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Le Dragon de soie sur la route des Perses
Par Pepe Escobar

vendredi 5 février 2016, par Comité Valmy


Le Dragon de soie sur la route des Perses

Il est venu, il a vu, et il a empoché toutes les offres qui comptent. La tournée du président chinois Xi Jinping en Asie du Sud-Ouest, Arabie saoudite, Iran et Égypte pourrait facilement être présentée partout comme typique du style chinois gagnant-gagnant.

Sur la scène des relations publiques, Xi a fait un travail remarquable pour polir l’image de la Chine comme puissance mondiale. Pékin a marqué diplomatiquement sur tous les plans, obtenant plusieurs garanties supplémentaires de sécurité énergétique – plus de la moitié du pétrole importé par la Chine provient du golfe Persique – tout en élargissant ses marchés d’exportation et ses relations commerciales globales.

En Iran, Xi a supervisé la signature de dix-sept accords politico-économiques aux côtés du président iranien Hassan Rouhani. Et voici maintenant un autre coup diplomatique : Xi était le deuxième dirigeant d’un pays membre du Conseil de sécurité de l’ONU à visiter Téhéran après l’accord sur le nucléaire signé à Vienne l’été dernier ; le premier était le président Poutine, en novembre. Notez l’interaction essentielle Russie–Chine–Iran.

Pour être absolument bien compris, Xi a publié une déclaration juste avant d’arriver à Téhéran, confirmant le soutien de Pékin à l’Iran pour rejoindre l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Qui renforcera pour de bon le trio du partenariat stratégique clé travaillant à l’intégration future de l’Eurasie.

Bien sûr, tout ce processus tourne autour des Nouvelles routes de la soie – Une Ceinture terrestre et une Route maritime – selon la dénomination officielle chinoise de cette grande vision à long terme de la Chine. Aucun autre noyau, en dehors de la Russie et de la Chine, n’offre autant de potentiel en termes de coopération bilatérale ; l’Iran, comme à l’époque de l’ancienne Route de la soie unissant les empires chinois et perse, est toujours la plaque tournante ultime unissant l’Asie à l’Europe.

La caravane high-tech de Xi s’est d’abord arrêtée en Arabie saoudite et en Égypte – dans le monde arabe. Le message de Xi ne pouvait pas être plus limpide : « Au lieu de chercher des affidés dans le Moyen-Orient, nous faisons la promotion des pourparlers de paix ; au lieu de chercher une quelconque sphère d’influence, nous appelons toutes les parties à rejoindre le cercle des amis de l’initiative des Nouvelles routes de la soie. »<P/>

Alors que Xi était encore en terre arabe, Pékin a officiellement publié un document de politique arabe ; une première, retraçant l’histoire de l’interaction du monde sino-arabe depuis l’antique Route de la soie jusqu’à la création du Forum de coopération des États sino-arabes en 2004. Et avant même de s’adresser, au Caire, à une Ligue arabe divisée, Xi a souligné une fois de plus : ce qui importe pour la Chine est une coopération gagnant-gagnant, partout.

Traduction : les affaires, encore les affaires, toujours les affaires. Et pas d’interférences chinoise dans la politique d’un Moyen-Orient fracturé.

L’ offensive diplomatique de M. Xi, une aubaine pour les nouvelles Routes de la soie, ne vise rien moins que reconfigurer le Mouvement des non-alignés (NAM) – pour lesquels la Chine est un champion mondial – dans le contexte de l’émergence d’une nouvelle architecture financière, centrée sur la mondialisation du yuan.

Cela inclut la promotion du yuan pour qu’il devienne l’une des monnaies de réserve du monde, ainsi que la mise en œuvre de mécanismes tels que la Banque asiatique d’investissement en infrastructure (AIIB) et le Fonds de la Route de la soie, beaucoup plus à l’écoute des besoins du monde en développement que le FMI, la Banque mondiale et même la Banque asiatique de développement (BAD).

Un gagnant-gagnant pour la Chine en ce qui concerne le Moyen-Orient arabe implique la fixation des prix des principaux produits de base en yuans – objectif à long terme certainement, mais inévitable. Et Pékin lorgne non seulement vers l’Arabie saoudite, mais aussi vers l’ensemble du CCG (Conseil de coopération du Golfe) qui se trouve être un centre financier de facto pour l’Afrique, où la Chine a une présence massive, avec avant tout, l’Afrique de l’Est liée à la Route de la soie maritime.

Le boom, et ses inconvénients

L’Iran post-sanctions est déjà en mode turbo vers la (ré)insertion dans de larges pans de l’économie mondiale. Pourtant, la Chine était revenue en Iran avant même la levée des sanctions.

L’Iran veut augmenter sa production pétrochimique, en 2025, à 180 millions de tonnes. Les investissements chinois seront la clé. Selon un récent rapport du groupe écossais de conseil Wood Mackenzie, spécialisé dans l’énergie, les métaux et la recherche minière, l’Iran pourrait attirer jusqu’à $70 Mds pour ses projets pétrochimiques.

Sur le front de l’énergie alternative, l’Iran a la capacité de produire 40 000 mégawatts d’électricité à partir de ressources solaires et éoliennes. Les entreprises chinoises seront certainement concernées.

Comme État membre du TNP [Traité de non-prolifération nucléaire], l’Iran continuera à utiliser l’énergie atomique à des fins pacifiques. Les entreprises chinoises sont déjà un acteur dans la révision du réacteur à eau lourde d’Arak, et seront impliquées dans la production d’isotopes à des fins médicales et de dessalement de l’eau de mer.

L’investissement dans l’exploitation minière est également une certitude. Selon le Congrès mondial de l’exploitation minière (WMC), la Chine et l’Iran étaient respectivement le 1er et le 10e plus gros producteur de minéraux dans le monde en 2013. L’Iran détient plus de 7% des réserves prouvées de minéraux au monde, mais seulement 20% d’entre eux ont été développés. Les étrangers sont désormais autorisés à exploiter des mines iraniennes pendant 25 ans – et la Chine sera présente.

Le projet Une Ceinture, une Route concerne pour l’essentiel les trains à grande vitesse. Donc, il n’est pas étonnant que l’expansion du réseau ferroviaire de l’Iran soit un élément primordial de la Déclaration conjointe sur le partenariat stratégique global entre l’Iran et la Chine.

Bien sûr, les avancées le long des Nouvelles Routes de la soie rencontreront de nombreux écueils.

Personne ne connaît encore tous les détails sur le partenariat stratégique entre l’Iran et la Chine ; Téhéran ne se contentera pas d’être seulement une voie de transit pour les exportations de la Chine ; il vise à être un partenaire majeur trans-Eurasie. La Chine est un membre de l’OMC ; l’Iran n’est pas encore un membre à part entière. La Chine est au centre de multiples accords commerciaux alors que l’Iran est partenaire dans quelques-uns seulement.

La coopération avec les stans d’Asie centrale peut être vue comme un exploit – car certains, comme l’Ouzbékistan, sont très jaloux de leurs pratiques économiques. La relation multiforme complexe entre Téhéran et Ankara demande encore du travail pour progresser ; après tout, la Turquie relie physiquement l’Asie à l’Europe.

Un cours magistral de géostratégie

Sur le plan géopolitique, le guide suprême, l’ayatollah Khamenei, a clairement donné le ton lorsqu’il a rencontré Xi. La Chine, a déclaré le guide suprême, est un pays « digne de confiance » ; la mise en place d’une « relation stratégique de 25 ans est tout à fait correcte et sage » ; et pour finir, mais pas le moindre, « … La République islamique d’Iran n’oubliera jamais la coopération de la Chine pendant le temps des sanctions ».

Subtil mais ferme, l’ayatollah Khamenei ne pouvait pas ignorer la différence fondamentale entre l’Iran et l’Arabie saoudite dans le domaine – absolument crucial pour la Chine – de la sécurité de l’énergie : « L’Iran est le seul pays indépendant dans la région auquel on peut faire confiance dans le domaine de l’énergie parce que, contrairement à de nombreux pays du Moyen-Orient, la politique énergétique de l’Iran n’est pas influencée par des éléments non iraniens. »

Le fond de la question est que, pour Pékin, un partenariat stratégique avec l’Iran est une affaire vitale de sécurité nationale. En occurrence, sur le plan géostratégique, Pékin voit l’Iran comme une plaque tournante essentielle, en Asie du Sud et en Eurasie, pour contrecarrer le pivot, tant annoncé par Washington, et l’hégémonie navale américaine. Cela implique un soutien complet de Pékin à un Iran puissant dans l’arc reliant le golfe Persique à la mer Caspienne ; toutes ces voies maritimes et terrestres – dans le style de la Nouvelle Route de la soie – sont d’une importance vitale pour la Chine.

Il n’y a aucun accomplissement possible de la vision d’une Nouvelle Route de la Soie sans un partenariat stratégique global entre l’Iran et la Chine. Xi et les dirigeants de Pékin non seulement le solidifient, mais dans un mouvement panoramique, ils mettent à jour, d’une certaine manière, ce que les analystes iraniens définissent comme la théorie des relations internationales de Khamenei, le « réalisme défensif », c’est à dire de facto un rempart de protection des intérêts géostratégiques de la Chine.

Un cours magistral. Et tout avance selon le plan de Pékin. La prochaine étape est l’Iran comme membre à part entière de l’OCS. Intégration eurasienne, nous voilà.

Pepe Escobar

– Le 27 janvier 2016 – Source Strategic Culture

Traduction : le Saker Francophone


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