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La lettre de Léosthène, le 2 octobre 2010, n° 608/2010 - Cinquième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.

Mauvaise humeur japonaise - Hélène Nouaille

mercredi 6 octobre 2010, par Comité Valmy


Le chalutier chinois récemment arraisoné par la marine japonaise


“ Le Japon est soumis à de nouvelles pressions chinoises et russes alors que ces deux nations, tout en signant une déclaration commune marquant le 65ème anniversaire de la fin de la deuxième guerre mondiale, laissent entendre une possible solidarité quant à leurs revendications territoriales contre le Japon. La déclaration est survenue au milieu de tensions grandissantes entre Tokyo et Pékin à propos des îles Senkaku dans la préfecture d’Okinawa, tensions déclenchées par une récente collision entre un bateau de pêche chinois et deux garde-côtes japonais patrouillant dans les eaux japonaises aux alentours des ces îles ” (1). Seima Oki, qui écrit depuis Pékin pour le Yomiuri Shimbun, (quotidien japonais qui tire à dix millions d’exemplaires) souligne un parallèle très intéressant.

En effet, alors que les remous provoqués par l’incident maritime ne sont pas encore apaisés, Tokyo réclamant toujours, après avoir libéré le commandant du bateau de pêche, la libération du dernier de ses ressortissants arrêtés en Chine sous le prétexte d’espionnage, le gouvernement japonais lançait un appel pressant au président Medvedev pour qu’il annule un déplacement prévu dans les îles Kouriles, objet de contentieux entre la Japon et la Russie depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. “ Le porte-parole du gouvernement japonais, Yoshito Sengoku, a déclaré à la presse que Tokyo avait "fait connaître sa position à la partie russe". Interrogé sur le fait de savoir si le Japon avait explicitement demandé au président russe de renoncer à se rendre sur ces îles contestées, M. Sengoku a répondu : "Oui, c’est correct". M. Medvedev s’est engagé mercredi à visiter "dans un avenir proche" les îles Kouriles ” confirmait l’AFP.

La mauvaise humeur japonaise n’est donc pas réservée aux seuls Chinois.

Le 26 septembre, le président Medvedev inaugurait son voyage officiel en Chine par une visite au cimetière de Lushun, près de la ville de Dalian, où sont enterrés plus de 20000 soldats et officiers de l’armée russe tombés lors des guerres contre le Japon (de 1898 à 1945), en particulier lors de la libération par les troupes russes du nord-est de la Chine contre les occupants japonais pendant la seconde guerre mondiale. “ Dalian abrite un mémorial pour les soldats soviétiques qui ont donné leur vie pour la liberté et l’indépendance de la Chine. Il est symbolique que ce monument ait été élevé conjointement par des organisations russe et chinoise. J’ai voulu participer à son inauguration. Comme vous le savez, 2010 marque le 65ème anniversaire de la victoire dans la deuxième guerre mondiale. L’événement unit nos deux pays, qui étaient alliés pour combattre le nazisme et le militarisme ” soulignait Dimitri Medvedev lors d’un point presse (2).

Rappelons qu’il n’y a pas de Traité de paix signé entre le Japon et la Russie depuis 1945. Le différent porte sur quatre des îles Kouriles, attaquées le 18 août 1945 et occupées par l’URSS qui les déclare, en février 1946, comme territoire soviétique. Le Japon, qui a renoncé à ses droits lors du Traité de San Francisco (1951), réclame toujours quatre des îles méridionales, arguant qu’elles ne faisaient pas partie d’un accord qui n’a d’ailleurs pas été contresigné par les Russes. La région était d’une grande importance stratégique pendant la guerre froide – les bombardiers soviétiques étaient à quatre heures de Tokyo – mais, malgré des signes de détente montrés aussi bien par Boris Eltsine que par Vladimir Poutine, les Japonais se sont arc-boutés sur une position intransigeante, portant aussi sur le statut des populations expulsées en 1946. La question est donc restée pendante.

N’ayant jamais donné le moindre signe de “repentance” pour la conduite de l’armée japonaise à l’époque, ce que réclament les Chinois, les Japonais ont été très sensibles au rappel à la “vérité historique” invoquée lors de l’inauguration du mémorial de Lushun. Dans ce contexte, l’appel du ministre japonais des Affaires étrangères, Seiji Maehara, pour une annulation du déplacement du président Medvedev dans l’archipel des Kouriles s’est évidemment heurté à une fin de non-recevoir très sèche de la diplomatie russe. Pourtant, dans le même temps, toutes les parties, Chine, Japon et Russie, sont impliquées dans des échanges économiques dont l’importance n’échappe à personne (3), la Chine et le Japon liés par des relations commerciales intenses, les deux puissances tributaires de la Russie pour un approvisionnement énergétique qui faisait l’essentiel du voyage de Dimitri Medvedev en Chine.

Qu’est-ce qui peut expliquer ce regain, pour le moins inopportun, de tension diplomatique ?

Le Wall Street Journal nous donne certainement une clef de lecture : selon le quotidien, un responsable américain a en effet déclaré “ que le nouveau gouvernement japonais a montré un intérêt à travailler plus étroitement avec les Etats-Unis sur les questions de sécurité, à la fois lors de la rencontre jeudi entre le président Obama et le nouveau Premier ministre japonais (Naoto Kan) et lors des discussions entre le nouveau ministre japonais des Affaires étrangères, Seiji Maehara, à New York. Il a dit (aussi) que, bien que cet intérêt japonais ne soit pas directement lié au conflit avec Pékin, “ il n’y a aucun doute que ces discussions sino-japonaises (sur une plus grande coopération dans le domaine de la sécurité) ne soient survenues en arrière-plan de l’incident. Je suis sûr que cela influencera la réflexion du Japon pour le long terme ” (4). Ainsi, après la crise provoquée par le maintien de la base américaine d’Okinawa (5), le vent d’impatience qui soufflait au Japon a tourné.

D’ailleurs, nous confirme Peter J. Brown pour Asia Times (6), “ pendant que s’affrontaient les navires chinois et japonais, le sous-marin américain USS Hawaï traçait paisiblement sa route vers son mouillage à la base navale de Yokosuka au Japon (...). “Nous sommes les premiers, mais plusieurs nous suivront” a dit le commandant, Stephen Mark. Cet été, ce n’est pas seulement le mouvement des porte-avions, mais le nombre grandissant des sous-marins américains opérant dans le Pacifique ouest en particulier qui a illustré la détermination américaine ”. Et l’on a vu des sous-marins “ faire soudainement surface à la vue de tous (...) fin juin ” aux Philippines, en Corée du Sud et dans l’Océan Indien (Diego Garcia). “ Cette sorte d’activité impliquant des sous-marins américains peut attirer l’attention, parce qu’elle est rare. Il peut s’agir d’une coïncidence, mais pas ici ”.

Pas de coïncidence, donc, mais une volonté de Washington de montrer ses muscles dans un domaine où sa supériorité est incontestable, quand le bras de fer économique sino-américain laisse médias et Congrès inquiets. Les Cassandre sont repris sur CNBC, avertissant que “ les Etats-Unis sont pratiquement détenus par la Chine ”, que “ la suprématie américaine en tant que première économie mondiale pourrait s’achever plus tôt que beaucoup le pensent ” ou encore que “ le déficit du commerce extérieur américain continue de grandir (alors que) les autorités répugnent à répondre au problème, préférant imprimer de la monnaie ” tout en rappelant que “ en 1900, la livre sterling était la monnaie de réserve mondiale ”, sauf qu’après 1948 “ l’empire britannique a sombré. Les Etats-Unis font ce qu’a fait la Grande Bretagne. L’Amérique dépense plus qu’elle ne peut se le permettre (...) ” (7).

Le renforcement militaire américain en Asie convaincra-t-il la Chine de laisser s’apprécier sa monnaie, le yuan ? Le doute est permis, mais l’argument est tout trouvé pour poursuivre une course à l’armement que Pékin a déjà entreprise, en particulier en matière navale, où le retard chinois est criant. Le Japon va-t-il resserrer encore l’étreinte américaine ? Même si c’était le cas, Tokyo n’oubliera pas que ses intérêts premiers, qui sont économiques, sont aujourd’hui en Asie – en Chine d’abord, pas plus qu’il n’écarte la leçon chinoise sur l’arme monétaire – et le yen de baisser contre le dollar et l’euro, qui joue le dindon de la farce et plombe, en s’appréciant, la reprise européenne. Les Russes dans ce jeu ? Eh bien ils sont incontournables et géographiquement, et en matière d’énergie, même si les relations affichées avec la Chine ne sont que symboliquement au beau fixe (“ le chiffre guère flatteur de 2% qui représente la part de la Russie dans les échanges commerciaux avec la Chine ” reconnaît Dimitri Kossyrev pour Ria Novosti (8)).

Pris entre des forces contraires, le Japon est dans une situation inconfortable. Ce qui ne doit pas lui plaire, explique sa mauvaise humeur aujourd’hui - et l’affirmation un peu gratuite de sa “souveraineté” sur les îles Kouriles – est de manifestement servir de champ d’affrontement aux Etats-Unis et à la Chine, ce qui pourrait durer, même à moyenne échéance, quand les Américains proposent de jouer les médiateurs pour les zones contestées dans les mers d’Asie (et elles sont nombreuses, dont les îles Spratley (9)) ce que refuse évidemment Pékin. La querelle sino-japonaise, enflée à la satisfaction américaine, se réglera parce qu’il n’est pas dans l’intérêt des deux acteurs, observés de près par le reste de l’Asie, qu’elles s’éternisent, ce qu’a reconnu Seiji Maehara, : “ "Il est dommageable que les deuxième et troisième puissances économiques mondiales s’entredéchirent alors que la conjoncture est morose", a souligné le ministre nippon des Affaires étrangères qui s’est toutefois “ dit "optimiste à long terme" sur les relations entre les deux pays, encore marquées par l’invasion et l’occupation partielle de la Chine par l’armée impériale japonaise de 1931 à 1945 ” (AFP).

A long terme justement, regardons plus prudemment que le Wall Street Journal : si chacun sait l’importance du théâtre asiatique, chacun sait aussi que les Occidentaux ne comprennent pas toujours la subtilité des pièces qui s’y jouent...

Hélène Nouaille

Cartes :

Les îles Senkaku et les revendications sino-japonaises :

Les Kouriles et Sakhaline :

Appétits rivaux en mer de Chine (Philippe Rekacewicz)

Notes :

(1) Yomiuri Shimbun, le 29 septembre 2010, Seima Oki China, Russia jointly pressure Japan over island disputes

(2) Kremlin.ru, le 26 septembre 2010, Interview to Renmin Ribao

(3) Et dans ce domaine, les négociations permettent des solutions. Voir à propos de l’embargo chinois sur les métaux rares : Le Temps/AFP, le 29 septembre 2010, Fin de l’embargo chinois sur les métaux rares

(4) The Wall Street Journal, le 26 septembre 2010, Ayai Tomisawa à Tokyo et Jeremy Page à Pékin, Japan-China Tensions Enter a New Phase

(5) Voir Léosthène n° 584/2010, Japon, Okinawa, partie remise ?

(6) Asia Times, 16 septembre 2010, Peter J. Brown, China ire at sea chase signals wider reach

(7) CNBC, le 27 septembre 2010, US Is ‘Practically Owned’ by China : Analyst Propos tenus par Tom Winnifrith, CEO at financial services firm Rivington Street Holdings

(8) Ria Novosti, le 28 septembre 2010, Dimitri Kossyrev, Russie-Chine : relations au beau fixe

(9) Voir Léosthène n° 261/2006 Iles Spratley : disputes entre dragons en mer de Chine

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289. Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2010. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.

Mise en ligne CV : 6 octobre 2010


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