COMITE VALMY

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La lettre de Léosthène, le 11 septembre 2010, n° 602/2010
Cinquième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.

Elections : le Brésil dans la balance sud-américaine
Par Hélène Nouaille

http://www.leosthene.com/

mardi 14 septembre 2010, par Comité Valmy


Le 3 octobre, les Brésiliens seront aux urnes : le charismatique Luiz Inacio ‘Lula’ da Silva, qui achève son second mandat présidentiel, est absent, constitution oblige, de la course à la présidence du poids lourd de l’Amérique latine. Absent comme compétiteur et non pas de la campagne électorale, puisqu’il appuie sans ambiguïté la candidate qu’il a choisie pour lui succéder, Dilma Rousseff (1), Parti des Travailleurs (PT), une économiste de 62 ans, ancien ministre de l’énergie, chef de son cabinet ministériel depuis 2005 et architecte du programme de grands travaux (le PAC) visant à améliorer les infrastructures du pays. Son principal compétiteur est un vétéran de la politique brésilienne, José Serra (2), Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) 68 ans, battu en 2002 par le président sortant, ancien maire de Sao Paulo et gouverneur de l’Etat, ancien ministre de la Santé (1998-2002). La troisième compétitrice sur les neuf candidats officiels est Marina Silva (3), Parti vert (PV), 52 ans, sénatrice d’un Etat du nord-ouest du Brésil, l’Acre, et ancien ministre de l’environnement de Lula, jusqu’en 2008.

Au-delà d’une campagne présidentielle animée qui donne aujourd’hui à la dauphine de Lula une avance confortable sur José Serra, où sont les enjeux ?

“ Bien que les deux candidats principaux souhaitant succéder à Lula lors de l’élection du 3 octobre ne diffèrent pas fondamentalement sur les questions intérieures (même José Serra, le candidat conservateur, soutient le programme anti-pauvreté Bolsa Familia), leurs positions sont très contrastées lorsqu’on on vient au rôle qu’ils envisagent pour leur pays sur la scène mondiale ” écrit depuis New-York Nicolas Kozloff, spécialiste des affaires sud américaines (4), qui pose très clairement la question qui préoccupe le voisin nord américain : “ L’élection (...) a de réelles conséquences géopolitiques pour ce qu’on a appelé la “marée rose” qui, dans les années récentes, a amené des gouvernements de gauche au pouvoir. Ce qui se passe au Brésil importe : le pays est la principale économie d’Amérique latine et, sous Lula, le pays a connu une forte croissance. Les Etats-Unis ayant été progressivement happés par le Moyen-Orient, le Brésil s’est engouffré dans la brèche, devenant un leader en matière économique, énergétique et diplomatique dans la région ”. Or, ajoute-t-il, c’est l’aide du Brésil au président vénézuélien Hugo Chavez qui a voué à l’échec les efforts de Washington “ pour mettre en place un cordon sanitaire efficace autour du Venezuela ”.

Vue des Etats-Unis, la conduite de ses affaires par Lula durant ses huit années de mandat a provoqué des tensions avec Washington. Bien que “ les Etats-Unis restent le second plus grand partenaire commercial du Brésil ” - la Chine, ce que Nicolas Kozloff ne précise pas, leur ayant, depuis avril 2009, ravi la première place (5) - “ le président sud-américain a risqué la désapprobation de son voisin du nord en développant des liens appuyés avec les frères Castro et en construisant une relation amicale avec le Venezuela d’Hugo Chavez (...) ” insiste Nicolas Kozloff. Or, si José Serra l’emportait, “ il donnerait la priorité aux relations avec les Etats-Unis et l’Union européenne, et montrerait moins de patience pour Chavez et les frères Castro à Cuba ”. En revanche, la candidate du parti des Travailleurs, Dilma Rousseff, si elle est disposée à maintenir “ des liens amicaux avec les Etats-Unis, continuerait néanmoins d’accorder comme Lula son soutien bienveillant au Venezuela ”. Rien que de très classique jusqu’ici. La suite est plus intéressante, quand on en vient au “marché commun” sud américain, le Mercosur. “ Le Mercosur est simplement un bloc de libre échange et ne constitue pas une rupture avec le capitalisme de marché. Cependant, (quand) les pays sud-américains encouragent leur propre zone de libre échange, le Mercosur promeut leur indépendance vis-à-vis Etats-Unis ”. Or José Serra émet justement des réserves quant au futur du Mercosur – s’il était élu.

Si on laisse un instant de côté les préventions américaines, comment se présente le futur ?

Le Brésil de Lula, porté par une conjoncture économique favorable jusqu’en 2008, a connu une incontestable réussite : recul de la pauvreté (passée de 35 à 22% de la population), croissance soutenue (8,8% sur un an selon Reuters), baisse des inégalités, aide aux plus démunis (le programme Bolsa Familia concerne plus de 12 millions de foyers), hausse du salaire minimum et des pensions de retraite, chômage contenu (moins de 7% de la population active), inflation à peu près maîtrisée (4,5% sur un an), confiance de la population comme des investisseurs étrangers. Performance durable ? Attention, temporise Paulo Levy, chercheur à l’Institut de recherche économique appliquée pour le gouvernement du Brésil (IPEA), “ Le taux de croissance (...) qui met le Brésil sur un pied d’égalité avec l’Inde et la Chine, ne peut être maintenu, car il dépasse, de loin, la croissance potentielle. L’accroissement des investissements a repris son rythme effréné d’avant la crise – restant, à 19 % du PIB, toutefois bien trop bas pour endurer une croissance soutenue plus élevée ”. A côté de bien des aspects favorables les problèmes à résoudre demeurent. Par exemple ? “ L’épargne domestique est quant à elle une préoccupation majeure. L’austérité fiscale a contribué à inverser la tendance à la hausse de la dette publique, pour l’abaisser à un palier plus gérable (même si cette dette reste élevée par rapport à celle d’autres pays). La charge fiscale a augmenté de dix points de pourcentage du PIB en quinze ans, mettant le Brésil (avec ses 35 %) en porte-à-faux avec des pays au niveau de revenus per capita semblable ”.

Il y a encore la population vieillissante qui “ représente un défi majeur pour le système de sécurité sociale dont les frais sont déjà, en part de PIB, aussi élevés que ceux encourus par les pays développés où la partie de la population supérieure ou égale à 65 ans est le double de celle du Brésil ”, la faiblesse des infrastructures, “ obstacle à une croissance plus solide ”, ou “ les changements fréquents de décision et l’affaiblissement des agences de régulation, phénomènes qui dénotent un désintérêt pour la stabilité et le besoin qui en découle de renforcer le cadre institutionnel du pays ”. Comment assurer la croissance future ? Ici les candidats se divisent. Dilma Rousseff plaide pour l’intégration régionale, soutenant le projet de l’Unasur (Union des nations sud-américaines) réunissant une douzaine de membres (7), conçu dès 2004 comme strictement sud-américain, contrairement à l’Organisation des Etats Américains (8) qui incluent les Etats-Unis – et baptisé Unasur en 2007 lors d’une réunion portant sur l’énergie, au Venezuela. L’énergie, justement, qui a permis à Lula, au travers de Petrobras, de multiplier les accords avec la Bolivie et le Venezuela et d’envisager favorablement le projet de compagnie pan-américaine (Petrosur) soutenu par Hugo Chavez. José Serra défend au contraire un espace intégrant l’Amérique du Nord, critiquant les accords strictement régionaux comme contraires aux intérêts brésiliens, très aligné sur les prises de position de Washington, peu soucieux de renforcer les liens du Brésil avec les pays du sous-continent gouvernés à gauche.

Que signifierait donc le succès annoncé du Parti des Travailleurs brésilien et de sa candidate Dilma Rousseff ?

Si la “bonne étoile” relevée par The Economist se confirme sur l’économie, ce dont la nouvelle présidence a un besoin absolu, on sait peu de choses sur les capacités réelles et le programme de Dilma Rousseff en interne – sauf à noter le soutien de quelques poids lourds appréciés des affaires (dont Antonio Palocci, ex ministre des Finances). Sur le sous-continent, gouvernements de gauche et de droite tendent aujourd’hui à s’équilibrer (9), la force de la “vague rose” à se tarir. Le Brésil de Lula a joué un rôle de modérateur qu’il est de son intérêt de privilégier parce qu’au-delà de l’influence régionale ainsi acquise, il autorise une relative prudence de Washington. Quelle éventuelle inflexion Dilma Rousseff envisage-t-elle ? S’il est vrai que ni George Bush ni Barack Obama n’ont pu empêcher l’émancipation de ce qu’ils considèrent comme leur jardin (la doctrine Monroe date de 1823), l’ambition des Etats-Unis est restée la même, leur présence militaire s’intensifie (bases colombiennes (10) et résurrection de la IVe Flotte en témoignent), leur poids se fait sentir sur le terrain même, comme au Honduras où les tensions perdurent sans masques après le coup d’Etat qui a chassé le président Manuel Zelaya. Pour durer, acquérir un poids politique qui manque encore à un Brésil membre du club restreint des émergents (BRIC, Brésil Russie Inde Chine), faire accepter, bon gré mal gré la présence chinoise et les liens affichés avec les contradicteurs des Etats-Unis (l’Iran, par exemple), il faudra montrer de vraies qualités de dirigeant, faute de quoi Luis Ignacio ‘Lula’ da Silva pourrait bien être, en 2014, l’homme providentiel.

Hélène Nouaille

Carte et document :

Régionalisation et échanges économiques dans les Amériques (2006)

La doctrine Monroe (1823, en anglais) :

En accès libre :

Léosthène n° 535/2009 Coup d’Etat au Honduras : retour aux mauvaises manières ? Léosthène n° 394/2008 : Amérique latine : Washington ressuscite la IVe flotte de la Navy

Léosthène n° 203/2006 Venezuela, Brésil, Argentine, des tubes pour une intégration régionale

Notes :

(1) Le site officiel de Dilma Rousseff, Parti des travailleurs (PT)

(2) Le site officiel de José Serra, Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB)

(3) Le site officiel de Marina Silva, Parti vert (PV)

(4) Truth-out.org, le 8 septembre 2010, Nicolas Kozloff, Brazilian Election : What Does South American Giant Want in Post-Lula Era ?

(5) Le Monde, le 9 mai 2009, Jean-Pierre Langellier, La Chine est devenue le premier partenaire commercial du Brésil (article payant)

(6) Les Echos, le cercle-les-échos, le 9 septembre 2010, Paulo M. Levy, Les années Lula

(7) L’Unasur (acronyme espagnol) comprend les pays de la communauté andine (CAN), Bolivie, Colombie, Equateur et Pérou, plus le Chili, en cours d’adhésion, les membres du Mercosur (Mercosul en portugais), Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay et Venezuela, deux pays observateurs, Mexique et Panama, auxquels il faut ajouter le Guyana et le Surinam.

(8) Voir Léosthène n° 244/2006 D’élection en élection, l’Amérique latine aux latino-américains

(9) Voir les Echos, le 18 juin 2010, Florence Renard, Qui sont les présidents d’Amérique latine ?

(10) Voir Léosthène n° 511/2009 Amérique latine : une dynamique de tension avec les Etats-Unis et Reuters, 17 août 2010, Colombian court suspends U.S. military base deal

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289. Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2010. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.


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