contacts serrés avec le milieu militaire dont il est issu, et donc en homme parfaitement renseigné sur les conceptions des planificateurs militaires US, ne fait rien d’autre que sonner l’alarme quant aux réelles capacités militaires US face à ce qui est estimé être un environnement stratégique complètement nouveau.

Ici encore, peu importe la justesse de ce jugement, le fait essentiel est qu’Hilote restitue le jugement d’un milieu totalement replié sur lui-même par la certitude de sa puissance, et donc ne jugeant qu’en fonction de ses seules évaluations. Par conséquent, qu’importe vraiment ce que valent les S-300 ... Le fait est que la planification militaire US a décidé que la livraison des S-300 à l’Irak sonnait le retour de la “guerre conventionnelle de haut niveau”, cela par la main de Moscou qui est aussi considéré comme étant prêt, selon les intentions expansionnistes qui lui sont généreusement prêtées, à un tel affrontement à partir de la crise ukrainienne, sur le théâtre européen. Dans le cadre de cette façon de voir les choses qui est à notre sens la seule acceptable en fonction de l’“autisme de la vertu américaniste” par rapport au reste du monde, l’observation la plus importante est celle du dernier paragraphe (“observation finale”), parce qu’elle nous dit que la même planification militaire US observe que les forces militaires disponibles ne sont pas prêtes à un tel (de tels) affrontement(s). Dans ce cas, une réalité rencontrant la construction psychologique qu’on décrite concerne le “changement stratégique” apporté par les S-300. L’observation sur l’état de l’USAF est en effet parfaitement corroborée, voire renforcée par des réalités concernant les matériels, parce que le Pentagone a tout axé sur le JSF qui dévore le budget militaire et réduit d’autant les mesures nécessaires de modernisation, de réactions aux réductions diverses de matériels et de performances dues à l’attrition. Ces réalités crisiques concernant le matériel et les capacités sont connues depuis plusieurs années (voir nombre d’articles, le 29 décembre 2007, le 12 décembre 2008, etc.) mais elles sont passées jusqu’ici complètement inaperçues simplement parce que les engagements réalisés par les USA l’ont permis. (Les USA n’ont plus effectué de grande offensive multi-rôle dans des conditions de “guerre conventionnelle de haute intensité” selon leurs conceptions depuis le printemps 2003 et l’Irak. Leur appareil militaire s’est adaptée à cette “dégradation” des missions d’autant plus aisément que se réalisait une “dégradation” des capacités dues à la gestion budgétaire catastrophique et à la crise du technologisme entraînant des programmes monstrueux dans la tourmente [le JSF, évidemment, mais d’autre aussi].) Ainsi les S-300 destinés à l’Iran jouent-ils un rôle inattendu : confronter les USA avec la crise dissimulée de leurs limites militaires, toujours selon leurs conceptions, et éventuellement lancer un débat sur ces capacités, sur le budget militaire d’ores et déjà gargantuesque, etc., pour les présidentielles de 2016...

Tout cela est d’autant plus important que la logique présentée par Hilote pour le Moyen-Orient à l’occasion de la livraison des S-300 à l’Iran, et qui est volontairement maintenue par lui dans le cadre du Moyen-Orient, vaut également, et même infiniment plus, dans le cadre de la crise ukrainienne. La Russie présente en effet un tout autre schéma que l’Iran, puisque les forces russes sont équipées comme l’on sait. Les limitations évoquées par Hilote pour une “grande guerre conventionnelle” prennent alors un tour dramatique pour les forces armées US. Si cette idée se répand, et elle devrait se répandre parce qu’on peut compter sur les militaires pour le faire justement à l’occasion des présidentielles pour tenter d’imposer une politique budgétaire et d’équipement militaire en forte hausse à la prochaine administration, on se trouverait devant la perspective de forts remous internes à Washington à cause des ressources disponibles, de la dette, etc., et enfin jusqu’à la possibilité (bien faible, mais on ne sait jamais) de la mise en cause de la politique stratégique globale du Pentagone. Face aux crises, cette incertitude et ce débat intérieur peuvent conduire à des conduites et des décisions inattendues ou erratiques selon les opportunités tactiques par rapport à la situation politique washingtonienne, pouvant aller de retraites temporaires soudaines ou au contraire de postures agressives inattendues. L’Ukraine et la Russie seraient bien le terrain privilégié de tels écarts. Le fait essentiel est qu’il existe une réelle possibilité que les USA découvrent, ou se convainquent eux-mêmes que leur puissance militaire est en crise par rapport à la possibilité de “conflits conventionnels de haute intensité” ; cela ne signifie pas qu’ils doutent un seul instant que leur puissance soit supérieure à n’importe quelle autre car c’est là un décret divin que cette puissance est éternellement supérieure ; cela signifie qu’ils sont dans une phase bientôt urgente de cette conviction qu’il est absolument nécessaire d’ajuster les moyens de cette puissance absolue à l’absolutisme de cette puissance... Plutôt que de s’en effrayer, comme c’est l’habitude de l’état d’esprit du commentateur critique standard des affaires US, on observera que cela peut causer bien des remous qui ne feraient qu’ajouter à la paralysie et à l’impuissance du pouvoir US.

Philippe Grasset
Mis en ligne le 29 avril 2015


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