COMITE VALMY

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Quand l’Iran s’éveille !
par Richard Labévière

L’Envers des Cartes du 26 octobre 2015

mercredi 28 octobre 2015, par Comité Valmy


Quand l’Iran s’éveille !

Ispahan – Les balayeuses municipales tourbillonnent sur la grande place de l’Imam comme des abeilles. Tout autour, les rideaux de fer du Bazar s’ouvrent comme des yeux encore endormis. La ligne d’horizon des minarets et des bulbes de faïence bleue des grandes mosquées se fond dans l’azur d’un ciel radieux. Cet espace symbolique de la dynastie safavide et de son empire renvoie encore les clameurs de la nuit dernière de l’Achoura : des milliers de personnes, de noir vêtues, se frappant la poitrine aux sons des tambours, des trompes et des psalmodies en souvenir du martyr de l’imam Hosseyn et de sa famille (10 octobre 680 lors de la bataille de Kerbala en Irak). La journée du samedi 10 Moharram 1437 de l’Hégire, correspondant au 24 octobre 2015, a été chômée et payée pour l’ensemble des personnels des institutions et administrations publiques, y compris les personnes payées à l’heure ou à la journée.

Souvent ingénieurs, ouvriers spécialisés ou docteurs en sciences dures ou humaines, les chauffeurs de taxi reprennent courage, et pas seulement à cause d’un afflux inédit de touristes italiens, allemands, japonais ou français. L’accord de Vienne du 14 juillet dernier sur le dossier nucléaire a changé l’atmosphère. Il entre officiellement en vigueur ce dimanche 25 octobre, ré-ouvrant les portes du pays aux investisseurs étrangers. La Suisse a devancé tout le monde avant que les Etats-Unis et l’Union européenne n’annoncent formellement la levée des sanctions le 18 octobre dernier. Celle-ci sera effective le 15 décembre prochain, lorsque l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) aura publié son dernier rapport attestant la mise en conformité de Téhéran : réduction drastique du nombre de centrifugeuses, élimination d’une grande partie du stock d’uranium enrichi et démantèlement du cœur du réacteur à eau lourde d’Arak, notamment. Cette levée des sanctions devrait se concrétiser lors du premier semestre 2016 pour les huit ans à venir.

Ratifié par le Majlis (parlement), après des débats très ouverts et disputés, cet accord est historique. Aboutissement d’un processus long et difficile, il a néanmoins prévalu malgré les oppositions des Républicains américains, de Laurent Fabius et des lobbys pro-israéliens, consacrant le retour de l’Iran dans le concert des nations et ouvrant la porte aux investisseurs étrangers. « On devrait enregistrer un dégel progressif des avoirs financiers iraniens à l’étranger à partir du début de l’année prochaine », explique Michel Makinsky, chercheur associé l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), « mais sur les 100 à 150 milliards de dollars que les Américains prétendaient bloqués, pas plus de 30 milliards ne semblent être, pour l’instant, mobilisables ». Face à ce marché de 80 millions d’habitants, les entreprises occidentales ont déjà repris le chemin de Téhéran depuis plusieurs mois dans un contexte politique très marqué par le président Hassan Rohani qui souhaite faire de l’Iran un « pays émergent prenant toute sa part dans l’économie mondiale et mondialisée ». Aux délégations étrangères qui se succèdent, il affiche les priorités nationales : modernisation de la gouvernance et de la production des hydrocarbures pour passer de 2,9 millions de barils/jour à 5 millions, un poste qui nécessite des investissements à hauteur de 250 milliards de dollars pour l’extraction, le raffinage et la pétrochimie. Seront d’abord concernés le marché national et les exportations à destination de la Turquie, de l’Inde et de la Chine.

Sur le plan financier, les autorités cherchent à restructurer le système bancaire autour de la Banque centrale et une relance des relations avec le Fonds monétaire international. « Des politiques prudentes ont permis de retrouver une croissance positive l’an dernier et de réduire l’inflation à 15%, explique les experts du Fonds, « les autorités ont également stabilisé le marché des changes et avancé sur la réforme des subventions. Mais l’économie reste confrontée à des défis structurels. La forte baisse des prix mondiaux du pétrole a refroidi l’activité. Les entreprises pâtissent aussi d’une demande atone, le système bancaire étant confronté à des actifs improductifs élevés et des arriérés accumulés par le secteur public. Le chômage reste élevé, environ 10,5 % ». Le gouvernement iranien ambitionne d’atteindre un taux de croissance de 8 % par an, le FMI misant sur 4 à 5 % en 2017. Dans ce contexte, Téhéran souhaite lancer de grands chantiers d’infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires. Les projets sont prêts mais les banques attendent l’effectivité de la levée des sanctions. Une mission européenne (France, Grande Bretagne, Allemagne) s’est récemment rendue à Washington pour obtenir des précisions auprès de l’administration financière américaine. Mais dans l’ambiance de la primaire de leurs prochaines élections présidentielles, les Etats-Unis tentent toujours de dissuader les Européens d’investir rapidement en Iran.

Malgré ces réticences américaines intéressées, la Grande-Bretagne a rouvert son ambassade en août dernier. Mais pour bien rappeler que l’accord de Vienne, la levée des sanctions et le réveil économique ne modifient en rien ses tendances lourdes en matière de politique étrangère, Téhéran vient de procéder à un nouveau tir de missile longue portée. Afin de bien réaffirmer sa pleine et entière souveraineté en matière de défense et de sécurité, les autorités iraniennes ont également ouvert à la presse nationale les galeries abritant plusieurs dizaines de camions semi-remorque porteur de différents types de missiles de longue et moyenne portée. Dans le même temps, le ministère des Affaires étrangères réaffirmait sa disponibilité et plusieurs initiatives en vue d’une résolution politique des conflits en Irak, en Syrie et au Yémen.

Il y a quelques jours s’est tenue à Téhéran une réunion préparatoire à la Conférence de Munich sur la défense et la sécurité en présence de Frank-Walter Steinmeier. Dans un entretien accordé au quotidien « Iran Times », le chef de la diplomatie allemande s’est montré très positif et confiant : « je souhaiterais que l’Iran use de son influence pour amener le gouvernement syrien à la table des négociations afin d’entrer dans un processus de transition politique. Ce n’est qu’en réussissant à mettre un terme à la guerre civile en Syrie que l’on pourra affronter avec succès l’extrémisme de Dae’ch, qui tel un cancer s’étend de jour en jour au milieu du chaos et de la violence. »

Aspirant à s’installer dans le fauteuil de Laurent Fabius (lors du remaniement ministériel qui suivra fatalement le désastre électoral de décembre prochain pour le gouvernement Hollande), Elisabeth Guigou, qui participait aussi au « Core Group » de Munich, n’a pas tari d’éloges sur le « nouvel Iran ». Enfin ! Espérons que ce changement de ton dépasse l’actuelle diplomatie mercantile de Paris pour renouer avec les fondamentaux d’une politique étrangère gaullienne correspondant aux intérêts vitaux de la France comme à ceux d’un Proche-Orient dont l’Iran demeure l’un des acteurs majeurs. En deçà et au-delà des promesses d’investissements dans le nouvel Iran, il s’agira aussi de respecter et de tenir compte des influences durables régionales et internationales de la Perse éternelle qui pèse plus de neuf mille ans de culture et de civilisation.

En définitive, l’Iran d’aujourd’hui s’éveille en cherchant à faire exactement ce que le général de Gaulle a réalisé pour la France dans les années soixante. C’est non seulement parfaitement légitime, mais c’est aussi un processus susceptible de favoriser grandement le retour des Proche et Moyen-Orient à la paix et la stabilité.

Richard Labévière
26 octobre 2015

Proche&Moyen-Orient.ch
Observatoire Géostratégique


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