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Russie : vers un tournant de la politique économique ?
par Karine Bechet-Golovko

vendredi 23 octobre 2015, par Comité Valmy


Voir en ligne : Moscou double la mise avec Washington - par Pepe Escobar

S. Glaziev, économiste

Russie : vers un tournant de la politique économique ?

Le retour de l’économiste, académicien et conseiller économique du Président russe, S. Glaziev, sur le devant de la scène médiatique marque un tournant sérieux dans la politique intérieure du pays. En effet, S. Glaziev est un des rares économistes russes n’appartenant pas à la bulle néolibérale et voulant développer les secteurs réels de l’économie, mettant la finance à la place de moyen et non de but du système économique, qu’il veut, par ailleurs, national.

Ces prises de position lui ont valu beaucoup de critiques, peu argumentées mais très violentes. Or, aujourd’hui, on le voit réapparaître. Nécessité oblige. Le rêve post moderne du néolibéralisme a ses limites, la Russie semble être en position de pouvoir les imposer.

La guerre des clans politiques, plutôt idéologiques, en Russie est particulièrement forte. L’on y oppose la bulle néolibérale qui veut avoir le monopole du discours qu’elle dénomme libérale, visant avant tout à l’autorégulation, à la protection des milieux financiers et au renforcement de l’intégration de l’économie russe dans les mécanismes de mondialisation. En face, schématiquement, l’on trouve le clan de ceux qui se font appeler les conservateurs et qui correspondent à la conception classique du libéralisme. Ils défendent la réindustrialisation du pays, la maîtrise de la monnaie nationale contre la spéculation financière (intérieure et internationale) et envisagent une participation à l’économie mondiale tant que cela ne porte pas atteinte aux intérêts nationaux. Glaziev appartient plutôt à cette catégorie. Elvira Nabiullina, à la tête de la Banque centrale, Koudrine l’ancien ministre des finances, représentent la bulle néolibérale. Et ils ont presque réussi à avoir le monopole de la communication. Jusqu’à présent.

Mais la situation change. Avec les sanctions économiques, la Russie s’est trouvée obligée de développer sa production nationale, donc de relancer le secteur réel. Une politique de réindustrialisation du pays accompagne le soutien aux PMI et PME. L’heure n’est plus aux géants de l’économie, dont les intérêts sont transnationaux, mais à la mise en place d’un tissu économique national, donc indépendant des tribulations politiques internationales.

Parallèlement, la Russie s’est imposée sur la scène internationale avec la Crimée tout d’abord et maintenant avec la Syrie. La position politique des tenants d’une politique intérieure souveraine, forte et indépendante de celle menée par les Etats Unis, affirmant ses intérêts nationaux et les défendant, s’est trouvée fortement renforcée. Ils peuvent avoir uen chance de prendre le pas sur le clan néolibéral.

Ainsi, la manière dont la Russie a réussi à capitaliser les évènements internationaux permet d’opérer un tournant dans la politique intérieure économique, sans que l’on n’entende les hurlements habituels lors des tentatives passées.

En effet, lorsqu’il avait été question du rapport de S. Glaziev, la presse l’avait ridiculisé, disant qu’il s’agissait d’un retour à l’époque soviétique. Pour autant, en écoutant son argumentation, elle est rationnelle et logique, même pour des personnes qui, comme moi, ne sont pas économistes.

Voici l’interview du 12 octobre qui semble avoir relancé S. Glaziev sur la scène intérieure. Il s’agit de l’émission de Pozner, opposant intégré libéral, discutant de grande qualité. Il a bien tenté de pousser Glaziev dans ses retranchements, celui-ci n’est tombé dans aucun piège. Oui, l’Etat doit intervenir, car le marché ne peut objectivement tout contrôler. Ceux qui défendent le point de vue inverse servent les intérêts particuliers de ceux qui veulent contrôler le marché. Oui, il faut planifier, mais en souplesse, et s’adapter, car il faut bien savoir où aller.

Pour ceux que cela intéresse, voici l’interview intégrale en russe. Passionant.

Malgré le respect réel pour l’individu, l’on sent les piques du "libéral qui sait". Ce ton parfois railleur est totalement mis de côté dans la presse aujourd’hui et même dans les médias "libéraux", comme Dojd ou RBK. Pourquoi ? Parce que la situation a changé et que certains libéraux ont décidé de se distinguer du clan néolibéral et proposent un programme commun avec Glaziev. Une sorte d’union nationale pour éviter que la Russie ne retombe dans les années 90.

Voici une autre émission, sur RBK (la chaîne de l’oligarque Prokhorov), chaîne qui se veut libérale et spécialisée sur les questions économiques et financières.

L’Union sacrée est officialisée. L’Ombudsman pour les hommes d’affaires, B. Titov, s’allie à S. Glaziev, alors que leurs visions des problèmes, et surtout des solutions, étaient très éloignées l’une de l’autre, et ils présentent ensemble un rapport pour sortir la Russie de la voie dangereuse qu’elle est en train de prendre.

Il est ainsi affirmé que le PIB a un potentiel d’évolution de 7% à 10% rapidement. Pour cela, il faut radicalement repenser la politique économique. Il s’agit, notamment, de :

- réindustrialiser le pays (production, agriculture, technologie ...), ce qui apportera au moins 2 à 3 points de PIB ;

- relancer l’exportation de la l’industrie chimique et des produits transformés, ce qui apprtera encore 1 à 2 points de PIB ;

- développer le bâtiment et les infrastructures, encore 1 à 2 points ;

- et prendre les mesures pour faire sortir l’économie parallèle de l’ombre, ce qui peut apporter 4 points de PIB.

Il faut également mettre un terme aux géants et monopolistes dans les domaines des ressources naturelles et des finances. Ils doivent passer à l’économie de marché. Les tarifs doivent être indexés et encadrés pour les 3/4 prochaines années, afin d’éviter une hausse brusque des tarifs.

Sur le plan financier, les auteurs du rapport proposent de radicalement changer le mandat de la Banque centrale. Pour Glaziev, elle joue contre les intérêts du pays. Il faut baisser les taux d’intérêt, relancer une politique de prêts, surveiller l’utilisation faite des fonds, monétariser l’économie russe pour la redynamiser. Car les entrepreneurs ont du mal à obtenir des prêts, les taux sont trop élevés pour être rentables. Tout cela bloque le développement de l’économie réelle et ne sert qu’au secteur bancaire et à la spéculation financière, qui elle se porte très bien.

Cette démarche n’entraînerait pas d’inflation, car le potentiel productif de la Russie est largement sous-employé, l’afflux de monnaie permettrait simplement de le réaliser. La Banque centrale doit veiller à ce que les spéculateurs internationaux n’aient pas accès au marché, à ce que l’argent soit employé pour relancer les secteurs réels et elle doit soutenir la monnaie nationale. Ce qui est en général le cas dans les autres pays. Concrètement, le taux ne doit pas dépasser 4/5% ; il faut émettre en 5 ans au moins 7,5 trillions de roubles ; le cours du rouble doit être stablement abaissé de 10% par rapport aux principales monnaies étrangères. Plus d’infos ici.

Enfin, un léger déficit budgétaire doit être possible, pour soutenir l’économie. On soulignera que la Russie est enfin revenue à un budget annuel et non triennal, ce qui était dangereux en période d’instabilité. Et un déficit de 3% du PIB est prévu.

S. Glaziev se bat depuis longtemps pour faire comprendre qu’une politique économique se pense globalement, avec des instruments financiers, juridiques, fiscaux, administratifs. Il semblerait que le message soit enfin passé.

Le moment serait-il venu pour la Russie, à l’heure où le néolibéralisme dévore les sociétés occidentales, de pouvoir proposer en théorie et en actes un autre modèle ? A la fois démontrant la force réelle des théories classiques de l’Etat et de la souveraineté contre le post modernisme, et totalement innovante en faisant le lien avec le business et la société civile. A suivre avec beaucoup d’intérêt.

Karine Bechet-Golovko
jeudi 22 octobre 2015

Russie Politics


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