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RUSSIE : DES OPPORTUNITES A SAISIR par Hélène Nouaille

lundi 15 septembre 2008, par Comité Valmy


“ Fiodor Tioutchev, un poète russe du 19ème siècle, a écrit que “par le fait même de son existence, la Russie nie le futur de l’Ouest”. Nous ne pouvons réfuter Tioutchev seulement qu’en agissant ensemble – en construisant un futur commun pour l’ensemble de la région euro atlantique et pour le monde, dans lesquels sécurité et prospérité seront vraiment indivisibles ”. (La Russie et le monde au 21ème siècle, Sergei Lavrov, ministre des Affaires étrangères, été 2008)*

“ Afin de prendre la bonne décision, un investisseur doit-il s’inspirer à chaud des gros titres des médias ? Les événements liés à la Russie tendent à prouver le contraire ” nous dit le quotidien suisse le Temps dans sa rubrique Finance, le 15 septembre 2008 (1). “ Le mur de Berlin est-il en reconstruction ? Les caisses bien remplies du fonds souverain de la Russie (158 milliards) se seraient-elles vidées comme par enchantement ? A l’évidence rien de cela. L’investisseur doit savoir garder la tête froide et fonder ses décisions sur des critères rationnels, ce qui ne semble pas avoir été le cas à la vue du recul de 30% du marché russe sur 12 mois. Il importe donc que tout investisseur se prémunisse des envolées émotionnelles de certains éditorialistes, voire des expertises de « think-tanks » ou instituts aux noms ronflants, dont tant les sources de financement que les motivations sont au mieux partisanes, au pire obscures ”.

Et l’auteur de détailler les fondamentaux de l’économie russe, du PIB (croissance réelle attendue à 8 %, sixième année consécutive) à la hausse des ventes de détail (qui atteint 20 %), du surplus budgétaire fédéral (évalué à 9,3 % du PIB), aux réserves de la Banque centrale (580 milliards, “ ce qui en fait une des institutions monétaires les mieux dotées ”). Il y a là, réfléchit l’auteur, des opportunités, certainement : parce que le PER du marché russe, estimé à 12,2 % en début d’année (5,5 % aujourd’hui) et sa décote actuelle (33 % par rapport au Brésil, 50 % par rapport à l’Inde et 55 % par rapport à la Chine) rendent les valeurs russes attractives au regard de la solidité et de la dynamique réelles de son économie. Certains acteurs ne s’y trompent pas (“ PepsiCo vient d’annoncer la touche finale de l’achat de Lebedyansky, leader local de la production de jus de fruits pour 1,3 milliard ”, par exemple). La Banque mondiale non plus (2).

Si elle répertorie, dans son dernier rapport publié le 18 juin dernier, les bons chiffres du développement en dépit des risques d’inflation, elle souligne aussi que les réformes doivent impérativement se poursuivre, “ au niveau fédéral, régional et municipal ”, et ce à moyen et long termes, et que le gouvernement devrait s’employer à “ les accélérer, et ce dès que possible ” (page 24 du rapport cité). Nous savons, en ayant suivi les déplacements et discours-programmes de Vladimir Poutine dès avant son changement de fonction, que c’est là une préoccupation majeure de l’équipe Poutine/Medvedev au pouvoir. Justement, et parce que, insiste le Temps (1) “ personne n’a intérêt à voir la situation se dégrader et les échanges à tous niveaux n’ont jamais été aussi élevés ”, en particulier avec l’Union européenne, voyons quelles sont les contraintes intérieures auxquelles le tandem et leurs équipes se heurtent.

Eh bien, regardons le travail et les choix de Vladimir Poutine contraint par la constitution russe de céder la présidence. “ N’oublions pas qu’aux courants qui traversent la population russe, il a répondu en novembre dernier (2005) en appelant auprès de lui deux hommes très différents comme vice-premiers ministres. Le pragmatique Sergei Ivanov (ancien ministre de la défense), qui connaît l’Ouest, sa puissance et ses menaces – qui peut rassurer les nationalistes. Le jeune (40 ans) Dimitri Medvedev, patron de Gazprom, qui sait reconnaître ce que l’efficacité occidentale pourrait apporter à l’économie russe et attire ainsi la sympathie des “pro-occidentaux ” écrivions-nous en mai 2006 (3). Rares sont les observateurs qui ont relevé ce que signifie le choix de Vladimir Poutine, quand il s’est porté sur le second, auquel il apporte visiblement tout son poids.

Nous oublions souvent que la Fédération de Russie est un ensemble hétérogène, en termes d’espaces, de peuples, de cultures, de religions et de langues. “ En termes d’analyse de civilisation, la Fédération de Russie inclut des régions Est européennes, originellement des aires de culture orthodoxe. Ce noyau ethnoculturel domine ses territoires et ses populations. Les porteurs de cette identité Est européenne - les Russes - représentent 82 % de la population. L’autre aire culturelle - islamique - compte 22 millions d’habitants. Cette région est représentée par deux larges enclaves, le nord du Caucase et les Républiques de la Volga (...). Viennent ensuite les aires culturelles Bouddhistes (Kalmykia, Tuva, Buryativa) et enfin les provinces à civilisation non monothéiste, autour de la Sibérie et du grand Est, qui n’ont été que superficiellement christianisées d’abord puis à peine soviétisées ensuite ” (4).

Lorsqu’il écrivait ces lignes en 2004, Igor Yakovenko, un universitaire russe, s’interrogeait sur la cohésion de l’ensemble, doutant alors – c’était avant la hausse des cours des hydrocarbures – de la capacité des dirigeants russes à réformer et moderniser de façon cohérente les territoires disparates de la Fédération. Le pari de Vladimir Poutine, jusqu’ici gagné, a été de s’assurer l’adhésion du plus grand nombre par l’amélioration des conditions de vie et l’extension d’une classe moyenne dont le Temps déjà cité note qu’elle est “ l’une des plus importante d’Europe ” (1). Il a mené pour cela, nous l’avons vu, une lutte féroce contre une mainmise privée sur les ressources russes – qu’elle soit étrangère, comme l’avait laissé faire le président Eltsine, ou domestique, avec l’apparition d’une classe d’oligarques générée par le libéralisme sauvage qui a suivi l’écroulement de l’ancien régime.

La période a laissé des traces – comme les ambitions affichées par certains, aux Etats-Unis en particulier (5), d’inciter à la désintégration de la Fédération : “ Nous avons souvent entendu dire que la Sibérie pourrait être considérée comme une réserve de matières premières pour l’ensemble du monde, et non pas une propriété proprement russe ” nous dit un chercheur russe, Sergeï Pereslegin (6). “ Et le corollaire important à cette thèse est que la Russie éclatera inévitablement en trois Etats : le Russie proprement dite, la Sibérie et l’extrême Est (parfois, la Russie proprement dite est supposée perdre la région Volga Oural, les régions de Kaliningrad et de Mourmansk, ceci étant, bien sûr, du “wishfull thinking”) ”. Voilà de quoi nourrir et conforter, en réaction, un courant nationaliste qui considère les ouvertures du couple Medvedev/Poutine avec réserve.

Nous avons un exemple des critiques adressées aux deux dirigeants dans l’entretien donné par Alexandre Rougine, l’une des figures du courant nationaliste, au Los Angeles Times, le 4 septembre dernier (7). “ Poutine était pro occidental au début. Il était pro américain. C’était la raison de nos critiques. Par exemple, après le 11 septembre, nous étions opposés à son aide aux Etats-Unis et au rapprochement en leur direction. Mais, peu à peu, il a été confronté à la négligence totale des intérêts russes ”. Considérant que l’attitude des Américains envers la Géorgie et l’Ukraine était “ une déclaration de guerre. Une déclaration de guerre psychologique, géopolitique, économique – une guerre ouverte ”, il ajoute : “Pas à pas, avec l’économie et le commerce des ressources énergétiques, nous avons finalement trouvé la force et la volonté de répondre à cette guerre (...)”.

Ce courant de pensée ne concerne pas seulement quelques intellectuels inoffensifs – mais il a des adeptes dans l’armée, bien sûr, et il trouve un écho dans une partie de la population lasse de voir la Russie humiliée - incomprise. Et si Alexandre Rougine affirme que son “ soutien à Poutine et Medvedev est maintenant absolu ”, c’est parce que, pense-t-il, un point de non retour est franchi. Selon lui, Medvedev leurre son monde en se montrant plus libéral et ouvert qu’il ne l’est en réalité : il le qualifie “ d’homme d’Etat ” appartenant au “ coeur dur ” du patriotisme russe. Convictions personnelles, que nous ne partageons pas, mais qui ne sont pas surprenantes lorsqu’on les compare aux excès de langage des néoconservateurs américains et de leurs avatars européens – ou même aux propos de campagne de Sarah Palin.

Propos dangereux, aussi, parce qu’ils ressuscitent la vieille idée d’une “civilisation eurasienne” qui laisserait le front ouest de l’Europe isolé et hostile. Les atouts de Dimitri Medvedev et Vladimir Poutine, qui eux, rappellent que la Russie est l’une des trois branches née de la “civilisation européenne” sont bien dans la réussite de leurs ambitions économiques – lesquelles passent par l’interdépendance des économies russe et européennes – et la modernisation de l’immense fédération, en particulier – pas un chercheur ne l’omet (8) - par l’intensification accélérée des infrastructures de transport, routes, rail, ports, aéroports, création de noeuds logistiques compris, programme annoncé par Vladimir Poutine président puis repris, martelé, par le Premier ministre.

L’intérêt de l’Union européenne, lié à la lecture medvedo-poutienne du futur russe, est de réfléchir, en sérénité, à ce que pourrait être une association bénéfique aux deux parties : “ Le drame qui se noue entre la Russie, la Géorgie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ne saurait interdire une lecture plus « balancée » de l’événement que le petit bout de lorgnette occidentale ”, conseille le Temps, avec une sagesse tout helvétique. Car enfin, continue notre confrère, “ la dichotomie est aberrante entre les réalités de l’économie russe et l’évaluation catastrophique et pessimiste que d’aucuns en font. C’est un peu comme si les progrès réalisés depuis 2000 avaient été effacés d’un coup par la perception « abracadabrantesque » de certains médias occidentaux d’influence. Il faut revenir aux fondamentaux et regarder du côté de Moscou pour y saisir les opportunités ”.

D’autant que, à côté de nombre d’intérêts communs, les opportunités d’aujourd’hui feront la santé de nos économies, plutôt chahutées aujourd’hui, demain et les jours suivants, loin de ceux, à l’Est comme à l’Ouest, dont l’hubris, l’exaltation et l’esprit agressif génèrent les catastrophes.

Hélène Nouaille

* La citation de Sergei Lavrov est issue d’un texte publié par Russia in Global Affairs n° 3, juillet septembre 2008 http://eng.globalaffairs.ru/numbers/24/1210.html

Carte satellite (google) : http://www.lexilogos.com/satellite/russie.htm

En accès libre :

n° 350/2007 Russie : soviétique ou non, la Russie est la Russie http://www.leosthene.com/spip.php ?article739

Notes :

(1) Le Temps, 15 septembre 2008, Arnaud Leclercq, La Russie : une opportunité à saisir ? http://www.letemps.ch/template/transmettre.asp ?page=23&contenuPage=&article=239662&quickbar= Arnaud Leclercq est associé du Holding Groupe et responsable des activités de Lombard Odier Darier Hentsch & Cie en Europe Centrale et de l’Est

(2) Voir le Russian Economic Report, 18 juin 2008 (PDF, anglais) : http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/COUNTRIES/ECAEXT/RUSSIANFEDERATIONEXTN/0,,menuPK:305605 pagePK:141159 piPK:141110 theSitePK:305600,00.html

(3) Léosthène n° 212/2006, Vladimir Poutine : une certaine idée de la Russie, le 13 mai 2006 (accès libre) http://www.leosthene.com/spip.php ?article225

(4) Igor Yakovenko, 2004, "Otechestvennye zapisky" magazine, Désintégration de la Fédération de Russie : scénarios et perspectives N’est plus disponible en ligne.

(5) Idée défendue par Zbigniew Brzezinski, (le Grand échiquier), actuel conseiller de Barak Obama.

(6) Sergeï Pereslegin, Resources of the future : "There Won’t Be a War, but There Will Be Such a Battle for Peace..." Russian Expert Revue, http://www.rusrev.org/eng/content/review/default.asp ?shmode=8&ids=164&ida=2204&idv=2209

(7) Los Angeles Times, Megan Starck, le 4 septembre 2008, Russian nationalist advocates Eurasian alliance against the US http://www.latimes.com/news/nationworld/world/la-fgw-dugin4-2008sep04,0,3334557,full.story

(8) Voir les travaux (en anglais) des chercheurs de la Russian Expert Revue, sur leur site (en anglais) : http://www.rusrev.org/eng/default.asp


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