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Témoignage important à propos du CNR et de son programme

Pierre Villon membre fondateur du CNR, résistant de la première heure - Entretiens avec Claude Willard. Editions sociales Paris 1983

dimanche 19 mars 2017, par Comité Valmy


Entretiens avec Claude Willard.
Editions sociales Paris 1983 (Extraits)

Pierre Villon est un des noms de guerre - celui qui lui est resté - de Roger Ginsburger. Né en 1901, fils d’un rabbin alsacien, architecte d’avant-garde lié au Bauhaus dans les années vingt, il se rend vite compte que ses conceptions révolutionnaires n’ont aucune chance de se réaliser sous le règne du capital et abandonne sa carrîère pour se lancer dans la lutte politique.

Il adhère en 1932 au Parti communiste français, qui lui confie bien tôt des responsabilités importantes. Arrêté au début de la guerre, il s’évade et devient un des principaux organisateurs de la Résistance, représentant le Front national au sein du Conseil national de la Résistance. Président du Comité d’action militaire du CNR, il joue un rôle éminent dans la libération de Paris.

Son autobiographie, sous forme d’un dialogue avec l’historien Claude Willard, est un témoignage de poids contre les calomnies, si répandues qu’elles sont devenues presque officielles, sur la non-participation des communistes à la Résistance avant l’entrée en guerre de l’URSS.

La maladie et la mort, survenue en 1980, ont interrompu le dialogue, qui s’arrête abruptement à l’année 1955. Jacques Debû-Bridel, qui succède à Pierre Villon à la présidence de l’ANACR, donne quelques compléments sur la fin de sa vie.

Ci-dessous les pages 68 à 79 de ce livre.
Les notes sont en fin de texte.

P. Villon : Par le comité des médecins, j’apprends qu’un émissaire de Londres se trouve à Paris. Je rencontre Rémy chez le docteur Descombs (du FN des médecins ( 1), qui l’a hébergé. Et là s’opposent clairement deux conceptions de la Résistance. L’attentisme de Londres : il faut arrêter toute action armée, attendre, pour être fin prêts, le jour J, l’heure H. De Gaulle sera là, et nous aurons besoin de tout le monde pour occuper, avant l’arrivée des Alliés, mairies et préfectures, afin de pouvoir proclamer le général chef de l’Etat. Donc, d’ici là, aucune opération indépendante qui pourrait causer des pertes dans nos rangs. Dans ce discours, je vois, certes, le reflet de dissensions entre de Gaulle et les Alliés. Mais aussi et surtout, une peur commune, non seulement des communistes, mais du peuple, la crainte d’une insurrection populaire. Je développe la thèse opposée -. la nécessité d’entraîner de plus en plus de patriotes dans l’action et dans l’action directe : grèves, sabotages, attentats, guerilla. J’insiste auprès de Rémy pour que la radio de Londres ne fasse plus le silence sur les combats des FTP. Il en rejette la responsabilité sur des rédacteurs français de la BBC, qui ne seraient pas des partisans de De Gaulle.

Avec insistance, je lui demande des fonds. Rémy promet de faire son possible et réclame, comme justifications, un état de nos besoins et de nos dépenses. Je le lui ai fourni, mais nous n’avons pas touché un sou !

C. W. : Novembre 1942 - prologues de la constitution du Conseil national de la Résistance (CNR) et formation du Comité directeur du Front national.

P. Villon : Notre objectif était jusqu’alors : Front national Unique de toute la Résistance, par un regroupement de toutes les organisations combattant en ordre dispersé.

Mais objectif hors de notre atteinte. Lecoeur m’annonce que la direction du parti a été sollicitée, qu’elle désigne un représentant pour un Conseil national de la Résistance en gestation et que le FN, avec ses FTP, choisisse le sien.

Il faut donc constituer un Comité directeur du FN. Je suis d’abord allé trouver Frédéric Joliot-Curie (2), que nous désirions avoir comme président et qui depuis le début, faisait partie du Comité des universitaires du FN. Jean Jérôme a contacté Francis Jourdain ; quelqu’un, peut-être moi, a obtenu l’accord du professeur Wallon (3) ; par Raymond Leibovici et Françoise Leclercq. alors catholique très pratiquante, nous avons eu l’accord du père Philippe, supérieur par intérim, en l’absence de D’Argenlieu, du couvent des Carmes d’Avon (qui abritait de nombreux enfants juifs).Il y avait aussi Pierre Le Brun (ami de Jouhaux) qui avait lui-même pris contact avec le parti.

Le père Philippe avait pris sur lui d’adhérer au FN, de faire même partie de son Comité directeur, expliquant qu’appartenant à l’ordre des Carmes, il ne relevait que de Rome (avec laquelle les liaisons étaient alors difficiles), et non de l’épiscopat français. Il n’émit qu’une réserve : il n’appellerait jamais, par tract ou par journal, à tuer des Allemands. Curieusement, cet engagement politique courageux du père Philippe contrastait avec des positions théologiques assez réactionnaires : il s’affirma après-guerre en adversaire militant de Teilhard de Chardin.

Deux anecdotes sur le père Philippe. Un jour, au début d’une séance du Comité directeur, nous le trouvons en train de noircir de sa fine écriture de moine un papier. Et lui de nous dire qu’il rédigeait d’avance une justification de sa présence aux côtés de communistes, à partir de citations de bulles pontificales. Une autre fois, il me confia : « Je suis particulièrement heureux. J’ai vu quelqu’un de très important, enfin, comment dire, la clé de voûte, et je lui ai avoué que j’appartenais au Comité directeur du FN, avec des communistes, et il m’a répondu : Mais c’est très bien, mon fils, il faut que l’Eglise soit partout présente. »

La première réunion du Comité directeur se tint chez Françoise Leclercq, avec à l’ordre du jour les objectifs du FN et la création du CNR. Je dis clairement que je représente le PCF au Comité directeur et sans difficulté j’obtiens l’accord pour que le FN participe activement à la fondation du CNR.

C. W. : La naissance du CNR est précédée par plusieurs rencontres et la constitution d’un Comité de coordination pour la zone nord. Et, comme toile de fond, la bataille de Stalingrad.

P. Villon : Je rencontre d’abord Pierre Brossolette, au début de février 1943, par l’intermédiaire de Pierre Meunier, proche collaborateur de Jean Moulin (4), Brossolette (5) m’expose ses conceptions - à Londres, face à de vieux bonzes socialistes attachés aux habitudes du passé, de nombreux jeunes, comme lui, veulent transformer profondément la vie politique française. Lui-même aspire à la création, d’un vaste parti travailliste unissant les débris de la SFIO, du radicalisme et les démocrates chrétiens.

Travaillisme flanqué à droite d’un petit parti conservateur, et à gauche du PCF (dont il ne dit pas - mais c’est plus ou moins sous-entendu - qu’il doit lui aussi rester assez étriqué).

D’une première réunion assez informelle, près de la porte Maillot, je sors quelque peu ahuri - les dirigeants des autres mouvements de Résistance, et tout particulièrement Blocq-Mascard (6) (de l’OCM), ne sont guère préoccupés que de l’après-Libération, cherchant à obtenir le maximum de ministres et de préfets. Un vrai panier de crabes !

Dans une autre réunion des mouvements de zone nord (7) Brossolette, qui préside, pose ainsi le problème : les Français de Londres, notamment le général de Gaulle, désirent savoir comment la Résistance intérieure envisage la légitimation ultérieure de De Gaulle : faut-il réunir les parlementaires (députés et sénateurs) qui n’ont pas voté les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940 ou convient-il de réunir les conseils généraux ? Je prends alors la parole :

si, au mépris de toute règle de sécurité, je me mêlais à une queue de femmes en quête d’un ravitaillement hypothétique, si je leur annonçais que la Résistance a décidé de s’unir, elles y verraient avec une joie intense un moyen d’accélérer la Libération. Mais si j’ajoutais : faut-il que le général de Gaulle soit légitimé par l’ex-Parlement ou par les conseils généraux, elles me tourneraient le dos, en me rétorquant avec beaucoup de bon sens, « Nous nous moquons éperdument de telles histoires ! »

Je réclame pour le FN plus de soutien, plus de moyens, (argent, armes). De Vogüé (8) suit mon exemple. Brossolette répond avec rudesse à de Vogüé, mais il me ménage, se montre même aimable, brodant sur le thème : il faut que vous vous représentiez ce que sont réellement les milieux de l’émigration londonienne. C’est parce qu’on me l’a demandé là-bas que je vous ai posé la question.

C. W. : C’est alors que tu signes, après l’avoir modifié, un texte préparé à Londres, affirmant une « entière confiance dans le général de Gaulle et le Comité national pour réaliser l’union de tous les Français de la métropole et de l’Empire, pour libérer la France et redonner la parole au peuple français ». (9)

P. Villon : Nous y faisons intégrer deux adjonctions d’importance : l’indication que la lutte est déjà engagée par certains et la précision que le mot dictature s’applique aussi à Vichy.
Au cours de la même séance, nous tombons d’accord

1° Sur la nécessité que soit représentées au CNR toutes les « nuances de l’esprit français résistant », notamment les forces politiques.

2° Sur la création d’un Comité de coordination des mouvements de Résistance de zone nord.

Enfin, Brossolette nous annonce l’arrivée d’un mystérieux Rex (Moulin), chargé de mettre sur pied le CNR.

Nous sortons à trois de la réunion, de Vogüé (CDLR), Bordier-Brunschwig (Libération) et moi ; quand j’entre dans un bureau de tabac acheter des allumettes, j’entends le dialogue suivant : de Vogüé « Il est bien ce garçon ! » et Bordier : « Mais c’est un communiste ! » Cette attitude de De Vogüé explique que nous nous soyons toujours bien entendus, que nous ayons ensemble combattu l’attentisme dans le COMAC et qu’il soit après la guerre venu témoigner en ma faveur dans mon procès contre les journaux qui ont diffusé les mensonges de Krebs-Valtin.

C. W. : La première, réunion, constitutive, du CNR se tient, le 27 mai 1943, rue du Four, dans le sixième arrondissement.

P. Villon : Oui. On nous soumet un texte préparé à l’avance par Moulin (10 ) et Bidault (11 ) - la « motion Bidault » (12), affirmant que la Résistance entière se place derrière le général de Gaulle, afin d’asseoir son autorité face aux Alliés. Pour notre part, n’ayant pas le culte de la personnalité du général, nous aurions préféré un appel à la réconciliation des généraux de Gaulle et Giraud. Mais nous aurions été isolés. Aussi Mercier (pour le PCF) (13) et moi (pour le FN), persuadés que l’essentiel est le développement de la lutte et que la constitution du CNR peut y contribuer, avons-nous voté la motion Bidault, adoptée à l’unanimité.

Mercier et moi présentons un autre texte par lequel le CNR s’adresserait à tous les patriotes, les exhortant à l’action contre les occupants. Jean Moulin prend notre document, déclare qu’on le discutera une autre fois, car la sécurité exige que nous nous séparions le plus vite possible.
Par la suite, j’ai demandé à Meunier ce que devenait notre texte (14). Il me dit qu’il soulevait bien des difficultés : la lutte armée et la grève,, conçues comme moyens privilégiés du combat, heurtaient tous ceux qui étaient soucieux de sauvegarder certaines prérogatives et qui craignaient une trop grande élévation de la conscience ouvrière. La lutte de classe traversait bien la Résistance !

C. W. : Noguères, dans son Histoire de la Résistance en France, dit que le PCF et le FN se sont opposés à la création d’un Comité central de la Résistance, à la fois, écrit-il, « machine de guerre contre le CNR » et moyen de « réduire au strict minimum, à l’inévitable, la participation des communistes aux décisions des instances supérieures de la Résistance ».

P. Villon : Oui, à la mi-1943, il y a à la fois beaucoup de pagaïe et de grenouillage. Derrière notre dos toutes sortes d’organismes sont créés, notamment, ce Comité central de la Résistance, composé des représentants des seuls mouvements se trouvant déjà au CNR, mais sans les différents partis, ou plutôt sans les « familles spirituelles » mandatées au CNR. Nous avons cependant participé à ses travaux. A une réunion du Comité central, en août ou septembre 1943, j’essuie l’assaut furieux de dirigeants de zone sud, tout particulièrement de Bourdet (15), parce que le FN avait lancé le mot d’ordre aux paysans : « Brûlez vos récoltes plutôt que de les livrer à Vichy ! » Mot d’ordre qui contredit la stratégie de ces mouvements qui avaient fondé le NAP (Noyautage des administrations publiques) et le Super NAP (Noyautage des administrations centrales), où, à côté de fonctionnaires résistants, des fonctionnaires vichystes qui sentent tourner le vent de l’histoire viennent se préparer des alibis. Parmi ces derniers, un dirigeant du service de ravitaillement de Vichy, qui portait le pseudonyme de « Pain », prétendait que le blé récolté par ses services serait à l’abri de toute réquisition allemande !

A la fin de cette séance, Saillant (16) comprend qu’il faut absolument empêcher une condamnation du FN et du PCF : il propose de former une commission ; en fait, c’est l’enterrement de l’affaire. Mais une affaire qui révélait bien les raisons d’être du Comité central face au CNR ! A la fin de cette année, j’obtiens, après avoir convaincu Copeau (17), que le CC réclame la distribution des sept dixièmes des armes parachutées et gardées en conserve pour le jour J. Le 14 juillet 1943, chez le docteur Descombs, se crée un Comité d’action contre la déportation pour le travail en Allemagne (CAD). L’animateur en est Yves Farges (18), que je rencontre alors.

C. W. : En juin 1943, Jean Moulin, qui cumule les fonctions de délégué général de Londres et de président du CNR dont il a été le fondateur, est arrêté. Serreulles (qui a été pendant deux ans et demi chef de cabinet de De Gaulle et vient d’être parachuté en France) assure l’intérim de la délégation générale. Comment est désigné le nouveau président du CNR ?

P. Villon : Je rencontre Serreulles, « monté » à Paris au début de juillet, qui me fait de grandes déclarations contre l’attentisme. Notre choix, comme président du CNR, se porte sur Bidault (il est aussi le candidat de Serreulles, alors que le BCRA soutient Brossolette). Bidault est membre du FN en zone sud, en même temps que de Combat et Farge m’a assuré - et pour nous c’est capital - qu’il est un partisan de la lutte armée, un adversaire résolu de l’attentisme. Son passé d’homme politique nous paraît aussi un gage de sérieux, surtout par comparaison avec la légèreté politique de certains dirigeants de la Résistance, leur méfiance à l’égard des partis, méfiance qui a des relents maurrassiens. Bidault sera président du CNR en septembre 1943.

C. W. : Hostache t’attribue le projet de réorganisation du CNR (19).

P. Villon : Oui, après avoir consulté J. Duclos et le Comité directeur du FN. Ce Comité directeur, qui allait s’élargissant, se réunissait à peu près une fois par mois. Je lui soumettais les problèmes qui se posaient au CNR.

Quand je pouvais, je faisais approuver d’avance les initiatives ou les positions que je comptais prendre ; mais souvent, j’étais devancé par les événements et alors je faisais ratifier après coup mon attitude. Fréquemment, je voyais Jolîot-Curie avant la réunion, discutais avec lui de l’ordre du jour.

Donc, pour donner au CNR un rôle efficace tout en évitant la réunion plénière à quinze et ses risques, je propose la constitution d’un bureau permanent de cinq membres (20), chacun des cinq ayant un contact régulier avec deux autres. J’obtiens l’approbation de mon projet par plusieurs membres du CNR. Ce bureau du CNR comprend : Bidault (président), Saillant, Pascal Copeau, Blocq-Mascard et moi-même, Je représente à la fois le FN, le PCF et assez curieusement un parti de droite, la Fédération républicaine dont le chef, Louis Marin, retiré en zone sud, où il est membre du Comité directeur du FN, avait chargé Debû-Bridel de le remplacer au sein du CNR. Cette réorganisation se heurte à quelques résistances, de Brossolette (qui joue le Comité central contre le CNR) et de socialistes (qui réclament, mais en vain, un siège au bureau du CNR). Grâce à cette restructuration, le CNR peut désormais jouer son rôle politique, s’adresser au pays, aux Alliés, réagir vite aux événements et devenir ainsi le représentant officiel de, la Résistance intérieure.

C. W. : C’est le moment où tu déposes un projet de programme du CNR.

P. Villon : Au cours de l’été 1943, Emile Laffon (pseudonyme Lachaud), envoyé en mission par le commissaire de l’intérieur du gouvernement d’Alger, André Philip, propose au CNR une charte, une sorte de manifeste pour l’après-guerre. Au même moment, offensive des MUR, (Mouvements unis de Résistance), menée par Bourdet, Baumel, Altman : que le FN se fonde dans les MUR. Fusion qui permettrait d’estomper le FN - une de ces nombreuses manoeuvres de certains barons de la Résistance zone sud ; ils viennent avec une charte d’unification, chantant de douces mélodies pour l’après-Libération, en fait des promesses démagogiques et peu consistantes.

Nous ne pouvions nous cantonner dans une attitude négative. J’opte pour la rédaction d’un contre-projet qui, d’une part, reconnaisse l’autorité du CNR, d’autre part, ajoute, aux beaux engagements pour l’avenir, la définition d’objectifs immédiats, notamment une condamnation formelle de l’attentisme.

Mais avant de déposer le projet, j’ai une entrevue - la seule que j’ai eue pendant toute cette période - avec Jacques Duclos et Benoît Frachon. Nous échangions, Jacques Duclos et moi, une correspondance régulière, une à deux fois par semaine.. Il me demanda même à un moment d’assumer une école du parti par courrier et j’ai eu à corriger des devoirs d’élèves. Une camionnette soigneusement bâchée, pour qu’on ne discerne pas le trajet, nous prend place Denfert-Rochereau, André Mercier (21 ) et moi, nous emmène dans une ferme de la grande banlieue parisienne. Nous embrassons Jacques et Benoît et entamons une longue discussion. D’une part, sur la volonté de De Gaulle de désigner lui-même les ministres communistes qui lui conviennent.

D’autre part, sur les nationalisations à insérer dans le programme du CNR. Les nationalisations constituaient la tarte à la crème des socialistes et, sous ce terme, il était loisible de tout mettre, y compris les « nationalisations du déficit » (comme celle de la SNCF en 1937).Nous donnons notre plein accord à la nationalisation « des grands moyens de production », des compagnies d’assurances et des grandes banques. C’est Jacques lui-même qui rédige la formulation qui sera plus tard adoptée.

Je possède l’original du « Projet d’une charte de la Résistance » que j’ai déposé au nom de FN à l’assemblée plénière du CNR, le 26 novembre 1943. Le programme du CNR, adopté seulement en mars 1944, reprend dans sa première partie presque intégralement notre projet et, dans la deuxième partie introduit quelques modifications dues notamment au représentant de la CGT, Saillant, et y ajoute des bribes du texte de Laffon.

C. W. : A l’automne 1943, Bollaert assume la délégation générale à la place de Jean Moulin, après l’intérim de Serreulles.

P. Villon : Cet ancien préfet du Rhône, qui jusqu’alors était resté en dehors de la Résistance, ne sait rien d’elle, ignore les méthodes de travail clandestin. Ne me donne-t-il pas rendez-vous dans son bureau, rue de Rivoli, tout près du Majestic, où il s’était installé avec un secrétariat et recevait en audience qui voulait le voir !

C. W. : Vous élargissez le Comité directeur du Front national ?

P. Villon : Viennent d’abord s’ajouter des hommes venant des comités d’intellectuels : l’acteur Pierre Blanchar, Jacques Debû-Bridel (du Comité national des écrivains), ou encore des personnalités contactées à cause de leur activité de résistance quasi publique, tel monseigneur Chevrot, chanoine de Saint-François-Xavier.

Je suis allé voir, à la fin de 1943, à Saint-François-Xavier, Mgr Chevrot, dont nous connaissions les convictions et le courage, puisqu’il les exprimait ouvertement dans ses sermons. Nous avions auparavant, mais en vain, tant au FN qu’au CNR, lancé un appel aux évêques français réunis à Paris pour qu’ils se prononcent contre la déportation des ouvriers français en Allemagne. Je commence avec beaucoup de précautions - pour ne pas le heurter - par déplorer ce refus de prendre position. Mgr Chevrot m’arrête...


Notes :
1 . Il n’est pas, à l’époque, membre du parti.
2 . Frédéric Joliot, dit Joliot-Curie (1900-1958) ; il entre en 1925 à l’institut du radium que dirige Marie Curie, dont il épouse la fille Irène. Avec sa femme, il fait de nombreuses recherches sur la structure de l’atome et aboutit à des découvertes capitales ; le neutron et surtout la radio-activité artificielle qui leur vaut le prix Nobel en 1935. A la veille de la guerre, Joliot met en lumière les premières réactions en chaîne, à partir de la fission de noyaux d’uranium ; par là, il est un des pères de l’énergie atomique.
3 . Henri Wallon (1879-1962) : savant mondialement réputé pour ses travaux sur la psychologie de l’enfant et sur l’éducation.
4. V Meunier, R.Chambeiron et J. Moulin ont tous trois appartenu au cabinet de Pierre Cot, au temps du Front populaire.
5. Socialiste avant la guerre, connu comme un très bon journaliste de radio. Il est envoyé en France par de Gaulle, en janvier 1943 (mission Brumaire).
6. Maxime Blocq-Mascard (1894-1965). Lié avant la guerre aux milieux de droite. Un des fondateurs de l’Organisation civile et militaire, mouvement de la Résistance où se côtoient militaires, hauts fonctionnaires et milieux d’affaires.
7 . Ceux de la Libération (CDLL), Ceux de la Résistance (CDLR), Front national (FN), Libération-Nord, Organisation civile et militaire (OCM).
8. D’une famille de grands propriétaires fonciers ayant largement investi dans la banque et l’industrie (une des « 200 familles »). Représentant de Ceux de la Résistance (CDLR) au CNR, Jean de Vogüé fit passer son patriotisme avant ses réflexes de classe.
9. Noguères, dans son Histoire de la Résistance en France, T,Ill, p. 244, en donne le texte, qui se continue ainsi : « Avec le général de Gaulle et le Comité national français, ils (les cinq mouvements) sont résolus :

- à poursuivre la lutte contre l’ennemi par tous les moyens, et particulièrement les armes à la main,

- à abattre toutes les dictatures, celle de Vichy comme celles de Berlin et de Rome, et de quelque masque qu’elles se parent,

- à rétablir les libertés républicaines en rompant, par une profonde,rénovation politique et administrative avec les faiblesses du régime passé aussi bien qu’avec l’arbitraire de Vichy,

- à promouvoir des réformes économiques et sociales décisives. »
10 . Jean Moulin (1899-1943) Un des rares hauts fonctionnaires (préfet) à rallier Londres. Le 21 février, investi par de Gaulle de la mission de créer un Conseil national de la Résistance qu’il présiderait, parachuté en France le 21 mars, il préside, le 27 mai 1943, la première réunion du CNR. Arrêté à Caluire, le 21 juin, dans des conditions suspectes, il est torturé à mort par Klaus Barbie.
11. Georges Bidault (1899-1983). Agrégé d’histoire. Journaliste à l’Aube, quotidien démocrate chrétien, il est antimunichois. Un des animateurs de Combat, il est nommé président du CNR après l’arrestation de Moulin.
12 . Texte cité par Noguères, ouv. cit., T. Ill, p. 401-402.
13 . André Mercier, député de Paris, représente d’abord le PCF au CNR. En septembre 1943, envoyé à l’Assemblée consultative d’Alger, il est remplacé par Auguste Gillot.
14. Dont il ne semble point subsister de traces.
15 . Claude Bourdet. Militant socialiste avant guerre. Un des dirigeants du mouvement Combat, qu’il représente au CNR. Arrêté et déporté en 1944.
16 . Louis Saillant (1910-1974). Secrétaire de la Fédération nationale des travailleurs du Bois CGT avant guerre, un des fondateurs et dirigeants du mouvement Libération-Nord. Négociateur (pour la tendance Jouhaux) de la réunification syndicale d’avril 1943, il représente la CGT réunifiée au CNR, dont il devient un des cinq membres du Bureau permanent, avec Villon.
17 . Pascal Copeau. Un des dirigeants de Libération-Sud, qu’il représente au CNR. Membre du Bureau permanent du CNR.
18. Yves Farge (1899-1953). Socialiste avant guerre. Son bureau au journal le Progrès de Lyon est un des centres de liaison de la Résistance. Un des animateurs du Front national zone sud. En avril 1944, il sera désigné comme commissaire de la République pour la région Rhône-Alpes.
19 . René Hostache, le Conseil national de la Résistance, PUF, 1958, p. 162.
20. Rejoignant d’ailleurs, semble-t-il, une préoccupation analogue du général de Gaulle.
21 . Mercier vient d’être désigné par le PCF pour le représenter à l’Assemblée consultative d’Alger.

Pierre Villon et Marie-Claude Vaillant-Couturier

A propos de Pierre Villon 1901 - 1980

Né le 27 août 1901 à Soultz (Haut-Rhin), Pierre Villon de son nom d’origine Roger Ginsburger est un important dirigeant de la Résistance qui sera député communiste à l’Assemblée nationale de 1945 à 1978 pratiquement sans interruption.

Son père Moïse Ginsburger est rabbin, originaire de Hattstatt, il était le fils de Meyer Ginsburger marchand de bestiaux et de Sophie Kahn. Il commencera sa carrière comme rabbin de Soultz puis son poste est transféré à Guebwiller. Il fondera dans les années 1900 un hebdomadaire Die Straßburger israelitische Wochenschrift et terminera sa carrière comme chercheur et enseignant à Strasbourg. En effet, il est apparemment jugé "trop libéral" comme rabbin par ses collègues. Il a laissé de nombreux articles et monographies sur l’histoire des juifs d’Alsace.

A la maison, Roger Ginsburger parle l’alsacien et le français. Il passe le baccalauréat en novembre 1918 en pleine débâcle allemande. A école et au lycée, il rencontre l’antisémitisme. Peu tenté par les sentiments religieux ou par le sionisme, il devient athée vers ses 15-16 ans (1). Il se sent aussi alsacien que ses amis non juifs et très différent des émigrés fuyant les pogromes des pays de l’est. Le sionisme ne pouvait avoir, selon lui à cette époque, que peu d’influence en Alsace, compte-tenu du climat de bonne entente qui régnait selon lui entre les citoyens de confession différente.

Roger Ginsburger, après des études d’architecte à l’Ecole des Beaux-arts, s’installe à Paris après avoir effectué plusieurs stages à Munich et à Stuttgart. Il se tourne vers la politique au début des années trente. Il se sent d’une sensibilité de gauche et il est conduit au communisme par les exigences de son métier d’architecte. En 1932 il adhère au Parti Communiste et après quelques semaines devient secrétaire de sa section.

En 1934, il s’installe à Anvers ou il est envoyé pour travailler comme rédacteur et traducteur de l’Internationale des marins et dockers.
En 1938 il revient en France et prend ses fonctions dans le secteur "éditions" du P.C.F.

En 1940, lors de l’arrivée des Allemands à Paris, cloué au lit par la fièvre : "j’étais au lit lorsque j’ai failli m’étrangler en lisant en tête dans l’Humanité un appel à fraterniser avec les soldats allemands" (page 50). Il apprend également avec une certaine stupéfaction la demande de reparution légale de l’Humanité.

Il est arrêté en octobre 1940, transféré comme "dangereux" à la prison de Rambouillet, puis au camp de Gaillon (château dans l’Eure). Il s’en évade le 17 janvier 1942, avec l’aide, entre autres, de sa compagne Marie-Claude Vaillant-Couturier. Il rentre à nouveau dans la clandestinité et poursuit ses efforts en vue de la constitution d’un "Front national pour l’indépendance de la France" ; c’est alors qu’il prend le nom de "Pierre Villon".

Peu de temps après, il prend la tête du groupe de résistance appelé "Front national" de la zone nord. En 1942, il participe aux pourparlers visant à unifier les différents mouvements de Résistance, ce qui se réalise peu après sous l’autorité de Jean Moulin : les huit principaux mouvements fusionnent pour former le "Conseil national de la Résistance". La réunion constitutive de ce mouvement se tient le 27 mai 1943. En 1944, il devient Président du Comité d’action militaire du CNR et participe aux préparatifs en vue de la libération de Paris.

Quelques jours après la libération de Paris, De Gaulle reçoit l’état-major de la Résistance et leur fait part de sa volonté de dissoudre toutes les organisations qui lui sont liées et de les intégrer dans les forces militaires relevant du ministère de la Guerre, ce qui décidé le jour même par décret.

Pierre Villon débute sa carrière politique en 1945. Il devient membre de l’Assemblée consultative dont il préside sa commission de la Défense nationale jusqu’en juin 1945. La même année, il est élu député de l’Allier : la région parisienne débordant de "vedettes" issues de la Résistance, il est envoyé dans ce département comme "locomotive" pour tirer la liste communiste.

En 1947 peu après l’exclusion des ministres communistes du gouvernement par Paul Ramadier, il est tenu de faire "son autocritique" pour avoir avec les autres résistants "trop ouvert" le CNR aux organisations non-communistes. Maurice Thorez qui a passé la guerre à Moscou, après avoir abandonné l’armée française dans des conditions bien connues, mène la critique contre lui et tous ceux qui avaient eu cette attitude de trop grande ouverture pendant la guerre.

Il combat le "réarmement" de l’Allemagne au début des années cinquante, comme il se doit. En 1952, il est désigné comme le secrétaire général de l’Association nationale des Combattants de la résistance, organisation "satellite " du Parti Communiste et continuera tout au long des années cinquante son combat contre le réarmement allemand.

Sur le plan privé, il se marie en 1949 avec Marie-Claude Vaillant-Couturier qui était sa compagne depuis plusieurs années, fille d’un éditeur et créateur de journal d’origine allemande Lucien Vogel elle échange avec Roger Ginsburger durant son incarcération entre octobre 1940 et décembre 1941 de nombreuses lettres ; elle sera élue également député communiste au lendemain de la guerre à son retour d’Auschwitz où elle a été déportée en 1942. Elle apportera un témoignage saisissant au procès de Nuremberg.

Après une vie engagée pendant quarante ans dans la politique française, Pierre Villon ne sollicite plus le renouvellement de son mandat de député en 1978 et reste apparemment fidèle à son parti. Quant à ses relations avec le judaïsme et Israël elles restent d’une discrétion exemplaire. Il s’éteint à Vallauris le 6 novembre 1980.

(Charles Reich)

Mise en ligne CV 27 : septembre 2010


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