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La lettre de Léosthène, le 7 décembre 2016, n° 1162/2016

Italie, EU, euro :
pour qui sonne le glas ?
par Hélène Nouaille

vendredi 9 décembre 2016, par Comité Valmy


Italie, EU, euro : pour qui sonne le glas ?

Bouté hors de son fauteuil de président du Conseil italien par un référendum largement perdu, Matteo Renzi signe une nouvelle défaite des dirigeants européens. Les 46 millions d’électeurs italiens, consultés sur une réforme de leur Constitution, se sont largement rendus aux urnes (65,5%) pour dire non (59,1%) (1). Pourtant, il s’agissait juste de donner plus de stabilité au pays pouvait-on lire dans les gazettes. Comment ? En réduisant le Sénat – qui a les mêmes pouvoirs que la Chambre des députés – des deux tiers, et en supprimant leur élection au suffrage universel. Personne n’a vraiment pu lire le texte proposé (2) disent les déçus, qui sont foison dans la presse.

Que nenni, répond Marc Lazard, spécialiste de l’Italie, professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po et à l’université de la Luiss à Rome sur Radio Vatican (3). « C’est très intéressant pour un observateur externe, comme je le suis, que cette inquiétude sur la fin du bicaméralisme parfait ou intégral selon les mots qu’on emploie. Le bicaméralisme a été instauré en Italie en 1947, dans la constitution républicaine et mis en en application à partir de 1948. Parce qu’il s’agissait de se prémunir de tout risque de retour du fascisme, mais aussi de tout risque de victoire d’un des deux grands partis qui se faisaient face ». Entendez la démocratie chrétienne d’un côté et les socialo-communistes de l’autre. « Aujourd’hui, ceux qui prônent cette réforme disent : il faut sortir de ce bicaméralisme inefficace parce qu’il y a des allers retours permanents, ce que l’on appelle des navettes entre les deux chambres parce que le président du Conseil doit obtenir la confiance des deux chambres et donc il peut tomber très facilement et c’est ce qui explique pourquoi en près de 70 ans de République on a eu plus de 63 gouvernements ».

Et Marc Lazard d’ajouter : «  Il y a une hantise en Italie de l’homme fort, du pouvoir exécutif fort. Et cette hantise s’explique par l’histoire. D’abord à cause du fascisme, bien sûr, et puis dans les années 80 de l’expérience du socialiste Bettino Craxi qui a été président du Conseil entre 1983 et 1987 et qui a souvent été accusé notamment du côté de la gauche d’une forme de césarisme, comme on dit en Italie, on dirait en français d’une forme de bonapartisme. Et puis la dernière expérience bien sûr c’est Berlusconi ». Qui a été président du Conseil de mai 19994 à mai 1995, puis de juin 2001 à mai 2006, et de mai 2008 au 12 novembre 2011. «  Ce jour là », raconte Romaric Godin pour La Tribune « Silvio Berlusconi, président du Conseil, bénéficiant de la confiance de la chambre et du... Sénat, était remercié de facto par la BCE. La Banque centrale menaçait en effet de ne plus soutenir l’Italie sur les marchés si le gouvernement ne changeait pas, si son successeur n’acceptait pas une « politique de réforme » soutenue par une « grande coalition ». Mario Monti, ancien commissaire européen, prit alors les rênes du Palais Chigi, le siège de la présidence du Conseil, dans un moment qui fut interprété par beaucoup comme un coup de force antidémocratique » (4).

Il se trouve que les Italiens ont de la mémoire. Et qu’ils « savent parfaitement pourquoi ces pouvoirs extérieurs souhaitent un ‘gouvernement stable’, c’est pour imposer des ’réformes’ économiques et la politique économique d’ajustement unilatéral de la zone euro ». Or celui qui parlait de « la mère de toutes les réformes » pour vendre sa révision de la Constitution, Matteo Renzi, arrivé au pouvoir en 2014 après avoir contraint son prédécesseur Enrico Letta à la démission, ne désirait rien tant que d’appliquer les remèdes prescrits : son « Jobs Act » (ancêtre de la Loi travail française) a accru la « flexibilité » et institutionnalisé la précarité sans que le chômage ne descende en-dessous de 11,5% (près de 40% pour les moins de 25 ans, voir l’infographie) - et le PIB n’a pas retrouvé le niveau d’avant 2008 quand le PIB par habitant rappelle celui de 1997. Enrico Letta avait pourtant prévenu en 2013, nous le relevions ici (5) : «  nous courrons le risque d’avoir lors des élections de 2014 un parlement le plus anti-européen qu’on ait eu jusqu’à présent » insistait-il. « Il faut donner du travail aux jeunes. Si l’Europe a une image négative, les mouvements politiques anti-européens vont grandir ». Nous étions en mai 2013. Pour l’image négative, c’est fait, pour les partis eurosceptiques aussi. Pourtant, pays européen fondat

eur, l’Italie était il n’y a pas si longtemps l’un des plus europhiles…

Dans les capitales européennes, on s’est dit ému. La chancelière allemande, qui entrait en campagne pour un quatrième mandat, s’est trouvée « triste ». C’est qu’il y a aussi la fragilité des banques italiennes, les 2000 milliards de dette (130% du PIB). Mais la bourse n’a pas bougé – après tout, que les taux obligataires remontent légèrement ne déplaît pas aux investisseurs. La Banque centrale fera, à n’en pas douter « tout ce qu’elle pourra » - pas de panique. Pour le reste, qui a envie de réfléchir ?

Rien n’est pourtant plus nécessaire et certains le font, de manière magistrale. Ainsi Jean-Luc Gréau qui, dans sa dernière livraison au Débat (6), nous offre une analyse profonde sur le moment « hautement paradoxal » que nous vivons – nous reviendrons plus tard ici sur son travail. Gardons pour l’heure quelques lignes sur ce qu’est devenue cette «  nouvelle Europe, qui se veut la meilleure incarnation du néolibéralisme ». Comment en est-on arrivé là ? «  L’affaire nous semble entendue depuis la bifurcation néolibérale et son inscription dans le moule européen quand Jacques Delors, installé à la tête de la Commission en 1984, a impulsé la libéralisation des marchés des capitaux, le marché unique intérieur et la monnaie unique. Dès ce moment, l’horizon fédéral a joué le rôle d’un leurre, masquant une opération d’une autre nature, qui consiste à faire de l’Europe un modèle réduit de la globalisation parachevée (…). Il suffit de projeter le dispositif européen actuel à l’échelle de la planète pour avoir une image représentative de la globalisation dans sa forme ultime, une globalisation qui ferait litière d’Etats-nations reléguées au statut de reliques barbares ». Mais voilà, les peuples n’en veulent pas – et le refus vient du cœur même du monde anglo-saxon (Brexit, élection de Donald Trump), pourtant initiateur du modèle. Et ailleurs dans le monde (Russie, Chine, Inde, Brésil, etc.) on cultiverait à la fois les échanges et ces reliques barbares – satanées nations. Les Italiens viennent donc de dire fermement non à l’adaptation de l’Italie au modèle de la nouvelle Europe.

Et l’échec de Matteo Renzi s’explique : « En l’an 2016 de notre ère, cependant, et providentiellement, la nouvelle Europe, victime de sa transformation supranationale et bureaucratique, vacille sur ses bases. Le personnel politique et médiatique qui a fait sa carrière avec elle manque d’arguments pour rétablir le moral des troupes ébranlé : il s’est en effet interdit de penser le moment qui advient. Cependant, leur sort importe moins que celui des populations privées d’un projet de remplacement réaliste qui leur permettrait de poursuivre leur trajectoire historique. C’est, nous semble-t-il, le plus lourd procès que nous puissions dresser des apprentis sorciers de l’Europe néolibérale ».

Pour qui sonne le glas ? Pour Matteo Renzi, prié de conserver quelques jours son fauteuil pour faire voter le budget 2017 – et peut-être plus en cas d’élections anticipées (7), certes, au moins pour la présidence du Conseil italien. Pour toute une génération de dirigeants politiques formatés au néolibéralisme ? C’est en cours, comptez les chutes. Pour l’euro ? A une date non prévisible. Pour l’Union européenne ? Sous cette forme obsolète, sans doute.

Pour les peuples ? Non. Eux ne meurent jamais.

Hélène Nouaille

Infographies :

Réforme proposée : comparatif avant/après (source : AFP)
https://pbs.twimg.com/media/Cy28ZhNXAAErpIn.jpg

Taux de chômage en Italie, données désaisonnalisées (source Eurostat) :
http://www.google.fr/publicdata/explore ?ds=z8o7pt6rd5uqa6_&met_y=unemployment_rate&idim=country :it&fdim_y=seasonality :sa&dl=fr&hl=fr&q=italie%20ch%C3%B4mage

Notes

(1) Ministère de l’Intérieur : Les résultats définitifs du référendum du 4 décembre en Italie :
http://elezioni.interno.it/referendum/scrutini/20161204/FX01000.htm

(2) La réforme de la Constitution telle que présentée en avril 2016 (en italien)
http://www.riformeistituzionali.gov.it/media/2080/testoddl1429senato.pdf

(3) Radio Vatican, le 2 décembre 2016, Marc Lazard, Italie : un référendum à haut risque pour Matteo Renzi (audio, 9’49)
http://media02.radiovaticana.va/audio/audio2/mp3/00559946.mp3

(4) La Tribune, le 5 décembre 2016, Romaric Godin, Italie : un ‘non’ pour dire ‘basta’ l’Europe
http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/italie-un-non-pour-dire-basta-a-l-europe-622191.html

(5) Voir Léosthène n° 844/2013, le 11 mai 2013, Italie : Monti parti, Letta toujours
Enrico Letta, que nous citions le 27 février dernier, après le résultat des élections législatives italiennes, prévoyait « le début d’une semaine très difficile pendant laquelle un gouvernement stable aurait dû être formé pour guider le pays vers une sortie de la crise. Au lieu de cela, nous pourrions avoir un gouvernement complètement instable ». Il n’aura pas fallu une semaine, ni même deux, mais 60 jours et la réélection d’un président de 88 ans, Giorgio Napolitano, dont le mandat de sept ans arrivait à terme, pour qu’une solution soit trouvée autour de ce même Enrico Letta. Donc ? Pour Fabio Liberti, de l’IRIS, « la plate-forme technocratique du gouvernement Monti va être modifiée, mais pour l’opinion publique, c’est comme s’ils avaient voté pour en rester au même résultat ». Analyse.

(6) Le Débat n° 192, 2016/5, Jean-Luc Gréau, p. 107-119, Le néolibéralisme ou le socialisme retourné
http://le-debat.gallimard.fr/articles/2016-5-le-neoliberalisme-ou-le-socialisme-retourne/

(7) Zero Hedge, le 6 décembre 2016, Euro, BTPs Hit On Local Reports Italy May Hold Early Elections
http://www.zerohedge.com/news/2016-12-06/euro-btps-hit-local-reports-italy-may-hold-early-elections

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 France APE 221E ISSN 1768-3289
Directeur de la publication : Yves Houspic (yhouspic@gmail.com)
Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr)
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