COMITE VALMY

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P. Moreira et les masques qui tombent bien
par Karine Bechet-Golovko

mercredi 10 février 2016, par Comité Valmy


P. Moreira et les masques qui tombent bien

L’actualité est sans aucun doute marquée par l’excellent documentaire de Paul Moreira sur le masque nationaliste, voire national-socialiste, de la révolution ukrainienne dite "pro-européenne". Le rouge-brun-noir à la place du bleu européen a choqué la bien pensance sûre d’elle-même et les activistes pro-Maîdan en France furent surpris que chacun ait pu voir le Roi nu, eux qui ne cessent de l’habiller. Ce véritable travail d’investigation, pointilleux et de grand professionalisme l’a permis.

Mais n’étant pas critique de cinéma, ce documentaire m’intéresse surtout sur les plans politique et géopolitique. Car il est le reflet d’une rupture dans le discours européen face à l’Ukraine, la guerre étant finie, il faut bien ouvrir les yeux. La paix se construit et jamais avec des groupes paramilitaires. C’est en somme ce par quoi commence le journaliste. L’Ukraine doit se débarrasser du monstre extrémiste qu’elle a engendré pour entrer dans le monde civilisé de l’Union européenne.

Bref, le doux romantisme révolutionnaire dans lequel se berçaient les pays européens face au coup d’état de Kiev est fini, il va falloir se faire violence. La révolution pourra être considérée comme "démocratique", si l’Ukraine fait le ménage. Mais le peut-elle ?

LE FILM

Comme beaucoup ont déjà vu ce documentaire, je ne reviendrai pas dessus. Pour ceux qui veulent en avoir une idée, voici le lien vers Spécial investigation sur le site de Canal +.

L’accent, nous le mettrons sur les enjeux géopolitiques. Et ce documentaire me l’autorise, P. Moreira insistant à plusieurs reprises sur le fait que l’Ukraine est un pion sur un échiquier qui la dépasse et l’englobe, elle n’est qu’un pion dans le rapport de force entre les Etats Unis et la Russie. Partant de ce constat, que l’on ne peut que partager, je me permettrai de faire trois remarques.

1/ Accusé d’être "pro-russe" pour ne pas suivre le discours officiel

Pour avoir eu l’audace de faire un réel travail d’investigation au lieu de se contenter, à l’instar de ses collègues, de la version officielle des gentils pro-européens démocrates et donc a priori et pour toujours innocents contre les terroristes russes et pro-russes donc coupables de tous les maux du pays, le journaliste s’est vu accusé d’être pro-russe voire un agent du Kremlin et de faire sa propagande.

A regarder le reportage, l’accusation fait sourire. Aucun soutien particulier à la politique menée par le Président russe n’est apporté dans le film, pas de parti pris pour la Russie, simplement la parole a été donnée aux deux camps, ceux du Maïdan et ceux qui ne l’ont pas accepté, et l’on ne sent pas poindre de la part de P. Moreira une admiration particulière pour le régime tant honni venu du froid. Ce n’est pas un film pro-russe, c’est un film critique sur la version officielle biaisée de la révolution ukrainienne qui nous est servie, chez nous, dans les pays démocratiques.

Mais l’accusation est intéressante car elle démontre les limites du système de tolérance affiché par les radicaux tenant la pensée commune. Les valeurs défendues par l’UE étant celles de tolérance et des droits de l’homme, le système ne peut que représenter le Bien et aucune alternative acceptable au Bien n’est logiquement envisageable. Il est possible d’en discuter les détails, non le contenu ou pire les fondements. Or, la Russie est le pays, européen de surcroit, refusant les valeurs de l’UE au profit des valeurs européennes. Elle est donc devenue l’incarnation de tout ce qui est mal, de la dictarure, de la persécution etc. Car en remettant en cause ce qui est, malheureusement, devenu un dogme, vous présentez un danger pour le système, vous êtes donc du côté du mal, donc pro-russe. La boucle est bouclée.

Cette accusation marque bien les limites de la tolérance réelle du système de pensée prôné dans les pays de l’UE, tolérance érigée pourtant en valeur supraconstitutionnelle, en Idéologie salvatrice. Cet idéal que toute société et tout homme doit atteindre pour être un Homme qui se vale et une société démocratique.

2/ La Crimée est russe, question réglée

Malgré les déclarations des pro-européens concernant l’occupation militaire de la Crimée par la méchante Russie qui n’en est qu’à son début pour venir envahir l’UE, contre quoi lutteraient les gentils ukrainiens formés, armés par de gentils conseillers US, il est clairement rappelé, de manière presque lapidaire, que la population de Crimée s’est prononcée par référendum et a voulu rentrer en Russie. La Crimée est russe, point barre.

Cette question plus que sensible, qui a été à l’origine des sanctions contre la Russie, qui ressort à tout bout de champ pour justifier le renforcement de l’OTAN aux frontières de la Russie, qui est poussée presque à l’hystérie en Ukraine dans les milieux nationalistes, est réglée en moins de 2 minutes de reportage. Contraintes techniques, certes. Cela implique de faire des choix, certes. Le choix a été fait et il est très clair.

3/ Focalisation extrême sur le rôle des Etats Unis

Le soutien étranger à la révolution et au nouveau régime dit "démocratique" est parfaitement montré. Mais ce qui est amusant, c’est qu’il est totalement focalisé sur le rôle des Etats Unis. Oubliés les trois ministres des affaires étrangères français, polonais et allemands le 21 février 2014 donnant leur caution à Yanukovitch signant un accord justement avec les extrémistes du Maïdan, la veille de sa fuite précipitée pour sauver sa vie. Oublié comme Lech Walesa décore Tiagnibok, à la tête du parti Svoboda (parti d’extrême droite) en 2014 pour son combat "Pour le rétablissement de la stabilité politique en Ukraine et le désir d’apporter la justice sociale", alors que le même Tiagnibok est qualifié en 2012 de néo-nazi par le Congrès juif mondial et qu’il reçoit en 2010 la croix d’or de vétérans SS division Galacia.

On remarquera aussi, à l’occasion des commentaires le silence sur les figures de l’UE. Lorsque l’ex chef de la CIA prend Barroso dans ses bras, une grande explication, et au demeurant fort intéressante, est faite sur cet homme, mais rien sur la présence de dirigeants européens. L’on appréciera aussi le magnifique baise-main de Tiagnibok à Catherine Ashton :

Comme si dans le film, la France et l’UE n’étaient représentées que par un DSK quittant un forum d’investissement à Kiev qui regroupait toute la bulle mondialiste.

Quel pieux silence tout de même. La France et l’UE voudraient-elles faire oublier sinon leur rôle déterminant, pour le moins leur collaboration. Le terme est adapté au contexte.

LES MESSAGES

Les messages de ce documentaire peuvent être nombreux, chacun en trouvera d’autres, car le film est riche et pousse à la réflexion. Pour ma part, je voudrais attirer votre attention sur un point qui me semble particulièrement important, au regard du contexte politique. Je n’affirme pas que l’auteur ait été envoyé en mission pour faire passer ces messages, je dis simplement qu’il ne s’agit pas de la production d’une société marginale qui aurait financé la lubie d’un illustre inconnu. Le film a été fait très professionnellement, très en profondeur et est diffusé sur une chaîne qui cultive certes la désobligeance, mais un peu comme on laisse flotter une écharpe, avec tout ce qu’il faut de recherche et de fausse nonchalance.

Si l’Ukraine veut faire partie de "l’Europe officielle", elle doit faire peau neuve

Ceci implique qu’un comportement en temps de guerre ne peut être acceptable en temps de paix. Or, le processus de paix est en cours, les milices nationalistes et groupes paramilitaires tant utiles pour permettre la prise de pouvoir, doivent maintenant disparaître du paysage politique et rentrer dans les rangs. Et pour que le message soit clair, il est rendu public : vous extrémistes êtes devenus trop voyant, on vous a vu, on vous montre.

Ceci implique aussi de savoir mener une enquête judiciaire. Pas forcément totalement la résoudre, mais au moins savoir en donner les apparences. Les refus systématiques d’enquêter sur le massacre d’Odessa en accusant simplement la Russie de Poutine, n’est plus un argument suffisant. Il va falloir apprendre à faire le boulot. Mais qui va pouvoir le faire après le nettoyage idéologique subi par les structures étatiques ?

Et là ça se complique. Car l’Ukraine est-elle réellement capable avec ces dirigeants de gouverner un pays qu’elle ne contrôle pas ?

CONCLUSION ?

On notera, peut être concours de circonstances, un soudain mouvement de panique dans les sphères du pouvoir ukrainien depuis hier. Le hasard fait bien les choses. Les déclarations du Parquet militaire se croisent avec celles de Secteur droit, la milice armée nationaliste de la révolution, qui ne soutient que peu le Gouvernement en place et a refusé de s’intégrer totalement dans les forces policières.

Ainsi, le Procureur militaire en chef, V. Matios de déclarer officiellement que Secteur droit est une organisation paramilitaire illégale et que son démentalement est de la responsabilité directe du ministère de l’intérieur. Il précise même je cite :

"L’utilisation des patriotes dans des buts politiques sans précision des positions étatiques conduit à la remise en cause des fondements de l’Etat. (...) Aucun élément, même sous couvert de slogans patriotiques, ne peut se cacher dans les régions à l’arrière du front et tirer sur les postes de police. (...) Aucune révolution ou volonté de changement des fondements du régime ne vaut une vie humaine"

On appréciera la rhétorique qui ne va pas pour autant jusqu’à s’interroger sur les responsabilités pénales pour les crimes commis par les activites armés lors de cette révolution de la haine.

La réponse est en fait apportée par le porte-parole de Secteur droit :

Evidemment, formellement, Secteur droit est une organisation illégale, et le Maîdan est illégal, tout comme jeter des cocktails Molotov est illégal ou tuer des membres des forces spéciales "Berkut" est illégal. Mais c’était juste du point de vue de la nation.

En fait, ce le serait plus du point de vue de la révolution. Or la révolution est terminée, il faut maintenant apprendre à construire et à gouverner. Et cela commence par normaliser la rue et les forces de l’ordre. Pour que l’UE ne regarde pas cet étrange pays avec dégoût, pour qu’elle n’ait pas honte pour son soutien apporté.

C’est pour cela, que ce film, finalement arrange tout le monde. Sauf l’Ukraine.

L’UE fait preuve à l’écran d’un anti-américanisme qui n’engage en rien, puisque la politique réelle continue, Merkel était là hier encore pour rassurer les ukrainiens sur l’aide qui continuera à leur être apportée. En plus, la politique européenne se dédoine ainsi sur les Etats Unis des bavures commises. Les Etats Unis n’étant plus à une louche près pour sa réputation tant que ses intérêts ne sont pas en jeu, surtout lorsque cela concerne ce que tous, sauf les européens, savaient déjà.

Quant à la Russie, elle aimerait bien normaliser la situation dans le Donbass, comme la rencontre Nulland Surkov il y a peu à Kaliningrad l’avait fait entendre (voir notre analyse ici). Le conflit s’est déplacé vers le Moyen Orient, la Turquie a pris le rôle de l’Ukraine, il faut solder, mais sans que personne ne perde la face.

Et l’Ukraine dans tout cela ? Elle est orientée vers un scénario fédératif, même par les organismes internationaux qui envoient des délégations de juristes ukrainiens en formation à Bosnie Hertzégovine, d’après notre information, et ce au grand dam de ces pauvres hères voyant s’éloigner le rêve d’une nation purement ukrainienne, ethniquement épurée, et centralisée. Or, pour que la fédéralisation soit envisageable et qu’elle puisse comprendre le Donbass, il faut se débarrasser des extrémistes, il faut rétablir un minimum d’étaticité pour que les différents éléments tiennent ensemble. Mais cela aussi pour que l’Ukraine intègre "la tolérance" européenne, dont les critères sont aussi simples que mal pris par la population, comme l’a montré le sauvetage in extremis des manifestants à la Gay Pride de Kiev.

L’Ukraine en est-elle capable ? C’est loin d’être gagné. A l’annonce de la sortie du documentaire, l’ambassade ukrainienne en France, sous le choc, a dû croire que les gentils européens et ces merveilleux français se sont fait avoir par la propagande russe. Alors, tout en demandant l’interdiction du film, par incompétence ou par naïveté, elle a également proposé sa version du Maïdan, la version officielle en route pour les très indépendants Oscars. La France a refusé. La claque est dure. C’est un choc culturel.

Une nouvelle phase des relations tripartites s’engage et le film est très bien tombé dans la période. A suivre.

Karine Bechet-Golovko
mercredi 3 février 2016
Mise en ligne CV : 3 février 2016

Russie politics


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