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Euro-dictature en marche

Rafle de la prison de la Santé, un jeune manifestant raconte : La fabrique de la haine ou 24 heure à l’hôtel sans étoile

Source : Le Mammouth Manchois Enervé

jeudi 8 avril 2010, par Comité Valmy

Un ami du Mammouth, jeune étudiant à Paris est tombé dans la nasse tendue par la Police. 110 interpellations, des garde-à-vue et des maintiens en cellules dont le héros de cette triste histoire.

Du Kafka sécuritaire en Sarkoland. Un monde soudainement noir et inquiétant, avec une histoire qui peut arriver si banalement à tout le monde.


Il doit être 7 heures du matin, la lumière s’allume me tirant du presque sommeil dans lequel j’étais plongé depuis une vingtaine minutes. Des pas dans le couloir, des cris dans la cellule d’à coté : « Chef ! Sortez-moi de là j’ai rien à faire ici ! Sortez-moi de là ! » S’en suit une longue tirade hurlée dans une langue que je ne connais pas et la réponse du « chef » : « Ferme te gueule ! Ici on est France, on parle français ! » Mon cerveau reconnecte lentement avec la réalité alors que des cris se mettent à fuser de toute part. On est en France c’est sûr, la France le pays des droits de l’homme et des libertés, mais en garde à vue, au royaume des sans droits et de la privation de liberté. Cette histoire a commencé environ 12 heures plus tôt quand deux CRS m’ont extrait du panier à salade pour me conduire sans ménagement devant un officier de police judiciaire (OPJ) qui me signifie mon placement en garde à vue pour « attroupement sur la voie publique en vue de commettre des dégradations… ». « Voulez vous voir un médecin ? », « demandez vous la présence d’un avocat pendant la garde à vue ? », « désirez vous que nous fassions prévenir quelqu’un ? ». Ce que je ne savais pas encore à ce moment, c’est que j’étais entré dans un autre monde pour les prochaines 24 heures.

En fait cette histoire ne commence pas là non plus, mais vers 15 heures place Denfert-Rochereau où une petite centaine de personnes se trouvaient réunies autour d’un camion sono, au départ d’une manifestation pour protester contre le système carcéral. La manifestation a descendue le boulevard St Jacques pour tout d’abord s’arrêter à proximité de la prison de la Santé, pousser la sono et se faire entendre des détenus. Puis repartir en direction de la place d’Italie, et s’arrêter de nouveau à proximité de la station Glacière. L’ambiance et la musique sont bonnes, malgré le cordon de CRS qui encercle progressivement la manifestation. Les organisateurs nous assurent au micro que tant qu’il n’y aura pas de provocations les forces de l’ordre n’interviendront pas, pourtant il est déjà impossible de franchir le cordon de CRS dans un sens comme dans l’autre. Quelques minutes plus tard, tout se précipite, la police ordonne de couper la sono et l’étau se resserre de plus en plus. Un officier de police parle à une organisatrice « Vous avez lu le dos de la feuille de déclaration de manifestation ? Il y est écrit ce que vous avez le droit de faire et de ne pas faire, et il y’a eu des tirs de fumigènes ». La préfecture, qui avait pourtant autorisé la manifestation, vient de la déclarer illégale et les arrestations commencent. La police qui nous indique vouloir procéder à une simple fouille et à des contrôles d’identités nous embarque un par un dans les nombreux véhicules stationnés à proximité. La quasi totalité des manifestants - 110 personnes - seront interpellés ce jour là.

Arrivé au commissariat de la Goutte d’or (Paris 18ème) c’est le dépôt en garde à vue, puis la fouille « est-ce qu’il va falloir que j’aille chercher ta boulette entre tes couilles comme pour ton pote ? », je me retrouve accroupi, le caleçon sur les genoux, « toussez ! ». Finalement on me rend mes fringues après les avoir dépouillés de toutes ficelles, cordons et lacets. Les lanières de mon futal sont découpées aux ciseaux, « bon ça ira, c’est pas avec celles là qu’il va essayer de se pendre ». Retour en cellule, toujours sous l’œil des CRS, puis les auditions commencent. L’OPJ qui m’interroge ne sait pas vraiment, pourquoi je suis là, Il appartient au commissariat du 18ème et n’était pas présent à la manifestation. Je suis obligé de lui expliquer que je me suis fait ramasser avec toute la manifestation apparemment à cause d’un tir de fumigène, je lui raconte l’histoire en lui précisant, un brin énervé, que je n’ai rien à voir avec tout ça, et que je voulais juste écouter de la musique. Il demande à ses collègues plus au courant sur quoi il doit m’interroger. « Possédez-vous une écharpe ? », « Quoi ?? Oui, je l’avais autour du cou », il note. On nage en plein délire, tout ce bordel pour me demander si je possède une écharpe et quelques autres questions du même niveau ! À la fin de l’audition il m’indique que tout cela ne devrait plus durer très longtemps et me ramène en cellule. Au sous-sol, ça gueule dur contre les flics, un mec est en train d’incendier les gardiens « toi me touche pas espèce de sale fasciste ! ». Dans la cellule d’à coté les mecs hurlent autant pour passer le temps que pour faire chier les gardiens. Je suis content que nous soyons au calme dans la mienne, un vieil anarchiste m’abreuve de paroles sur ses expérience de GAV, j’opine du chef, mais je n’engage pas vraiment la discussion avec lui, je n’ai pas trop l’esprit à la discut’, je veux juste que cela passe au plus vite, sortir de cette cellule. Un autre mec essaie de raisonner, autant pour se rassurer que pour trouver une logique à ce qui nous arrive. « Ils ne devraient pas tarder à nous libérer, vu ce que l’agent m’a dit tout à l’heure… ». Un ancien taulard qui est avec nous lui répond qu’il vaut mieux toujours se préparer au pire comme ça on n’est pas déçu quand ça tourne mal. Le pire est en train d’arriver, mais je ne m’en doute pas.

Vers 23 heures les libérations commencent, nous reprenons espoir, et commençons à tourner en rond dans la cellule. Au rythme d’une libération toute les 15 – 20 minutes l’attente est longue, mais pour nous la sortie est inéluctable, seule inconnue, allons nous avoir le dernier métro ? Vers 0h45 un OPJ nous rassemble tous dans le couloir, nous ne sommes plus que cinq et c’est presque avec le sourire que nous l’accueillons, dans nos têtes nous sommes enfin libres. « Bon, vous vous passez la nuit ici. On va vous changer de cellules. » « Quoi ? Attendez, ce n’est pas possible, pourquoi nous, les autres viennent d’être libérés ? Qu’est ce qui ce passe ? J’y crois pas ! Quand est ce que l’on va sortir ? » Seule réponse : « vous passez la nuit ici, c’est tout ce que je sais, suivez moi on va à l’étage ». Comme je l’ai dit, nous sommes cinq, un copain, une copine, un voisin qui avait entendu de la musique et était descendu suivre la sono et un mec qu’il ne me semble même pas avoir vu dans la manif. Et pour cause, il passait par là quand il s’est arrêté pour voir ce qu’il ce passait, il n’a pas dû rester plus de 15 minutes dans la manif avant de se faire embarquer. Mauvais endroit, mauvais moment. On nous dirige vers notre cellule « on va vraiment passer la nuit là dedans ? », celle-ci est encore plus petite que la précédente, il s’en dégage une odeur à vous soulever le cœur et on peut voir dans un coin les restes du repas des précédent détenus. Nous sommes quatre il n’y a qu’un matelas. On nous donne une couverture qui n’a pas dû être lavée depuis longtemps et on nous laisse aller boire un peu d’eau au robinet. Je n’avais pas bu depuis mon arrestation. On nous donne également à manger, du riz à la provençale micro-ondé, le truc est infecte, immangeable car pas assez cuit, mais ce n’est pas ça qui me coupe l’appétit. Dans le couloir ma pote éclate en sanglot devant les gardiens qui veulent la mettre dans une cellule de 2m², « non je veux pas allez là dedans ! C’est trop petit et ça pue ! Laissez-moi au moins rester avec mes amis. », « Allons mademoiselle, rentrez dans la cellule, qu’on ait pas à vous y mettre de force ! ». La lumière s’éteint, ma pote pleure toujours dans sa geôle, je m’allonge tant bien que mal et essaie de dormir. Une rage sourde s’empare de moi, j’avais jusque là éprouvé un sentiment de colère contre le système policier et la logique absurde qui nous avez conduit à cette situation, mais à ce stade de l’histoire, c’est de la haine que je ressens, une haine des plus viscérale. Je ne sais pas quelle en est l’élément déclencheur. Est ce l’enfermement ? L’attitude des gardiens, ces pantins serviles qui ne font que leur travail, vis-à-vis d’une gamine de dix-huit ans terrorisé par ce qui l’entoure ? Ou l’injustice de cette situation ? Je ne saurais le dire, mais cette haine ne me lâchera plus.

Dormir en garde à vue n’est pas une chose aisée, les odeurs, l’inconfort et la promiscuité y sont pour beaucoup. Il faut aussi compter sur les cris des autres détenus et la lumière qui se rallume à chaque fois qu’il y’a un nouvel arrivant ou comme ça, sans raison. Peut-être les gardiens voulant s’assurer que nous n’avions pas tenté de nous suicider en avalant les couverts en plastiques du plateau repas… Mais aussi avec les discussions de ces même gardiens, qui pour tromper l’ennui se racontent des blagues, regardent des films, mangent, boivent (pas de l’alcool quand même !) enfin font des choses que les gens libres font en général, et ça, ça fout les nerfs quand on dort sur le carrelage. De toute façon j’ai tellement la haine que je n’arrive pas à trouver le sommeil, des envies de meurtres tourne sans fin dans ma tête, je finis quand même par sombrer dans un état semi-léthargique au petit matin. Enfin je pense, car en cellule la perception du temps est complètement différente. Quand on est enfermé sans montre avec pour seule vision de l’extérieur celle du mur en face de la cellule et pour seules indications de l’heure celles données par les gardiens on a vite tendance à perdre la notion du temps qui passe. Impossible sans demander l’heure de savoir si il fait jour, si l’on est le matin ou le midi. On a vite fait de demander l’heure au gardien toutes les dix minutes en pensant à chaque fois qu’une heure s’est écoulé. On nous fait sortir de la cellule pour qu’une femme de ménage la nettoie, nous nous retrouvons tous les quatre dans le couloir, par une petite fenêtre on peut même voir l’extérieur : il fait jour et le monde à continué de tourner sans nous. La gardienne de l’équipe du matin, plus compréhensive permet à notre amie qui n’a toujours pas cessée de pleurer de nous rejoindre dans le couloir, elle nous indique également que nous serions très probablement libérés dans la matinée. Peu après notre retour en cellule, un OPJ viens nous chercher un par un, quand je pars avec lui je sens la fin de tout ce cirque arriver, mais loin d’être libéré je me retrouve à décliner une fois de plus mon état civil, il me prend en photo sous tout les angles, prend mes empreintes ainsi que mon ADN. Je retourne en cellule totalement abasourdi, non seulement nous ne sommes pas libres, mais en plus fichés. Jusque là je m’étais dis que si nous étions restés la nuit c’est que l’agent chargé du dossier avait terminé son service, les libérations devant reprendre au matin quand il le reprendrait. Or si l’on se donne la peine de nous ficher, c’est bien que nous sommes ici pour une raison, absurde certes, mais que l’on ne nous a pas gardés par hasard. L’idée d’être fiché et tout ce qu’elle suggère me terrorise complètement, pour la première fois depuis que je suis arrivé c’est de la peur que je ressens, j’ai bien cru à ce moment que j’allais craquer et m’effondrer. Mais la haine est toujours là, elle vient à mon secours, ma peur se mue en rage contre le système et ses représentants, je ne craquerai pas devant eux, plutôt crever. J’ai du mal à croire encore aujourd’hui qu’en si peu de temps j’ai réussi à apprivoiser un sentiment aussi abjecte, à en faire mon allié, mon compagnon.

Plus tard dans la matinée un autre OPJ vient nous chercher, celui-ci s’occupe de notre dossier, et pendant l’audition j’ai enfin l’explication de notre maintien en détention. Comme on me l’avait expliqué lors de mon dépôt en garde à vue, c’est au titre de la loi du 2 mars 2010, ou loi sur les « bandes » que nous sommes là.

L’article 222-14-2 du code pénal stipule :

« Le fait pour une personne de participer sciemment à un groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, de violences volontaires contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. »

Elle permet d’interpeler des personnes sans qu’aucun délit n’ai été commis, mais sur la simple présomption qu’elles allaient en commettre. En somme la police peut arrêter qui elle veut pour un délit imaginaire. Et si nous sommes encore là, alors que les autres ont déjà été libérés, c’est tout simplement pour une question de procédure, les autres ayant été interrogés après le délai légal d’une heure depuis leur dépôt en GAV, leur détention devenait illégale. L’agent qui m’interroge une nouvelle fois sur des questions aussi profondes que « aviez-vous une écharpe ? », « avez-vous entendus les organisateurs de la manifestation déclarer publiquement : il faut brûler les prisons ? » ou encore « avez-vous vu les organisateurs sortir du camion un mortier pour tirer des fumigènes ? » semble bien emmerdé par la moisson de gardés à vue dont il écope. Il sait bien que nous sommes innocents, et que ceux qu’il interroge ne se seraient pas livrés à des dégradations, fussent-elles imaginaires. Il nous assure qu’il fera en sorte que le parquet donne l’ordre de nous libérer au plus vite, mais avant il doit encore entendre les six personnes toujours détenues dans le commissariat du 11ème, selon lui l’affaire de deux petites heures. Il est 12h30 et nous commençons à compter les minutes.

Deux heures plus tard, toujours rien. Dans le courant de l’après-midi, notre amie qui est toujours seule dans ses 2 m² commence à faire une crise d’angoisse. Même nous à l’autre bout du couloir nous l’entendons s’étouffer, pourtant les gardiens sensés la surveiller vont mettre plus d’un quart d’heure avant de réagir : « mais mademoiselle, pourquoi vous pleurez ? » et finalement lui faire une fleur en la sortant de sa cellule. Nous les entendons lui expliquer que ce qu’ils font là c’est de la pure gentillesse « vous êtes sensée ne pas quitter votre cellule pendant toute la durée de la garde à vue, et si un officier vous trouve en dehors, nous allons nous faire taper sur les doigts ». Pour éviter de se faire encore plus « taper sur les doigts » ils prennent quand même soin de la menotter à un banc, sait on jamais… Quelques temps après, un grand bruit suivi de cris. Un détenu dans le couloir vient de se fracasser la tête sur une vitre, il a le visage en sang. « Putain ! Il a cassé la vitre, il va falloir la changer. ». Ma pote toujours dans le couloir n’est pas au bout de ses peines, il va lui falloir témoigner de ce qu’elle a vu, le mec s’étant effondré à un mètre d’elle avant que les deux gardiens ne se jettent sur lui. Les pompiers arrivent, pendant ce temps les autres détenus s’enflamment, ça se met à beugler dans tous les sens. Nous en sommes là quand l’officier qui s’occupe de notre affaire vient nous chercher, nous sommes libres, il nous rend nos affaires, nous assure que les empreintes et l’ADN ne seront pas conservés et nous raccompagne à la sortie. Un dernier échange : « j’espère qu’on ne se recroisera plus », « j’espère aussi, mais avec des lois aussi absurdes j’ai bien peur que cela ce reproduise ». Il est 16h45 quand la garde à vue touche à sa fin, nous venons de passer 23h30 en cellule. Dans la rue nous sommes complètement déphasés, je ne raconte même pas l’odeur que nous dégageons. À Bastille, où nous retrouvons une amie, je constate l’immense rage qui s’est accumulée en moi durant les dernières 24 heures. Je regarde les passants les yeux complètements hallucinés. J’ai envie de hurler, de frapper, d’exploser en pleine rue, je les déteste tous, eux ces inconnus qui ne m’ont pourtant rien fait.

L’expérience de l’enferment est une chose terrible, chacun y réagi à sa manière, mais je dois le confesser, ce qui m’a permis de tenir ces 24 heures n’était pas l’assurance d’être innocent, ou le fait de savoir que je n’étais que l’un des nombreux français à passer en GAV (900 000 en 2009), le fait de ne pas être seul, ou de savoir que dehors des gens s’inquiétaient de mon sort. Non rien de tout cela, la seule chose qui m’a permis de tenir le coup c’est la Haine. Et c’est une chose terrible que la haine, elle vous prend aux tripes, abolie la raison, est la source de toutes les horreurs, et pour qui ne sait pas s’en détacher, elle peut vous mener à toutes les extrémités. Ne voyez pas dans le récit de cette expérience un appel à la vengeance, ou à la violence, il s’agit juste de l’histoire d’un mec normal dans une situation qui ne devrait jamais le devenir.

Adrien 07 avril 2010

1 Message

  • Merci de nous avoir fait partager votre "expérience". Ça fait très longtemps que j’affirme que ce monde est chaotique. Il faut absolument détruire par la parole toutes les institutions, structures, systèmes, partis car c’est parce qu’on croit à un ordre établi, public, donné que l’on fait de telles horreurs ! Milgram, vous connaissez ? Il suffit de croire à une légitimité, une hiérarchie pour devenir stupide et méchant.

    Je vous souhaite de retrouver votre calme et votre empathie pour chacun, mais je souhaite encore plus que chaque humain devienne "libre" par rapport à une parole d’autorité. Ne comptez que sur votre discernement, votre patience et votre bonne volonté, l’espérance lèvera dans votre cœur si vous acceptez de vous engagez à libérer nos contemporains de leurs certitudes, croyances, préjugés, peurs. C’est à mains nues et avec notre seule parole que nous pouvons donner à réfléchir à ceux qui se croient obligés d’obéir à des chefs sous prétexte qu’ils sont salariés. La conscience doit dès maintenant être notre seule référence.


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