COMITE VALMY

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La lettre de Léosthène, le 5 juin 2010, n° 584/2010 - Cinquième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.

Japon, Okinawa : partie remise ? - par Hélène Nouaille

http://www.leosthene.com/

vendredi 4 juin 2010, par Comité Valmy


Voir en ligne : L’EMPIRE ET LE MENSONGE - Fidel Castro

“ Si le Premier ministre Yukio Hatoyama a présenté sa démission, c’est pour permettre à son parti de franchir tant bien que mal le cap des élections sénatoriales de juillet. Le but de l’opération est évident. Il n’y a pas à se tromper ” (1). L’Asahi Shimbun (centre-gauche), qui commente le départ anticipé de l’homme qui a assuré, depuis août 2009 la première alternance politique depuis la guerre au Japon depuis 1955, ajoute : “ En décidant de maintenir la base américaine de Futenma à Okinawa, M. Hatoyama a fait un sérieux faux-pas, à la suite duquel le Parti social-démocrate (PSD) a quitté, le 30 mai, la coalition gouvernementale. Des voix se sont alors élevées au sein de sa propre formation, le Parti démocrate, pour réclamer son départ ”.

Bien que d’autres griefs expliquent la désaffection de l’opinion (sa cote de popularité était tombée à 21% d’opinions favorables lundi contre 70% au début de son mandat), en particulier en matière de révision budgétaire et de mise en place du changement politique promis, son départ a été la conséquence directe de l’échec de ses négociations avec Washington : le 28 mai, sa ministre de la Consommation, Mizuho Fukushima, chef de file du PSD, a été limogée pour avoir refusé d’entériner le maintien de la base américaine. Le 30, son parti, le petit PSD, quitte la coalition au pouvoir. Le 1er juin, Yukio Hatoyama jette l’éponge, suivi du Secrétaire général de son parti, Ichiro Ozawa rattrapé par un scandale touchant au financement occulte du Parti démocrate.

Pourtant, dès sa nomination, son gouvernement avait diligenté une enquête sur les accords secrets signés en 1969 entre le premier ministre Eisaku Sato (conservateur) et Richard Nixon, autorisant le dépôt d’armes nucléaires au Japon – Eisaku Sato récompensé par le prix Nobel de la Paix en 1974 pour avoir fait adopter ses principes pacifistes antinucléaires. “ Le Japon, meurtri par les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, sait que sa doctrine pacifique et antinucléaire était pour le moins corrigée par deux pactes secrets avec les États-Unis. L’un permettait aux navires et avions américains dotés d’armes nucléaires de faire escale au Japon ; l’autre autorisait le dépôt d’armes nucléaires à Okinawa (...). Le troisième accord secret permettait aux soldats américains d’utiliser le territoire japonais en cas de conflit avec la Corée du Nord ” écrivait alors le Figaro (2).

Et Yukio Hatoyama s’était engagé, au-delà du retrait de la soldatesque d’Okinawa (3rd Marine Expeditionary Force, III MEF, voir la carte), à modifier sa relation avec les Etats-Unis. S’exprimant dans les colonnes du New York Times dès août 2009 (3), il avait posé les contours de son ambition : “ Bien sûr, le pacte de sécurité Japon-US continuera d’être la pierre d’angle de la politique diplomatique japonaise. Mais en même temps, nous ne devons pas oublier notre identité en tant que nation asiatique. Je crois que la région est asiatique, qui montre une vitalité grandissante, doit être reconnue comme la sphère d’appartenance de base du Japon. Ainsi devons-nous continuer à bâtir le cadre d’une coopération économique et de sécurité dans la région ”. Position d’un vassal jusque-là obligeant qui avait irrité Washington.

Dès le mois d’octobre, le Secrétaire à la Défense Robert Gates rappelait fermement (4) qu’il n’était pas question de remettre en cause, sur la question d’Okinawa, l’accord signé en 2006 entre le conservateur Junichiro Koizumi et l’administration de George Bush, quoiqu’en dise la population de l’île exaspérée par les nuisances, par le comportement des soldats (une fillette de 12 ans a été violée en 1995 par trois soldats), et qui réclame la fermeture de la base de Futenma. Le Premier ministre a perdu son bras de fer, il n’a pas pu parler avec Washington “ d’égal à égal ”, il se retire. “ Accepter l’accord de 2006 marquerait une défaite politique significative pour M. Hatoyama ” commentait le New York Times le 20 mai dernier (5), en ajoutant que l’affaire qui ressemble à “ une victoire de l’administration Obama, pourrait bien être une victoire à la Pyrrhus ”.

C’est en effet la population japonaise qui supporte de plus en plus difficilement un rapport de vassalité inscrit dans les traités de sécurité signés après la défaite du Japon (1951), puis aménagés en 1960, 1978 et 1996. La deuxième puissance mondiale, handicapée par sa dette (200% du PIB), la déflation, son vieillissement démographique, ne parvient plus à assurer le bien-être social (santé, retraites) de ses citoyens soumis aujourd’hui à la précarisation du travail : or l’avenir est en Chine, premier client du Japon en 2009 avec plus de 77 milliards de dollars en 2009. “ Comment le Japon pourrait-il maintenir son indépendance politique et économique et protéger ses intérêts nationaux quand il est pris entre les Etats-Unis, qui bataillent pour maintenir leur position comme puissance mondiale dominante et la Chine, qui cherche à le devenir ? ” écrivait d’ailleurs Yukio Hatoyama dans le New York Times.

Or maintenir la position des Etats-Unis comme puissance dominante est une promesse du président Obama – une volonté réaffirmée en mentionnant pour la première fois l’économie, dans la publication en mai de la National Security Strategy (6). “ Pour ce faire, nous devons poursuivre une stratégie de renouveau national et de leadership mondial, une stratégie qui reconstruise les fondements de la puissance et de l’influence américaines (...). Nous maintiendrons la supériorité militaire qui a assuré la sécurité de notre pays et soutenu la sécurité mondiale depuis des dizaines d’années ”. L’Asie – et prioritairement la Chine – figurant en première ligne dans les préoccupations américaines, il ne saurait être question de relâcher une des bases du “containment” du continent (proche de Taiwan, de la Corée du Sud...). L’administration américaine a gagné la première manche. Ensuite ?

Les propos du nouveau Premier ministre, Naoto Kan, 63 ans (vice-premier ministre et ministre des Finances sortant, co-fondateur du PDJ avec Yukio Hatoyama), qui n’a pas été mêlé aux négociations sur Okinawa, sont prudents : “ M. Kan ”, écrit le Wall Street Journal (7), “ s’il s’est montré très calme sur la question (d’Okinawa) n’a pas toujours été aussi timide sur le sujet, et il s’est récemment exprimé sans détours sur le taux d’échange yen/dollar, un autre sujet sensible ”. Pour l’heure, Naoto Kan temporise. Il donne la priorité au redémarrage économique et à l’assainissement financier de son pays – en reprenant le programme sur lequel son prédécesseur avait été élu. Mais les fondamentaux sont là : au-delà de l’actualité, ce sont les intérêts entre les deux pays qui changent en profondeur (8) avec l’émergence d’une région Asie tirée par la Chine, même si, nous rappelle la Libre Belgique, les liens entre Tokyo et Washington sont forts.

“ La question des bases plonge par ailleurs ses racines plus profondément que le contexte d’une actualité immédiate ou même d’une histoire récente remontant à la fin de la Seconde Guerre mondiale et à la mise du Japon vaincu sous tutelle américaine. On ne sait pas assez, à l’heure où les relations sino-américaines semblent primordiales, que c’est avec le Japon que les Etats-Unis ont d’abord noué des rapports privilégiés en Asie. C’est avec l’Amérique que l’Empire du Soleil levant conclut son premier traité international : celui que le shogunat Tokugawa passa avec le commodore Matthew Perry, le 31 mars 1854. Ce traité de Kanagawa ouvrit les ports - et les portes - du Japon aux Américains ”. Mais ces relations sont ambiguës : “ l’île (d’Okinawa) porte le souvenir des combats les plus terribles de la guerre que se livrèrent Américains et Japonais, combats dont l’issue fut la défaite du Japon ” (9).

Nul doute qu’il faille du temps pour modifier un rapport de force qui a convenu aux deux partenaires en un temps de guerre froide puis de forte expansion économique du monde occidental, auquel le Japon deuxième puissance mondiale, a largement participé ; et que pour Washington, la question soit cruciale : “ Nous, Américains, devons comprendre que notre histoire nationale a irrévocablement changé avec nos relations avec l’Asie, particulièrement au 20ème siècle. Se souvenir de cette histoire est crucial pour construire le futur de notre nation – un futur dont beaucoup pensent qu’il dépend de la force et de la stabilité de l’Asie ” disait le sénateur Jim Webb au Sénat en juillet 2009 (10), en insistant sur le rôle du Japon : “ Avec une Chine émergente, une Russie plus forte, un processus de dénucléarisation de la Corée du Nord en panne, l’alliance américano japonaise a été et sera toujours centrale au rôle que jouent les Etats-Unis en matière de sécurité dans la région ”.

Mais les temps changent. Naoto Kan est donné pour avoir un caractère bien trempé. Il est poussé – porté – aussi par le sentiment de ses électeurs. Il lui faudra bien trouver à terme un équilibre entre la Chine et les Etats-Unis, le futur de sa propre nation, une recherche qui a coûté son mandat à un Yukio Hatoyama trop direct peut-être – trop indécis, disent certains – mais une recherche qui s’inscrit dans la réorganisation géopolitique inéluctable de la région et du monde.

Victoire à la Pyrrhus et partie remise, donc.

Hélène Nouaille

Cartes :

La base de Futenma et les bases américaines à Okinawa

http://online.wsj.com/article/SB10001424052748704515704575282484038831098.html#project%3DOKINAWA1106%26articleTabs%3Dinteractive

Le Japon et l’île d’Okinawa dans leur région

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/45dd5dd2-6a98-11df-93f7-219929c3ed39/

Notes :

(1) Asahi Shimbun, traduction en français par Courrier international, le 2 juin 2010, Hatoyama, histoire d’un échec annoncé http://www.courrierinternational.com/article/2010/06/02/hatoyama-histoire-d-un-echec-annonce

(2) Le Figaro, le 10 mars 2010, Le Japon pacifiste découvre ses accords nucléaires secrets http://www.lefigaro.fr/international/2010/03/10/01003-20100310ARTFIG00473-le-japon-pacifiste-decouvre-ses-accords-nucleaires-secrets-.php

(3) The New York Times, le 26 août 2009, A new Path for Japan http://www.nytimes.com/2009/08/27/opinion/27iht-edhatoyama.html ?_r=1

(4) Defense News, le 20 octobre 2009, Dan de Luce, AFP, Okinawa Airbase Deal Must Stand : Gates http://www.defensenews.com/story.php ?i=4332519&c=ASI&s=TOP

(5) The New York Times, le 20 mai 2010, Martin Fackler, Deal Seems Near on US Base in Japan http://www.nytimes.com/2010/05/21/world/asia/21japan.html ?hp

(6) National Defense Strategy 2020 http://www.whitehouse.gov/sites/default/files/rss_viewer/national_security_strategy.pdf

(7) The Wall Street Journal, le 3 juin 2010, Rosie Kusunoki Jones, Naoto Kan, Likely Japan’s Next Prime Minister, in His Own Words http://blogs.wsj.com/japanrealtime/2010/06/03/naoto-kan-likely-japans-next-prime-minister-in-his-own-words/

(8) Voir Léosthène n° 571/2020 Le Japon entre les Etats-Unis et la Chine http://www.leosthene.fr/spip.php ?article1083

(9) La Libre Belgique, le 3 juin 2010, Philippe Paquet Japon, les bases d’une vieille relation http://www.lalibre.be/actu/international/article/586771/les-bases-d-une-vieille-relation.html

(10) Senator Jim Webb’s Opening Remarks Senate Foreign Relations Committee Hearing, 23 juillet 2009, http://webb.senate.gov/newsroom/pressreleases/2009-07-23-01.cfm

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289.

Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2010. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.


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