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DU CRATYLISME EN DIPLOMATIE :
MERCI PLATON !
par Guillaume Berlat

Editorient du 31 octobre 2016

samedi 5 novembre 2016, par Comité Valmy


DU CRATYLISME EN DIPLOMATIE :
MERCI PLATON !

« Quand on ne sait pas où l’on va, tous les chemins mènent nulle part » (Henry Kissinger). Manifestement, une grande majorité des décideurs politiques de la planète ne savent ni où va le monde, ni où ils vont. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à lire les brouets indigestes et indigents (d’où l’expression ancienne « S’en aller en brouet d’andouilles » qui signifie n’aboutir à rien de précis) qu’ils nous servent à l’occasion de la grand-messe que constitue l’Assemblée générale de l’ONU. Le « machin », immortalisé par le général de Gaulle, n’a jamais si bien porté son nom qu’aujourd’hui. Il est à l’image de son secrétaire général, le coréen, Ban Ki-moon, choisi par les Américains pour sa couleur passe-murailles. Image, c’est bien le mot qu’il convient tant le spectacle tient à la politique de communication, au poids des mots, au choc des photos. Au diable, la raison, la réflexion, la stratégie, les leçons de l’Histoire.

Le bobard est omniprésent. Plus c’est gros, plus ça marche. Où sont les diagnostics sérieux qui précèdent les remèdes adaptés pour tenter de trouver des solutions réalistes aux multiples crises qui secouent le monde ? Nul analyste crédible ne les décèle. Le temps est à la dictature des médias et de l’immédiat, au diagnostic et au remède en 140 signes maximum. Fini le temps des phrases pensées et construites ! Voici venue l’ère des mots creux, des borborygmes inaudibles, des incantations vaines. La diplomatie n’est plus ce qu’elle était. Elle est devenue « patadiplomatie », la science des solutions imaginaires1. Une fois encore un retour vers un passé lointain s’impose pour mieux éclairer le présent le plus actuel. Par une curieuse ironie de l’Histoire, les leçons de l’ancien Platon sont en passe de devenir celles du moderne Platon.

RETOUR VERS LE PASSÉ :
L’HÉRITAGE DE PLATON

On ne le redira jamais assez : tout a déjà été écrit sur tout. Nos élites bienpensantes gagneraient à se pencher sur les écrits des philosophes anciens et il n’en manque pas de sérieux. Ils mesureraient la richesse de l’œuvre de Platon en général et son originalité en particulier.

La richesse de l’œuvre de Platon : raison contre sentiment

L’analyste des relations internationales trouve dans la lecture de l’œuvre de Platon (philosophe, ayant vécu de 428 à348 avant JC) une source inépuisable d’inspiration et de compréhension du monde du XXIe siècle. La théorie de Platon distingue le sensible de l’intelligible. Le sensible c’est le savoir, la connaissance acquise par la perception, mais celle-ci est illusoire et ne se soucie que des apparences. L’intelligible, c’est le savoir acquis par la raison, la pensée via la réflexion, la dialectique pour accéder au monde des idées, des vérités et des formes essentielles qui sont transcendantales. La quête du philosophe c’est l’accès à ce monde des idées. C’est ce que l’on appelle l’idéalisme platonicien qui ne reconnaît dans la réalité que le monde des représentations

Par opposition aux philosophies matérialistes qui ne reconnaissent au contraire que la matière accessible seulement par les sens et ne reconnaissent que le monde sensible. Pour illustrer sa théorie de l’idéalisme, Platon forge un mythe, le mythe de la Caverne. Les hommes sont enfermés dans une caverne, enchaînés, tournant le dos à l’ouverture et à la lumière, et regardant au fond de la caverne le spectacles des ombres du monde qui défilent sur cet écran des illusions, des apparences, jusqu’au jour où l’un d’entre eux se délie, se retourne et sort de la caverne pour accéder à la lumière et découvre la réalité du monde sous la lumière crue. Lui voit le réel, alors que les autres ne voient que des ombres, ainsi pratique le vrai philosophe qui accède au monde des idées, quand les autres s’illusionnent dans le sensible.

L’originalité de Platon : mot contre action

Moins connue du grand public est son concept de cratylisme. Quelle définition peut-on donner du cratylisme ? A l’issue d’une recherche sur la toile, nous obtenons la définition qui suit : « Ce rapport entre le mot et la chose est une question que se pose Platon dans un dialogue intitulé le Cratyle. Il oppose deux personnages, Cratyle et Hermogène. Cratyle est persuadé que les mots imitent les choses et sont donc naturellement justes. Hermogène, lui, est convaincu que le langage est conventionnel. C’est à dire que l’on se met d’accord sur l’usage des noms. La preuve est que cet usage change, que les mots voient leur sens dériver, que certains disparaissent et que d’autres apparaissent à leur tour. Une autre preuve est tout simplement la multiplicité des langues qui sont autant de conventions différentes sur l’usage des mots. Il ne faut tout de même pas s’étonner si les grecs pensant que la langue était un absolu voyaient dans tous ceux qui ne parlaient pas grec des barbares, c’est à dire étymologiquement ceux qui ne savent pas faire un usage correct du langage ». La démonstration de Platon ne manque pas de pertinence.

Dans le langage courant, le cratylisme, c’est la parole incantatoire. Le problème est donc aussi vieux que le monde. La démagogie possède un lourd passé. A quoi aboutissons-nous au terme de cette pratique usuelle et consacrée. On confond parole et chose, parole et acte. En un mot, on a tendance à prendre ses désirs pour des réalités, à prendre des vessies pour des lanternes. N’est-on pas ainsi au cœur de la politique de communication et de toutes ses dérives qui constitue l’alpha et l’oméga de toutes les politiques publiques, y compris de la politique étrangère ? N’est-on pas dans un monde qui raisonne à court terme, dans un monde qui n’a cure de la réalité ? « La violence des fait a ceci de bon qu’elle fait revenir sur terre »2. C’est cette capacité de vision en se projetant à partir des faits qui est à retrouver. Dans sa présentation radiophonique sur une chaîne privée, le philosophe vulgarisateur, Raphaël Enthoven en conclut qu’on ne résout pas un problème en lui imposant une solution3… surtout si elle ne repose que sur des mots creux. Et, c’est bien souvent là que le bât blesse.

Éclairé par le poids des mots dans l’Histoire la plus ancienne, il ne nous reste plus qu’à porter notre regard sur le présent le plus contemporain pour l’analyser, le comparer avec l’approche platonicienne de la relation entre le mot et l’action ! Mérite le détour, comme dirait le guide Michelin à propos des bonnes tables dans notre Douce France.

RETOUR AU PRÉSENT :
L’ACTUALITÉ DE PLATON

L’indigence du discours diplomatique français recèle en elle-même les ferments de l’échec actuel de la diplomatie française.

L’indigence du discours diplomatique français

Nous vivons dans la « politique post-vérité », écrit en 2010 un expert du magazine en ligne Grist, basé à Seattle (Etat de Washington), David Roberts qu’il définit comme une culture politique dans laquelle le discours est devenu presque totalement déconnecté du fond, de la substance4. Pour s’en tenir à un passé récent, les exemples ne manquent pas. Tel est le cas du discours de François Hollande lors de la semaine des ambassadeurs le 30 août 2016. Tel est également le cas du dernier discours du président de la République devant la 71ème session de l’Assemblée générale de l’ONU (New York, 20 septembre 2016) au cours duquel il se borne à lancer des appels à la manière d’une ONG. « Le problème de François Hollande, c’est qu’à alerter, gesticuler et gémir dans le désert sans convaincre ses pairs, c’est son propre isolement, et celui de la diplomatie française, qu’il souligne un peu plus. L’indignation ne fait pas une politique »5.

Que devrions-nous faire dans ces temps d’incertitude et d’imprévisibilité ? Dans un monde qui ne plaisante guère, la plaisanterie n’a que trop duré. « Il est temps de mener une politique internationale tenant compte des pesanteurs historiques, des temps longs de l’Histoire, des intérêts des uns et des autres (y compris des siens propres), des rapports de force passés, présents, en s’appuyant sur l’expertise des historiens, des diplomates, des démographes, des anthropologues de la culture »6. Il faut d’abord en finir avec « l’émodiplomatie », un moralisme diplomatique manichéen à géométrie variable7. Il faut que cesse cette diplomatie de l’indignation sélective. Il faut ensuite que la lucidité diplomatique s’impose à nos dirigeants avec la fin d’un interventionnisme sans scrupules ni égards pour les vies humaines comme pour les équilibres politiques et les contextes locaux8. Il importe enfin de faire prévaloir nos intérêts nationaux, de cesser de mener des politiques parallèles comme nous le faisons aujourd’hui en Libye9.

Approche spécifique : l’échec actuel de la diplomatie française

Deux exemples tirés de l’actualité la plus récente éclairent notre démonstration en mettant en exergue le fait que l’incohérence de la démarche cratylique est patente.

Souvenons-nous de ces internationalistes romantiques, de ces experts en fables orientales qui, dans l’euphorie de l’aube des fameux « printemps arabes » (fin 2010-début 2011), nous prédisaient avec une mâle assurance le basculement instantané de l’ensemble du Maghreb, du Proche et du Moyen-Orient dans une sorte de Graal : l’occidentalisation des barbares rehaussée d’un zeste de parfum exotique (la « révolution de jasmin » en Tunisie » à titre d’exemple) ! A les croire, nous frisions le conte des Mille et une nuits. Qu’en est-il cinq ans après en Syrie pour ne prendre que ce cas de figure ? Le moins que l’on soit autorisé à dire est que nous avons été servis au-delà de toute espérance : 500 000 morts, 2 millions de blessés, 11 millions de personnes considérées comme personnes déplacés sur une population totale de 22 millions d’habitants, les flots de malheureux fuyant les combats, en particulier à Alep mais aussi ailleurs…10 Les mots n’ont plus la même saveur épicée de l’Orient. Ils ont le goût de la poudre, du canon, de la mort et cela sans que les peuples ne soient plus heureux et plus confiants dans l’avenir. Où va-t-on chercher une solution miraculeuse ? Dans le retour au bon vieux dialogue direct entre Moscou et Washington, faisant l’impasse sur les comiques de l’Union européenne dont la politique étrangère, de défense et de sécurité commune n’est en réalité qu’une chimère, une addition de mots creux.

Souvenons-nous de ces euro-béats, de ces « toutologues », de ces experts des plateaux de télévision, qui au mépris des évidences, nous sermonnaient sur le désir d’Europe des peuples des 28 ! La solution aux problèmes des citoyens de l’Union européenne viendrait non d’un moins d’Europe mais d’une intégration encore plus poussée, jusque et y compris à marche forcée contre l’avis des peuples. Après les succès des traités de Maastricht et de Lisbonne, dont l’encre n’était pas encore sèche pour le dernier, il nous fallait d’autres traités. Les mots, les procédures –spécialité incontestable de Bruxelles – valaient action et remède à tous les maux de la terre. Malheur à celui qui osait émettre la moindre critique à l’égard de cette démarche ! Il était illico rangé dans le clan de la transgression, insulte suprême de nos jours. Qu’en est-il de nos jours ? La mode est à la clairvoyance rétrospective. Dans les milieux autorisés, il est désormais de bon ton de stigmatiser les risques de division, d’implosion de l’Union européenne, voire sa fin programmée au rythme où vont les choses et les résultats des élections les plus récentes (Royaume-Uni avec le « Brexit », Allemagne avec l’AFD, Croatie avec…). La panacée serait désormais dans le moins d’Europe, la coopération plutôt que l’intégration, l’humilité plutôt que l’arrogance (scandales Barroso et Kroes). Le président de la Commission réclame moins de discours, plus d’actions tangibles à une « Europe impuissante et incontournable »11.

Plusieurs questions importantes méritent d’être posées à ce stade. Que faire face à la tyrannie de ces marchands d’utopie, de ces professionnels de l’imprécation et de la vocifération ? Que faire face à cette surabondance d’apparence destinée à masquer un manque cruel de substance et de stratégie ? Que faire face à cette ligne de délinéation entre pensée autorisée et pensée interdite pour décrire les guerres actuelles (Syrie, Irak, Libye, Afghanistan…) ? Que faire contre ces adjectifs censés créer l’indignation et l’émotion ? Aujourd’hui, les mots mentent comme ils respirent contribuant à un déni du réel.

RETOUR AU REEL

« Il faut bien dire que le déni du réel a remporté un certain succès »12. La tyrannie des mots, de certains mots sélectionnés et labélisés débouche sur une pensée cadenassée, un politiquement correct abrutissant avec ses morgues, ses incohérences, ses malhonnêtetés intellectuelles. Longtemps sous-estimée, la portée de la diplomatie du cratylisme doit être, de nos jours, prise pour ce qu’elle est : une réalité de plus en plus prégnante, de plus en plus incontournable. Elle est d’autant plus aventureuse que nous vivons à une époque où « l’Histoire n’est pas linéaire. Elle piétine plus elle accélère »13. A la fin du XIXe siècle, le Duc de Broglie nous éclaire habilement lorsqu’il déclare : « une politique extérieure fermement et prudemment conduite n’est-elle pas, en bien des cas, la seule garantie de la sécurité intérieure » ?14

Aujourd’hui, se projeter vers l’avenir semble nettement plus difficile à l’heure de l’immédiateté et de l’émotivité. S’il est une chose que l’Histoire nous enseigne, c’est bien la modestie, le sens de la relativité. Or, notre diplomatie, faite d’un cocktail de dissimulations, de défauts d’analyse, d’improvisations et d’engouements suspects, se dissimule sous de prétendus principes qui finissent toujours par céder. Les mots ne représentent plus les choses, ils les changent. Cessons de nous payer de mots ! En définitive, la diplomatie du futur se conjugue au passé. Au rythme où vont les choses dans notre pays, le cratylisme a encore de beaux jours devant lui. Ses méfaits relèvent de la tautologie. Heureusement que la philosophie vient parfois au secours de la diplomatie dans les périodes de crise. Merci Platon !

Guillaume Berlat
31 octobre 2016

Proche&Moyen-Orient.ch
Observatoire Géostratégique

1 Collège de Pataphysique, Les 101 mots de la Pataphysique, Que sais-je ?, PUF, 2016.
2 Yves Michaud, Contre la bienveillance, Stock, 2016, p. 161.
3 Raphaël Enthoven,
http://www.europe1.fr/emissions/la-morale-de-linfo/le-pouvoir-est-impuissant-sinon-dangereux-quand-il-legifere-au-nom-du-bien-2853547
4 Sylvie Kauffmann, Mensonges et transgressions, Le Monde, 25-26 septembre 2016, p. 26.
5 Renaud Dély, Bétail électoral, Marianne, 23-29 septembre 2016, p. 4.
6 Yves Michaud, Contre la bienveillance, Stock, 2016, p. 161.
7 Maxime Chaix, Pourquoi « l’émodiplomatie » française n’est ni crédible, ni constructive, Le Blog de Maxime Chaix, www.mediapart.fr , 26 octobre 2016.
8 Pierre Puchot/Agathe Duparc/Amélie Poinsot/Thomas Cantaloube, La Russie impose sa diplomatie sur tous les fronts, www.mediapart.fr , 20 octobre 2016.
9 René Backmann/Lénaïg Bredoux, Lybie : la France mène un double jeu, www.meiapart.fr , 25 octobre 2016.
10 Éditorial, En Syrie, un terrible jeu de dupes, Le Monde, 24 septembre 2016, p. 17.
11 Jacques Julliard, Impuissante et incontournable Europe, Marianne, 23-29 septembre 2016, p. 6.
12 Bertrand Badie, Nous ne sommes plus seuls au monde. Un autre regard sur l’ordre international, La Découverte, 2016, p. 104.
13 Nicolas Baverez, Danser sur un volcan, Albin Michel, 2016, p. 11.
14 Duc de Broglie, Histoire et diplomatie, Calmann-Lévy, 1889, p. 170.


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