COMITE VALMY

Accueil du site > - EURO DICTATURE OCCIDENTALISTE et OTAN : En sortir pour s’en (...) > Pierre Conesa. Dr Saoud et Mr Djihad par Hedy Belhassine

Pierre Conesa. Dr Saoud et Mr Djihad
par Hedy Belhassine

lundi 26 septembre 2016, par Comité Valmy


Pierre Conesa. Dr Saoud et Mr Djihad

Pourtant remarqué à chacune de ses interventions à la télévision, Pierre Conesa y est rarement invité. Agrégé d’histoire, énarque, ses états de service dans l’enseignement, la défense, l’armement et le renseignement auraient pu lui assurer un complément de retraite confortable dans le lobbying en tous genres s’il s’était enfin abstenu de dire ce qu’il pense. Trop savant, trop brillant, trop décontracté, il a longtemps partagé les secrets d’État, il en sait long, il décourage les candidats à la contradiction. Lorsqu’en responsabilité il lui arrivait d’être placardisé, il en profitait pour voyager dans des pays sans touristes ou écrire des livres singuliers : son petit Guide du paradis Edition de l’Aube 2011 est une friandise truculente à mettre sur toutes les tables de chevet.

Cet intellectuel ne pouvait pas escamoter le débat sur l’Islam. Il n’est pas arabisant, n’a jamais mis les pieds à La Mecque mais a visité toutes les capitales du Moyen-Orient où il a observé les Altesses dans l’ombre discrète des délégations officielles ; de surcroît, il n’a pas son pareil pour faire la synthèse d’une pile de documents.

Avec la parution de sa dernière contribution Dr Saoud et Mr Djihad ou La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite chez Robert Laffont, l’iconoclaste jette un pavé qui fera des vagues dans le marigot des jihadologues. Il s’agit d’une échographie du monstre à double visage qui ronge l’islam : la monarchie wahhabite saoudienne.

Hubert Védrine dans une préface remarquable salut cette étude du saoudo-wahhabisme comme élément du « soft power idéologique planétaire » au même titre que celui d’Israël, de la Russie, du Vatican...et juge l’ouvrage « sévère mais documenté... qui comble une lacune de l’analyse politique » espérant au passage que le moteur auxiliaire du wahhabisme saoudien de « certains émirats » (traduire le Qatar), fera l’objet d’un indispensable complément d’enquête.

La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite est un modèle d’endoctrinement et de prosélytisme d’État au service d’une idéologie que Pierre Conesa n’hésite pas à comparer à celui des Khmers rouge et des Nazis. C’est une usine à propager le racisme , la misogynie, l’homophobie, la haine du dissemblable. Elle dispose de moyens logistiques illimités et bénéficie d’une totale impunité auprès de la communauté internationale corrompue par les achats de pétroles et les ventes d’armes.

Avec la rigueur du professeur d’Université, il retrace la genèse du Royaume wahhabite en s’appuyant sur une solide documentation d’ouvrages académiques dont le plus remarquable mérite d’être inlassablement cité : « Le pacte de Nejd » par Hammadi Redissi, publié au Seuil en 2007, qui demeure l’ouvrage le plus éclairant sur l’émergence planétaire de l’islam sectaire.

Conesa scrute le formidable réseau d’influence de la Ligue Islamique Mondiale, une ONG qui dispose d’un budget annuel estimé à 5 milliards de dollars soit cinq à sept fois plus que l’ex URSS et vingt fois moins que le Vatican.

Cette diplomatie prosélyte de l’ombre est sans contradicteur car elle est systématiquement défendue par la diplomatie officielle. Aucun régime démocratique ne peut lutter contre contre le mal qui se déguise en bien ; contre Dr Saoud et Mr Djihad ; contre le chantage et l’argent. Et l’auteur de rappeler que le gouvernement d’union de la gauche de Mitterrand s’était résolu, au début des années 80 à contracter un emprunt de 3 milliards de dollars auprès de Riyad ; que sous la Présidence de Sarkozy, Michèle Alliot-Marie Ministre de la Défense, en visite chez son homologue le Prince Sultan , avait été proprement mise à la porte après sept minutes d’entretien pour avoir osé faire allusion aux « carences du système éducatif saoudien ».

On pourra regretter que l’auteur, pourtant très informé, ne se soit pas étendu davantage sur les incroyables complaisances de la France « pays où les droits de l’homme sont mieux protégés que la population », mais d’autres livres suivront. Dans sa cartographie très complète des lieux d’influences jihadistes, il démontre comment, aux quatre coins de la planète, l’action religieuse de la monarchie saoudienne pervertit l’Islam.

Ainsi, en Grande Bretagne où vivent 2,8 millions de musulmans, 100 000 enfants suivent les cours de 700 écoles coraniques. Il existe aussi des hôpitaux halal, des quartiers signalés « Sharias zone » sans alcool, sans tabac, sans femmes en cheveux, sans homosexuels... Pire, des tribunaux islamiques sont autorisés à juger selon la loi coranique les conflits en matière commerciale et civile ; y compris les querelles de couple et de voisinage. Unique protection contre l’arbitraire, les décisions de ces juridictions sont susceptibles d’appel devant la Hight Court. « Le ministère de la justice laisse faire. Peu médiatisé, la naissance de ce système d’arbitrage parallèle n’a pas suscité de réaction en Grande Bretagne » remarque sobrement Pierre Conesa. Effarant !

Pendant ce temps, mais pour combien de temps encore ?... d’autres musulmans résistent à l’hégémonie wahhabite : en Tunisie, en Algérie, au Maroc mais pas seulement. Qui leur vient en aide ? Qui dénonce le génocide saoudien au Yémen, qui relaie les cris de souffrance de la jeunesse encagée d’Arabie ? Personne ou presque. (En France, pas moins de cinq agences de conseil en communication se chargent de « corriger » l’image des Saoud dans l’opinion)

L’enquête de Pierre Conesa est une contribution majeure à sélectionner en priorité sur l’étalage que consacrent les libraires à « l’édition jihadologique ». Il faut espérer que sa large diffusion réveillera les consciences. À l’avenir, nul diplomate, nul élève de l’ENA ou de Sciences Po, nul commis de l’Etat nul candidat au suffrage universel ne pourront dire qu’il ne savait pas.

Hedy Belhassine
lundi 19 septembre 2016

HYB

1 Message

  • Pierre Conesa. Dr Saoud et Mr Djihad
    par Hedy Belhassine

    26 septembre 2016 23:22, par Comité Valmy

    Pour aller plus loin… L’article sur ce que dit le chercheur bien documenté Conesa est intéressant et assez complet sur le plan de l’analyse interne du phénomène wahabite, mais, à l’époque de la mondialisation, on ne peut plus se limiter à analyser un phénomène comme le wahabisme uniquement à partir de lui-même, car il participe d’un contexte plus général. Il est mondial bien sûr, il bénéficie de l’appui des puissances impérialistes également. Mais il a des bases historiques qui le rattachent aux processus plus généraux de l’impérialisme anglo-saxon, anglais d’abord puis nord-américain ensuite, qui ont partout cherché à pénétrer et à influencer les différentes écoles existant dans toutes les religions et dans toutes les idéologies pour les vider de leurs contenus "contestataires" et les transformer en phénomène "identitaire" compatible avec la logique du capitalisme sans frontière.

    Le wahabisme/takfirisme n’est pas un phénomène arabique autochtone en fait, même s’il commence en Arabie à partir d’un tout petit noyau qui a pourtant connu le succès grâce à son "mariage" avec une grande puissance. Le wahabisme reprend et introduit en fait dans l’islam des thèmes très proches de ceux qu’on trouve dans le néo-évangélisme et le puritanisme anglo-saxon, et il est arrivé au pouvoir dans le cadre de l’hégémonie britannique sur la péninsule arabique dans les années 1920. Hégémonie transférée depuis aux USA avec l’accord du Quincy en 1945. En fait, comme le néo-protestantisme cromwellien au sein du christianisme, puis comme le sionisme au sein du judaïsme, et même plus tard comme de nombreux courants "révisionnistes" au sein des idéologies laïques, la takfirisme wahabi prône la réhabilitation de l’usure et des taux d’intérêts, l’individualisme, un paradis purement consumériste et la "récompense" pour sa foi et sa soumission au pouvoir par le salut individuel obtenu grâce à sa foi et non pas à ses actes, hormis la charité strictement individuelle et condescendante qui est conseillée comme unique solution pour les pauvres. Evolution pleinement en accord avec le capitalisme et l’éthique bourgeoise anglo-saxonne, dans ses volets religieux comme sécularisés.

    Ce qui explique pourquoi, au XVIIIe siècle, lorsque Abdul Wahab a commencé sa prédication en s’appuyant sur le chef tribal du Nedj (Arabie centrale) Al Saoud, ses conceptions ont été, et c’était une première dans l’histoire de l’islam, condamnées unanimement par l’ensemble des courants islamiques, des écoles islamiques et des universitaires islamiques, en Egypte, en Turquie, en Tunisie et ailleurs. Depuis, les pétrodollars ont fait oublier cet unanimisme de l’époque. Les adversaires d’Abdul Wahab lui ont à la fois reproché sa violence verbale et la violence physique qu’il a prôné dès le début, et en particulier sa prétention à exclure de l’islam tout croyant ne partageant pas son propre credo. Même le père d’Abdul Wahab, un théologien, a condamné la pensée de son fils. On doit donc poser la question, que s’est-il passé pour que deux cents ans plus tard, cette secte ai réussi à prendre en otage l’islam et à faire oublier les condamnations dont elle a été l’objet. Il est clair que le pouvoir et l’argent expliquent ce changement et il faut donc poser la question comment les Saoud ont-ils pu, à l’heure coloniale, amasser pouvoir et argent ?

    Car, après deux siècles de tentatives plus ou moins infructueuses, c’est finalement après la Première Guerre mondiale que, grâce à l’appui anglais, les Saoud ont réussi à conquérir deux provinces clefs d’Arabie, le Hasa sur le Golfe Arabo-persique devenu le centre de l’industrie pétrolière, et le Hedjaz avec les deux villes saintes de La Mecque et Médine. Qui, non seulement procurent une autorité morale à la dynastie mais procurent d’importants revenus provenant des masses de pèlerins qui affluent, font des achats et paient des services à des prix souvent exorbitants. Conquêtes des deux provinces auxquelles les Saoud vont rajouter la province yéménite de l’Asir puis s’arrêter tout d’un coup net dans leur avancée, sur ordre de Londres qui ne souhaitait pas voir les Saoud aux portes d’Aden. C’est alors que le roi Ibn Saoud fit procéder au premier massacre de ses propres partisans, les Ikhwan, qui réclamaient qu’on poursuive les conquêtes vers l’ensemble du monde musulman. Toutes les conquêtes effectuées dans les années 1920 et 1930 par les Saoud ont donné lieu à des massacres et à des destructions en tous points comparables à celles commises par les takfiristes actuels en Irak et en Syrie. Les destructions des monuments historiques islamiques de La Mecque et de Médine ayant été pratiquement terminées au cours des cinq dernières années, alors qu’elles avaient commencé dans les années 1930. Les Saoud prétendent que toute visite des maisons du prophète de l’islam ou de ses proches représentaient des actes d’adoration selon eux anti-islamiques (et pourtant ces visites étaient pratiquées depuis plus de 1400 ans sans soulever de contestation), ce qui justifie à leurs yeux la destruction de ces monuments historiques et même des tombes et des plaques mentionnant les noms de ces anciens personnages fondateurs de l’islam. ...Mais ils estiment en revanche tout à fait licite d’aposer des plaques mentionnant, y compris sur la grande mosquée de La Mecque les princes et rois saoud ayant construit les actuels bâtiments sur les ruines des monuments détruits. Comme ils estiment légitimes aussi d’inscrire sur la liste du patrimoine de l’UNESCO le village et le petit fortin de Deraya dans le Nedj d’où est originaire la famille Saoud. En fait, si l’on compare le vandalisme des Saoud à celui commis par les armées US à Hue, dans la plaine des Jarres au Laos, à Bagdad et à Babylone en 2003, voire en Europe en 1944-45, on constate une similarité entre ces deux pouvoirs parvenus ayant la haine de l’histoire et de la culture. Rappelons que les USA ont été bâtis sur une terre conquise dont on a fait disparaître le souvenir des populations préexistantes, alors que les Saoud ont quasiment fait de même avec les populations de la péninsule arabique liées aux cultures pré-saoudiennes, yéménites, hedjazi, bahreinie, etc.

    Des déclarations écrites d’Ibn Saoud envoyées au début du XXe siècle au Haut représentant britannique pour l’Océan indien témoignent par ailleurs d’une obséquiosité digne du discours d’un esclave consentant à son maître de la part de ce souverain présenté par ailleurs comme un musulman "radical" et sans compromis. Sans compromis et radical avec les faibles et obséquieux avec les puissants. Donc présenter le wahabisme comme "un retour aux sources de l’islam" est historiquement injustifié tant ce "retour" est idéologoquement et géopolitiquement beaucoup plus lié aux formes et aux habitudes connue de l’impérialisme anglais dans le monde arabe, aux Indes, en Afrique et ailleurs.

    Il y a donc encore beaucoup à creuser sur l’histoire de la dynastie Saoud et de l’idéologie qu’elle s’est inventée de toute pièce au XVIIIe siècle. Chose très difficile à faire néanmoins car les Saoud réussissent, y compris dans les pays occidentaux, à acheter les éditeurs ou les médias tentés de dépasser la simple critique superficielle de leur régime, tandis que dans les pays arabes, les Saoud n’hésitent pas à utiliser les moyens de pression les plus violents pour faire taire leurs adversaires.

    Il faut rappeler dans ce contexte que plus globalement, depuis la période coloniale, l’impérialisme a toujours cherché à corrompre de l’intérieur toutes les religions, toutes les idéologies, tous les partis et tous les syndicats, dès lors que ces mouvements ne pouvaient être détruits de l’extérieur et continuaient à représenter un pôle d’indépendance, de souveraineté et de résistance pour les populations conquises ou à dominer. Dans l’islam, on a ainsi pu assister à la création en apparence contradictoires de sectes "libérales" comme celles des Ahmadiya aux Indes prônant une entente "oecuménique" avec la souveraine britannique placée à la tête de l’Eglise anglicane ou des groupes obscurantistes comme les wahabites. De la même façon qu’on a eu le développement de toutes sortes de sectes néo-évangéliques "soft" ou "hard" dans le christianisme, d’un judaïsme "libéral" ou au contraire néo-tribal sioniste mais toujours pro-USA, et qu’on assiste aux campagnes de soutien au dalaï lama ou à la secte falung gong pour le bouddhisme. Entre discours "soft" et discours "hard" mais toujours "ouverts sur la libre circulation des capitaux", on peut comprendre la logique qui se trouve derrière ces deux côtés d’une même médaille. Ce qui explique d’ailleurs aussi l’alliance actuelle aux USA des néo-conservateurs "laics" et souvent ex-trotskystes avec les "chrétiens sionistes" et les autres groupes néo-évangélistes qui soutiennent tous ensemble les politiques guerrières des USA. Dans les mouvements laïques aussi, on a assisté à ce même type d’instrumentalisations avec des groupes en apparance ultra-gauchistes d’un côté, trotskystes, anarchistes, terroristes, etc manipulés et une social-démocratie soft bénéficiant des subsides d’outre-Atlantique après 1945. Gauche ou droite, laïc ou religieux, peu importe dès lors que l’essentiel, le marché, la circulation des capitaux, la propriété reste aux mains des mêmes. Or, Saoud comme néoconservateurs laïcs s’entendent parfaitement sur le terrain du marché. Le terrorisme et les mesures anti-terroristes se complètent en finale parfaitement dans une logique de guerre permanente de tous contre tous. C’est ce qui permet de comprendre aussi pourquoi l’Union européenne finance tous les programmes et organismes "identitaires", ethniques ou régionalistes, laïcs ou religieux, sectaires ou "new age". BD.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette