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La lettre de Léosthène, le 21 avril 2010, n° 571/2010

Le Japon, entre les Etats-Unis et la Chine - par Hélène Nouaille

dimanche 25 avril 2010, par Comité Valmy


Rainbow Bridge Tokyo

“ Le Japon a une originalité tout à fait singulière, non seulement par rapport à l’Europe et à l’Amérique, mais aussi par rapport à l’Asie. Il faut d’autant plus se soucier de l’évolution de ces phénomènes que sont les nations, qu’on les dit aujourd’hui en voie de décadence, à cause de la mondialisation des échanges qui supplante les marchés nationaux. Le cas du Japon, la deuxième puissance économique mondiale, contredit totalement les discours qui, en France notamment, proclament l’obsolescence prochaine de l’État-nation et plus encore celle des nations : la mondialisation des échanges à laquelle les firmes japonaises participent de façon majeure, n’a pas entraîné au Japon un amoindrissement du sentiment national. Bien au contraire ” (1).

Ces quelques phrases datent de 1996, texte de présentation de la revue Hérodote consacrée à la géopolitique du Japon. Ont-elles vieilli ? Non. Ce qui a changé, ce sont, avec les rapports économiques de l’Europe et de l’Amérique à l’Asie, les rapports sino-japonais à l’intérieur de l’Asie. La récession économique, née aux Etats-Unis, a provoqué une contraction de 12,2% du commerce mondial en 2009, affectant rudement les principaux importateurs mondiaux, dont le Japon (-28%), les Etats-Unis (-26%), le Royaume-Uni (-24%), l’Allemagne (-21%), la France (-21%) selon les chiffres publiés par l’Organisation mondiale du commerce (2). Les exportations ont diminué de 16% en Chine et de 26% au Japon (2). Un tremblement considérable.

Phénomène inédit, nous dit l’OMC : “ Le volume du commerce mondial avait déjà fléchi en trois occasions après 1965 (—0,2 pour cent en 2001, —2 pour cent en 1982, et —7 pour cent en 1975), mais à aucun moment le phénomène n’avait approché par son ampleur le ralentissement économique de l’année écoulée. En dollars EU courants, la baisse a été encore plus prononcée (—23 pour cent) qu’en termes de volume, en raison notamment de la chute des cours du pétrole et d’autres produits primaires ” (2). Mais phénomène qui a amplifié un mouvement déjà amorcé depuis 2004, date à laquelle les échanges entre Chine et Japon avaient dépassé ceux réalisés entre les Etats-Unis et le Japon. En 2009, la Chine est ainsi devenue le premier client du Japon, même si le volume en dollars (77,6 milliards) est inférieur de 20,8% à celui de 2008.

Pourtant, Chine et Japon entretiennent des rapports tendus ? La mémoire chinoise est douloureuse (3) : entre les deux guerres mondiales, les Japonais avaient pris le contrôle du Pacifique (carte 2) et occupé un certain nombre de territoires en Chine même (carte 4). Traumatisés par les bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki (6 et 9 août 1945), les Japonais, qui ont laissé de très mauvais souvenirs dans toute l’Asie, ont renâclé à reconnaître leur responsabilité dans les atrocités commises par leurs soldats. D’autre part, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les Etats-Unis, militairement installés au Japon et dans tout le Pacifique (VIIème Flotte), ont tenu le pays sous leur coupe en échange d’un parapluie nucléaire protégeant l’archipel interdit de réarmement (hors défense côtière).

Mais nécessité fait loi : “ Si la Chine a l’intention profonde de modifier le rapport des forces entre les grands Etats de la planète, y compris le Japon, cela contraint ses dirigeants à orienter différemment leur attitude vis-à-vis du Japon et à cesser d’en faire un adversaire, sinon même à s’en faire à terme un allié potentiel ” explique Pierre Gentelle, spécialiste de la Chine, qui dialoguait avec Philippe Pelletier, spécialiste du Japon (4). Pourquoi ? Parce que “ l’ordre actuel, pour les Chinois, ne convient plus, ne convient pas. Mao l’avait dit au moment de la Révolution culturelle. Il était allé jusqu’à s’auto-instituer protecteur du Tiers monde, ce qui ne dépassait pas le niveau des paroles, le monde entier l’avait compris. La Chine n’avait aucun moyen direct de s’opposer aux Etats-Unis. La puissante URSS elle-même y a échoué ”.

Il faut donc aller, au-delà des rancoeurs qui subsistent, mais avec un Japon majoritairement peuplé de pacifistes convaincus sinon repentis, chercher un nouveau dialogue : “ Le vice-président chinois Xi-Jinping a rencontré en décembre 2009 l’empereur Akihito en brûlant les étapes habituelles du protocole, ce qui est rarissime. Le Premier ministre Hatoyama devrait se rendre prochainement à Nankin, lieu d’un terrible massacre commis par l’armée japonaise en 1937-38 qui empoisonne les relations, surtout qu’il est relativisé et même nié par certains Japonais, tandis qu’Hu Jintao (le président chinois) est attendu à Hiroshima, probablement le jour anniversaire du bombardement atomique (6 août). Ce sont bien des signes de rapprochement entre les deux pays ”, constate Philippe Pelletier.

Au Japon, où le parti démocrate (PDJ) a remporté les élections en août 2009, pour la première fois depuis la guerre, avec une majorité écrasante de 300 sièges sur les 480 de la chambre des députés, l’humeur est à une redéfinition (prudente) des relations avec les Etats-Unis et à une prise de distance, au moins verbale, avec ce que le nouveau premier ministre, Yukio Hatoyama, cité par le New York Times du 26 août 2009, appelait “ les vents du fondamentalisme de marché, un mouvement emmené par les Américains qui est en général appelé globalisation ” (5), tout en posant une question centrale à la problématique de son pays : “ Comment le Japon pourrait-il maintenir son indépendance politique et économique et protéger ses intérêts nationaux quand il est pris entre les Etats-Unis, qui bataillent pour maintenir leur position comme puissance mondiale dominante et la Chine, qui cherche à le devenir ? ”.

Et si, continue-t-il, “ actuellement aucun pays n’est prêt à remplacer les Etats-Unis en tant que puissance dominante (...), la crise financière a fait penser à beaucoup que l’ère de l’unilatéralisme arrivait à sa fin ”. De même, la puissance militaire américaine est-elle acceptable “ si elle fonctionne effectivement à assurer la stabilité de la région ”. On sait que la population se montre aujourd’hui hostile à la présence des forces américaines sur son sol et que le déménagement de la base d’Okinawa vers une autre implantation japonaise provoque des protestations (6) - outre que les Japonais payent 40% du coût des 50000 soldats américains présents au Japon. Secouer le joug américain, soixante ans après la guerre, n’est pas illogique, mais jusqu’où ? Yukio Hatoyama était, dès son élection, réaliste sur ce point.

“ Les développements actuels montrent clairement que la Chine deviendra l’une des économies dominantes dans le monde, tout en continuant aussi de renforcer sa puissance militaire ” disait-il encore dans le New York Times. Mais le Japon est loin d’être désarmé, à “un mois” de la bombe nucléaire pour faire court, et il dispose d’autre part d’atouts qu’il peut tenter de jouer. La Chine refuse un face à face (perdant, pense-t-elle), avec les Etats-Unis. Et le Japon peut se rappeler qu’il appartient à l’Asie : “ les deux peuples ont beaucoup en commun : une culture, une langue, des intérêts économiques ” nous dit Pierre Gentelle. Et chacun veut se développer “ sur le modèle de l’Etat-nation fort et interventionniste économiquement ”. D’autre part, “ si la Chine parvient à mettre en place les traits de base d’une puissance du 21e siècle responsable au même niveau que l’autre puissance, les États-Unis, le Japon devra devenir un partenaire fondamental de l’un et de l’autre, car jamais les États-Unis ne laisseront la Chine réunir autour d’elle l’ensemble de l’Asie ”.

Ce partenariat fondamental est-il possible ? Et pourquoi pas ? Pour les Japonais, il permettrait de tirer parti de leur connaissance, de leur proximité et de leur pratique de l’Occident, de gagner en autonomie, pour les Chinois d’éviter ce qui pourrait être un isolement. Pour les deux, il est profitable sur le plan économique. Pour tout le monde, et malgré quelques querelles de frontières dans la région, il garantirait une paix qui est souhaitée des deux côtés. Pour les Etats-Unis, rien ne vaudrait une domination qui a été réaffirmée par Barack Obama – un leadership mondial qu’il appelait de ses voeux dès don discours d’investiture – mais il faudra bien assumer les conséquences d’une crise qui accélère une recomposition du monde, lente mais inéluctable. A Washington, la question préoccupe le Sénat, où le comité des Affaires étrangères a tenu une séance, le 15 avril dernier, sur les relations entre le Japon et les Etats-Unis (7). L’équation à résoudre n’est pas simple, mais l’équilibre qui prévalait depuis la seconde guerre mondiale a vécu.

Entre les Etats-Unis et la Chine, il y a une place à prendre et c’est aujourd’hui que les choses se jouent pour le siècle qui vient de s’ouvrir, au moins.

Hélène Nouaille

En accès libre :

Léosthène n° 268/2007 Asie Pacifique : la mémoire chinoise http://www.leosthene.com/spip.php ?article541

Cartes :

1 - Le Japon dans son contexte géopolitique régional : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/spip/IMG/jpg_QI_30_Japon_geopolitique_regional.jpg

2 - La situation du Pacifique en 1939 : http://www.dean.usma.edu/HISTORY/web03/atlases/ww2%20pacific/ww2%20pacific%20%20maps/ww2%20asia%20map%2002.jpg

3 – Les objectifs japonais en 1941 : http://www.dean.usma.edu/HISTORY/web03/atlases/ww2%20pacific/ww2%20pacific%20%20maps/ww2%20asia%20map%2004.jpg

4 – Occupation japonaise en Chine et bases communistes, situation fin 1949 http://www.dean.usma.edu/HISTORY/web03/atlases/chinese%20civil%20war/chinese%20civil%20war%20pages/chinese%20civil%20war%20map%2005.htm

Notes :

(1) Revue Hérodote n° 78/79, 1996, présentation. http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Japon_et_geopolitique-9782707125149.html

(2) OMC, Commerce des marchandises Principaux exportateurs et importateurs en 2009 (en milliards de dollars et en pourcentage) http://www.wto.org/french/news_f/pres10_f/pr598_f.htm

(3) Léosthène n° 268/2007 Asie Pacifique : la mémoire chinoise http://www.leosthene.com/spip.php ?article541

(4) Les cafés géographiques, P. Gentelle et P. Pelletier (Compte rendu : Françoise Dieterich), le vendredi 26 mars 2010, Chine-Japon, conflit ou collusion ? http://www.cafe-geo.net/article.php3 ?id_article=1850

(5) Voir Léosthène n° 510/2009, Japon : une volonté d’émancipation ? http://www.leosthene.com/spip.php ?article1005 Disponible en anglais (traduction Alex Radzyner) : Japan : the will to emancipate (accès libre) http://www.leosthene.com/spip.php ?article1009

(6) Cyberpresse.ca/AFP, le 18 avril 2009, Japon : manifestation contre l’installation d’une base militaire américaine http://www.cyberpresse.ca/international/asie-oceanie/201004/18/01-4271640-japon-manifestation-contre-linstallation-dune-base-militaire-americaine.php

(7) US Senate Committee on Foreign Relations, Recorded Hearing, le 15 avril 2010, U.S.-Japan Relations http://foreign.senate.gov/hearings/hearing/20100415/

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289. Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2010. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.

Cinquième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.


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