COMITE VALMY

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Alain Cotta : “L’euro ? Un pousse-au-crime ! »

" Depuis 1991, l’euro était une bombe à retardement". La crise actuelle vue par un adversaire historique du traité de Maastricht

lundi 30 janvier 2012, par Comité Valmy


Professeur émérite à l’université de Paris-Dauphine et auteur de nombreux essais, Alain Cotta n’a jamais cru à la pérennité de l’euro. Comme ses collègues Jean-Jacques Rosa, Gérard Lafay ou Jacques Sapir, il plaide pour une révision complète des traités européens. Pour l’économiste, il faut abandonner la monnaie unique pour une monnaie commune.

Qu’inspire la crise actuelle à l’économiste que vous êtes, hostile au principe de la monnaie unique dès la négociation du traité de Maastricht, en 1991 ? Quand on a prévu les choses avant qu’elles ne surviennent, on est toujours partagé entre la satisfaction d’avoir eu raison et la tristesse de ne pas avoir été entendu… Mais eu égard à l’intérêt général, c’est évidemment le second sentiment qui domine !

Je suis, pour tout vous dire, très sévère avec les hommes politiques, tout spécialement français.

Et pas seulement s’agissant de leur inculture économique. Ce que je leur reproche, quelle que soit leur tendance, c’est d’être, à de très rares exceptions près, ennemis du raisonnement, du débat au sens philosophique du terme. Dès l’origine, la monnaie unique était un dogme, une eschatologie. Nous avons été un certain nombre à peser le pour et le contre, à nous projeter dans l’avenir en étudiant les scénarios consécutifs à la mise en place d’un système uniforme appliqué à des États dont les traditions politiques, économiques, sociales, et partant les capacités d’adaptation, étaient différentes, et parfois irréductibles les uns aux autres. En face, nous avons trouvé, non des arguments affûtés, mais un mur de mépris.Vingt ans plus tard, ce mur s’effondre. Et les pierres nous tombent dessus…

Pourquoi cet aveuglement ? Il y a l’Allemagne, et il y a tous les autres. Pour l’Allemagne, l’euro n’était viable qu’à la condition d’être plus fort que le mark. C’est ce qui est advenu. Et c’est ce qui a permis à l’Allemagne, dans un premier temps, de financer sa réunification.

Pour tous les autres, France d’abord, l’euro était un double pari, beaucoup moins glorieux. Le premier,dont nous n’avons pas fini de subir les conséquences, consistait à faire payer aux Allemands le prix de l’abandon de notre souveraineté monétaire. À l’abri d’un euro qui nous empêcherait de dévaluer, nous multiplierions les déficits, notamment commerciaux. Second pari, plus pitoyable encore : ce que les gouvernements n’avaient plus le courage politique de faire, l’Europe nous l’imposerait.

La boucle, ainsi, semblait bouclée : le dynamisme allemand financerait le laisser-aller des autres, et la technocratie bruxelloise porterait le chapeau des mesures impopulaires. “Ce n’est pas nous ! C’est Bruxelles !” : voilà l’argument que les gouvernements gardaient au chaud pour le servir aux peuples en cas de coup dur…

Cela a fonctionné peu ou prou jusqu’au choc de 2008 : se croyant protégés par l’euro, les États ont emprunté sans compter sur les marchés internationaux pour financer leurs budgets, cependant qu’avec son excédent de 200 milliards, l’Allemagne compensait les déficits commerciaux de ses partenaires moins compétitifs, lesquels, en sus, mentaient sur leur situation réelle… Qui pensait sérieusement qu’une telle imposture pouvait durer ?

Vous voulez dire que l’euro a joué le rôle d’un cache-misère… Pire que cela : d’un pousse-au-crime ! Pendant que sous leurs proclamations de rigueur obligatoire (critères de Maastricht, pacte de stabilité etc.) les traités rassuraient les naïfs, les banques finançaient la gabegie des États, un peu de la même manière qu’aux États-Unis elles finançaient les subprimes des particuliers… L’euro structurellement fort a non seulement pénalisé notre compétitivité, il a aussi et surtout permis aux États de se droguer aux déficits en pensant que, grâce à l’euro, on échapperait à une dévaluation. Et le propre de la drogue, c’est de faire croire que ses effets vont continuer toujours, sans inconvénients.

Étatistes et libéraux se sont pris au jeu : les premiers en pensant qu’ils pourraient continuer sans risque à multiplier les fonctionnaires ; les seconds en comptant sur le marché pour corriger les déséquilibres économiques entre des pays aux caractéristiques de plus en plus contrastées au fil des élargissements… Vanité des idéologies, là encore : on ne peut dépenser durablement que ce que l’on a. Et ce n’est pas le marché qui rendra la société grecque semblable à la société danoise, si tant est que cela soit souhaitable !

Et maintenant ? Maintenant, tout est clair,et terriblement dangereux : l’Allemagne n’a plus envie de payer pour tout le monde. Et il est clair que même si elle le voulait, elle en serait incapable. Que pèsent ses excédents commerciaux de 200 milliards, qui, je le répète, suffisaient jusqu’alors à équilibrer le déficit de tous les autres, face à la dette accumulée par la seule Espagne, qui est estimée à 600 milliards ?

Le plan arrêté ce week-end a semblé, tout de même, rassurer les marchés… La conjoncture est ce qu’elle est. Ce qui compte, ce sont les tendances structurelles. Et le phénomène déterminant, pour la zone euro, ce n’est pas le regain de volonté dont a pu faire preuve la Banque centrale européenne (qui, soit dit en passant, s’est assise sur les traités en s’endettant pour éponger des dettes, donc en prenant le risque de provoquer l’inflation). C’est ce que fera ou ne fera pas l’Allemagne pour préserver ses marges de manœuvre. L’Allemagne a payé pour voir. Elle en a tiré des avantages. Elle ne veut à aucun prix être aspirée dans la catastrophe.

Je remarque d’ailleurs que le seul dirigeant européen auquel ait téléphoné Barack Obama, c’est Angela Merkel. Parce que, une fois de plus, l’Amérique et l’Allemagne ont des intérêts convergents. On parle de 3600 milliards de dollars (3000 milliards d’euros) de créances détenues par les banques américaines sur les banques européennes. Les États-Unis, qui ne veulent pas que l’euro plonge, car l’Europe concurrencerait ainsi leurs exportations, s’adressent donc au seul interlocuteur capable, à leurs yeux, de maintenir l’euro à un certain niveau. Et cet interlocuteur, c’est Berlin, qui a toujours voulu un euro fort.

Vous voulez dire que soutenir la Grèce, et demain, pourquoi pas, l’Espagne, le Portugal et l’Italie, c’est prendre le risque de faire plonger l’euro ? Faute d’en avoir la preuve, j’ai l’intime conviction que l’Allemagne poursuit,depuis quelques années, un but bien précis : obtenir le départ de la zone euro des “pays du Club Med”, comme elle les nomme.

Même si ceux-ci, au prix de grands sacrifices, assainissent leurs finances ? La confiance est rompue. Leur fraude aux comptes publics va laisser des traces et, quoi qu’il arrive, ce ne sont pas les équilibres comptables qui décideront de la suite. Ce sont les mouvements sociaux. En Grèce comme ailleurs, je crains qu’ils soient terribles. On ne peut pas, en quelques mois, en quelques années même, rompre avec des années de laisser-aller. Si faire l’Europe, c’est tirer sur la foule, pourquoi voulez-vous que les peuples y adhèrent ? Je pense donc que l’Allemagne va tout faire pour pousser les canards boiteux vers la sortie…

Et si elle n’y parvient pas ? C’est elle qui reprendra sa liberté !

En prenant le risque de perdre les créances qu’elle détient, comme nous, sur la Grèce ? Si, pour récupérer ses créances grecques, l’Allemagne doit, dans la foulée, aider l’Espagne, le Portugal, et demain la France, je pense qu’elle préférera sortir de l’euro. Elle dispose de sa zone d’influence traditionnelle, l’Europe centrale et orientale, à laquelle il faut bien ajouter la France, sans parler de la Russie. Cette zone est aussi un marché, qui a préexisté à l’euro et qui lui survivra. Et ce ne sont pas les institutions européennes qui y changeront quoi que ce soit. D’ailleurs, les a-t-on vus à l’œuvre,ces dernières semaines, alors même que le traité de Lisbonne, qui devait tout régler, a désormais force de loi ? A-t-on vu ou entendu M. Van Rompuy ou Mme Ashton, dont on nous promettait qu’ils seraient “les visages de l’Europe” ? On a vu Mme Merkel et M. Obama, qui incarnent les vrais rapports de force de chaque côté de l’Atlantique. Le reste, c’est du cinéma.

Alors, quelle solution pour repartir d’un bon pied ? Une seule : abandonner la monnaie unique, dont nous avons toujours dit qu’elle serait une bombe à retardement, au profit de la monnaie commune, dont certains avaient rêvé avant Maastricht. Des monnaies nationales, dont la valeur serait gagée sur la richesse réelle des États, coexistant avec une monnaie de réserve commune capable de financer les projets d’intérêt général : je ne vois pas d’autre solution capable de concilier la souplesse qu’exige la diversité des peuples européens avec la stabilité extérieure dont a besoin un continent organisé.

* Propos recueillis par Eric Branca 13 mai 2010 - Valeurs actuelles


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