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Histoire

Il faut sauver le soldat Chamil - par Paul Huetz

Source : Le Courrier de Russie 9 avril 2010

samedi 24 avril 2010, par Comité Valmy


Soyez les bienvenus, soldats des pays de la pensée ! Je vous attendais. Voilà vingt ans que j’entretiens l’étincelle dont vous allez faire l’incendie. Soyez les bienvenus ! L’Orient donne la main à l’Occident pour cette guerre des peuples. Allons ! Et combattons ensemble les ténèbres par la lumière, l’hiver par le soleil, la barbarie par la justice !

Le rideau tombe sous les applaudissements nourris du public. Le neuvième et dernier tableau de Schamyl, la nouvelle pièce de Paul Meurice, vient de s’achever par cette éloquente apostrophe de l’imam muride aux combattants français et anglais fraîchement débarqués sur les rivages migréliens. Ce 26 juin 1854, les spectateurs parisiens, venus en nombre au théâtre Saint-Martin malgré la canicule, ont une bonne raison de se passionner pour l’homme qui défi e depuis deux décennies les généraux russes dans le Caucase : voici bientôt trois mois, la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à la Russie. Alors que les publicistes se déchaînent contre le régime autoritaire de NicolasIer, Chamil – selon l’orthographe actuelle – fait plus que jamais figure de combattant de la liberté et, à n’en pas douter, d’allié fidèle prêt à accueillir avec enthousiasme les frégates franco-anglaises. Le plus curieux, assurément, est que les stratèges français paraissent régler leurs plans de campagne sur l’Orient de fantaisie mis en scène par un dramaturge du Boulevard...

Le Robin des Bois du Caucase

Les premières campagnes militaires dans le Caucase, à partir des années 1820, n’ont pas suscité un intérêt bien vif en France. On n’y lit pas encore Pouchkine et Lermontov. La geste impériale et ses ambiguïtés, dont les plus grands poètes russes ont fait d’emblée un thème littéraire majeur, n’attirent pas l’attention. L’image positive d’une Russie sous l’autorité magnanime d’Alexandre Ier laisse seulement présager, dans les conquêtes russes, le triomphe de la civilisation chrétienne sur la barbarie de populations musulmanes arriérées. Les intérêts français dans la région étant très modérés, le gouvernement français s’inquiète peu des conséquences du traité d’Andrinople de 1829 par lequel l’Empire ottoman reconnaît la suzeraineté russe sur la Géorgie et une partie de l’Arménie. Seule puissance occidentale autorisée à ouvrir un consulat à Tiflis, la France dispose toutefois d’informations régulières sur les événements.

A partir des années 1830, pourtant, la question du Caucase devient d’actualité. Avec l’expédition d’Algérie, les autorités françaises éprouvent de graves difficultés dans la soumission des populations musulmanes, et les opérations russes de pacification apparaissent comme un précédent plein d’enseignements. La presse s’y intéresse également. La répression du soulèvement polonais, en 1831, a considérablement entaché le blason del’impérialisme russe. Du même coup, les conquêtes du gouvernement de Saint-Pétersbourg sont de moins en moins perçues comme une avancée de la civilisation européenne, et de plus en plus comme une brutale et cynique politique d’oppression. Ce revirement de l’opinion publique, encouragé en sous-main par un cabinet britannique inquiet de la poussée russe vers les Détroits, amène à considérer de façon plus positive les populations locales. On exalte désormais leurs traditions antiques et leurs vertus guerrières. Un homme incarne leur résistance héroïque contre des forces infiniment supérieures : l’imam Chamil, qui prend le ommandement des rebelles en 1834.

Rapidement, cet engouement dépasse le cadre des articles spécialisés ou des récits de voyage omme celui de Xavier et Adèle Hommaire de Hell, publié en 1845. Les écrivains se saisissent du sujet, généralement sans s’attarder sur le rigorisme religieux des fidèles de « l’Abd-El-Kader circassien », et sans avoir la moindre idée de la complexité de la mosaïque de peuples habitant la région. Les termes de « tcherkesses », « lesghiens », ou « tchétchènes » sont employés comme des synonymes. L’extraordinaire violence des combats de part et d’autre est imputée aux seuls Russes, ou du moins considère-ton que la responsabilité leur en incombe tout entière en leur qualité d’agresseurs. En 1846, Louise Colet consacre à Chamil un poème de son recueil Les Chants des vaincus :

A toi, Schamil, à toi cette gloire est acquise : Chef de quelques tribus, devant toi seule se brise, La puissance du Tzar. Tu le fais reculer ; Tout un immense empire est soumis à cet homme ; Comme un Dieu malfaisant en tremblant on le nomme, Seul tu le fais trembler !

La montée des tensions au cours de l’année 1853, et le déclenchement de la guerre en 1854 entraînent un déchaînement anti-russe en France. Articles, livres ou recueils de caricatures sont ubliés en abondance. Là encore, la politique du Tsar dans le Caucase est un thème de prédilection des polémistes et des satiristes. La corruption et le cynisme du commandement russe sont incarnés, dans la pièce de Meurice, par la fi gure de David Wassili, gouverneur de la Géorgie, qui déclare : « Je ne prends pas la peine d’être civilisé avec des barbares ».

Des fusils pour l’imam

Du côté de l’Etat-major, si l’offensive principale est prévue en Crimée, on ne dédaigne pas les autres théâtres d’opérations en Mer Baltique, dans l’Océan Pacifique, et aussi dans le Caucase. L’idée est d’y ouvrir un nouveau front, conjointement avec les troupes turques, de gagner à la cause alliée les populations géorgiennes et arméniennes, et surtout d’apporter un soutien matériel aux tribus montagnardes que l’on imagine réunies sous le commandement du seul Chamil. Les Anglais essaient depuis quelques années déjà, sans grand succès, de s’immiscer dans les troubles de Circassie. Quant aux Français, ils envisagent les solutions les plus extravagantes. Avant même que la guerre n’éclate, on pense à envoyer dans le Caucase une légion polonaise constituée d’émigrés et de déserteurs de l’armée russe. En 1854, comme le note l’historien Michel Lescure, « on reste confondu à la lecture des instructions secrètes adressées par le maréchal Vaillant, ministre de la Guerre, au Commandant en chef de l’armée d’Orient. Le plan français laisse les Turcs marcher sur Tiflis, dispose de l’armée de Chamil comme s’il s’agissait de troupes auxiliaires prêtes à seconder l’offensive franco-anglaise, et parle le plus sérieusement du monde de la faire marcher le long du littoral de la Mer Noire jusqu’aux abords de la Crimée. »

De Marseille, un chargement de dix mille fusils est dirigé vers Constantinople pour remise aux hommes de Chamil. Or, si des diplomates et officiers continuent de réclamer l’envoi de troupes françaises dans la région, leur promettant un accueil enthousiaste de la part des populations locales, le caractère illusoire de leurs propositions apparaît chaque jour plus évident. Les autorités turques sont méfiantes à l’égard de leurs alliés et les populations circassiennes peu disposées à accepter le joug ottoman. Quant à Chamil, on est dans l’incapacité de s’entendre avec lui, faute de connaître ses besoins, ses dispositions d’esprit, et surtout son lieu de résidence exact ! En novembre, on apprend même qu’une Française, Anne Drancey, a été enlevée en compagnie de princesses géorgiennes par les troupes de notre « allié ». Le consul de France à Tiflis, évacué vers Batoumi, ente en vain de prendre contact avec lui pour obtenir la libération de sa compatriote. L’entrevue obtenue par des officiers de marine avec un lieutenant du chef avar ne donne guère plus de résultats. Il s’avère que les « Circassiens » sont fort divisés, et particulièrement circonspects à l’égard des Turcs et de leurs alliés européens, dont ils pénètrent mal les intentions. Pour ce qui est des Géorgiens, affirme un diplomate français, « ils ne demandent pas mieux que de chasser les Russes, mais il leur faut un corps français ou anglais, ils ne sortent pas de là (...). Plutôt mille fois les Russes que les Turcs, tel est [leur] mot d’ordre. »

Paris persiste cependant longtemps dans ses initiatives farfelues. Plusieurs envoyés civils et militaires, particulièrement inexpérimentés, sont chargés d’approcher Chamil et ses partisans, tel ce capitaine Mauduit qui veut se présenter au sultan du Daghestan au nom du « sultan français » et, dormant sous la tente de l’imam, compte sonder son caractère et ses intentions pour savoir s’il est digne de participer à la « Croisade » des troupes alliées !

Au total, les entreprises franco-anglaises dans la région s’avèrent être un échec et, du reste, tous les regards se concentrent désormais sur Sébastopol dont le siège débute en septembre 1854. La désillusion à l’égard du chef rebelle est à la mesure des espoirs insensés qu’on avait placés en lui, et l’ambassadeur anglais à Constantinople peut écrire : « Il semble que Chamil soit un fanatique et un barbare avec lequel il est difficile pour nous et même pour la Porte d’avoir des relations confiantes ou même satisfaisantes ». Pour comble de ridicule, on s’avise que 7000 des 10 000 fusils envoyés de Marseille se sont envolés dans la nature ! Avec la mort de Nicolas Ier puis la prise de Sébastopol, les pourparlers de paix s’engagent. Des émissaires des tribus circassiennes, venus trop tardivement demander des secours, sont mal accueillis des Alliés. Et les intérêts français dans le Caucase retrouvent leur insignifiance d’avant-guerre.

Reste la figure héroïque de Chamil qui continue, jusqu’à sa capture en 1859, de passionner les Français. Le récit de captivité de Madame Drancey, publié en 1857, ne porte aucunement atteinte à sa légende dorée, au contraire. Si ses troupes se montrent capables des pires cruautés, lui-même est un parangon des vertus guerrières et domestiques, rigoureux, tempérant, empreint des « sentiments inaltérables de noblesse et de justice », adulé de ses hommes comme de sa famille, et pour couronner le tout, d’une « délicatesse extrême ». Son physique majestueux de « lion au repos » est le reflet de ses vertus morales. Le portrait idéalisé rejoint ainsi un type historique particulier, celui du « preux musulman », intrépide, pieux et magnanime à la fois, qui, de Saladin à Massoud en passant par Abd-El-Kader, contemporain de Chamil auquel il fut si souvent comparé, a durablement marqué la conscience collective française.

Paul Huetz

Bibliographie :

La pièce Schamyl de Paul Meurice, ainsi que le récit de Madame Drancey, sont disponibles sur Google livres avec également une réédition au Mercure de France pour ce dernier, dans la collection « Le Temps retrouvé ».

Sur la politique française, voir Michel Lescure, « La France et le Caucase à l’époque de Chamil », dans Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 19, n°1-2, janvier-juillet 1978, p. 5-65.


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