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Contre les ordonnances, mobilisation nécessaire ; mobilisation générale ?
par Jacques Sapir

mardi 12 septembre 2017, par Comité Valmy


Contre les ordonnances, mobilisation nécessaire ; mobilisation générale ?

par Jacques Sapir

·11 septembre 2017
· Mis à jour 12 septembre 2017

La première des manifestations contre la “loi travail” et les ordonnances aura lieu le 12 septembre. Elle aura lieu dans un contexte de division syndicale, mais aussi politique. Voilà qui risque de l’affaiblir. Pourtant, les enjeux sont immenses. Dès lors, surmonter ces divisions est aujourd’hui une nécessité. Elle impose à tous de prendre ses responsabilités.

Des ordonnances néfastes

On a dit l’importance des « ordonnances » et en quoi elles conduisent à un véritable renversement des principes du droit[1], aujourd’hui dans le cadre du droit du travail mais demain – qui sait – dans d’autres domaines, en France. Ces ordonnances sont néfastes. Elles constituent un mauvais coup porté à tous les français. Il convient, ici, de redire les arguments qui conduisent à vouloir rejeter ces ordonnances.

Ces ordonnances renversent les règles les plus élémentaires du droit, en particulier dans sa relation entre le cas général et l’exemple isolé. Rien que pour cela elles sont incontestablement dangereuses. De plus, elles exposent toujours un peu plus les militants syndicaux dans les entreprises à la répression patronale en rognant drastiquement sur l’ensemble des protections que leur offrait le Code du Travail. En cela, elles introduisent une différence de statut légal entre l’employeur et l’employé, différence dont on peut se demander si elle ne contrevient pas à l’esprit même de notre Constitution.

Ces ordonnances vont conduire à une fragilisation exacerbée des travailleurs et ce alors que la France compte plus de 4,5 millions de chômeurs. Leur impact, que ce soit sur les revenus des travailleurs que sur les conditions de travail, sera dramatique. Le coût réel de ces mesures ne se mesurera pas seulement en perte de pouvoir d’achat mais en accroissement de la souffrance au travail, du nombre de ce que l’on appelle des « burn-out », euphémisme pour parler d’un épuisement moral et physique profond, des suicides. Car, et on ne le dit pas assez, l’évolution actuelle des relations dans l’entreprise est une cause croissante de mort et de maladies. C’est aussi cela, l’enjeu des « ordonnances ».

Ces ordonnances sont en réalité inutiles, comme le montrent les exemples des pays voisins, que ce soit l’Italie ou l’Espagne, où nulle corrélation entre l’emploi et les réformes du code du travail n’a pu être établie, et où, en Italie tout particulièrement, on se pose désormais la question de revenir sur ces réformes. Or, le seul argument qui a pu être articulé par les défenseurs des ordonnances concernait justement l’emploi.

Les raisons de l’obstination du gouvernement

Pourtant, il ne fait aucun doute que le gouvernement, et au-dessus de lui le Président de la République, veulent faire passer à tout prix ces réformes. Les diverses remarques insultantes proférées par Emmanuel Macron au sujet des adversaires de ces réformes, depuis ces 15 derniers jours[2], en dit long tant sur la méthode que sur le fond.

La méthode est celle de tous les pouvoirs despotiques : qui n’est pas d’accord avec moi est « contre la France ». J’avais été déjà le témoin de l’emploi de cette méthode de manière systématique par les ultra-libéraux en Russie, de 1992 à 1996. J’y avais vu une nette parenté avec les méthodes du stalinisme le plus sanguinaire. C’était d’ailleurs pourquoi j’avais parlé, dans un livre publié en 1996[3], de « libéral-stalinisme », autrement dit de réemploi des méthodes staliniennes dans un but libéral. Le fait de qualifier « d’extrêmes » tous ceux qui s’opposent à ces réformes montre bien qu’aujourd’hui le gouvernement comme le Président ont adopté une pensée de guerre civile.

Sur le fond, la logique de ces réformes peut être tracée dans le cadre créé par l’Union Economique et Monétaire, autrement dit par la zone Euro. Emmanuel Macron, d’ailleurs, à l’honnêteté de ne pas le cacher. Il a dit, à de nombreuses reprises, que dans son esprit ces réformes étaient nécessaires à la crédibilité de la France face à l’Allemagne et aux institutions européennes. Qu’il y ait une différence nette entre France et Allemagne est une évidence. Mais, cette différence tient surtout à la pathologie sociale allemande : on sait qu’un pays, au sein d’une Union Monétaire ne peut développer une balance aussi structurellement excédentaire que l’Allemagne. D’ailleurs, plus de 95% de l’excédent commercial de la zone Euro se réduit au seul excédent commercial de l’Allemagne. Emmanuel Macron et son Premier ministre, Edouard Philippe, ne font ainsi qu’appliquer les ordres pris que ce soit à Berlin ou à Bruxelles.

Le lien entre la construction européenne, la monnaie unique, et la casse du droit du travail est aujourd’hui avéré. Il ne sert à rien de vouloir sur ce point, se cacher les yeux.

Une dégradation sensible de la démocratie

Si la lutte contre les ordonnances et contre le gouvernement est aujourd’hui une priorité, ce n’est donc pas seulement à cause du contenu de ces dites ordonnances. C’est aussi parce qu’elles vont conduire à un recul très profond de la démocratie et des règles sociales dans notre pays. Les ordonnances, ici, ne sont que la conséquence ultime de la perte de souveraineté de notre pays. Et, comme toujours, la perte de la souveraineté se traduit immédiatement par un recul profond de la démocratie. Croire que l’on pourrait faire vivre la démocratie dans un pays qui aurait abdiqué sa souveraineté est au mieux une dangereuse illusion, au pire une compromission mortifère. Ces ce qui explique que la lutte contre ces ordonnances ne peut s’arrêter aux seuls textes des ordonnances. Il faut aller aux racines du mal. Souvenons nous alors, souvenons nous toujours de cette phrase prémonitoire de Bossuet : « Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance »[4].

De ce point de vue, ne pas mettre en exergue la question de la souveraineté, et en conséquence celle de l’euro, dans cette lutte contre les ordonnances ne peut que conduire à de cruelles désillusions.

Le spectre de la division

Mais, d’autres choses commencent à donner le goût amer de ces désillusions : c’est avant tout la division de ceux qui combattent ces ordonnances et surtout la politique qui les sous tend.

Division syndicale, tout d’abord, que l’on a vu se manifester depuis environ deux semaines pour des raisons tant circonstancielles que des réflexes boutiquiers. Même si une partie de l’appareil de Force Ouvrière ne suivra pas sa direction dans la compromission avec le gouvernement, le mal est fait. Il ne se limite pas, cependant, à la division syndicale ; il y a la division politique aussi. Cette dernière est issue de réflexes sectaires et passéistes, mais réflexes qui sont aujourd’hui puissamment enracinés dans la culture des différents partis. Quand Jean-Luc Mélenchon s’en prend aux électeurs du Front National, les traitant de gros bras de bistrots, il dit une stupidité et commet une grave erreur. Plutôt que de tenir des propos, qui relèvent bien, eux, du comptoir de bistrot, il aurait dû se souvenir du discours qu’avait prononcé en avril 1936 sur les ondes de Radio-Paris Maurice Thorez, alors dirigeant du PCF : « Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu croix de feu parce que tu es un fils de notre peuple que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux comme nous éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe »[5]. On peut faire de nombreuses critiques à Maurice Thorez, et à sa soumission aux ordres de Staline en particulier, mais il y avait là une intelligence politique qui manque cruellement au dirigeant de la France Insoumise ;

Mais alors, que dire quant aux propos tenus par Marine le Pen lors de sa réunion de rentrée le samedi 9 septembre à Brachay. Les termes de certaines de ses attaques, comme « islamo-trotskiste » sont non seulement faux en ce qui concerne Jean-Luc Mélenchon, mais aussi d’une profonde stupidité à cause de ce à quoi ils font référence (pour le dire, le terme « hitléro-trotskiste » qui fut utilisé par les staliniens pour justifier les éliminations physiques des militants trotskistes). Sur le fond, que Marine le Pen veuille contester le fait que la France Insoumise représente aujourd’hui l’aile la plus en pointe de l’opposition à la politique d’Emmanuel Macron peut se comprendre. Mais, elle ne pourra contester ce fait qu’en construisant elle-même sa propre crédibilité. Elle doit le comprendre et s’en persuader. Et, pour cela, il faudra bien plus qu’un discours. Il faudra qu’elle s’interroge avec rigueur et honnêteté sur les raisons de son comportement lors du débat à la veille du second tour de l’élection présidentielle, comportement qui lui a aliéné de nombreuses voix et qui a conduit à une « re-diabolisation » de son personnage. Elle s’enferre dans cette « re-diabolisation » en cherchant à revenir aux thèmes d’origines du FN.

Les alliés de Macron

En un sens l’un comme l’autre, Jean-Luc Mélenchon comme Marine le Pen, se comportent comme si, à eux seuls, ils pouvaient espérer vaincre ; funeste erreur. L’article « Les curieux migrants du second tour » paru dans le Canard Enchainé du 6 septembre 2017 montre bien qu’il y a une certaine porosité entre l’électorat de France Insoumise et celui du Front National. Les dirigeants locaux de ces deux forces le savent bien, et dans certains cas l’admettent en privé. Cela ne veut pas dire que ces forces aient le même discours, loin de là. Les divergences entre les deux sont importantes, et ne sont pas réductibles par un coup de baguette magique. Mais, justement, quand on incarne des positions et des propositions différentes on sait d’où on parle et l’on peut se parler. Cela semble avoir été oublié des deux côtés.

Par leurs comportements, même si les causes peuvent en être bien différentes, Jean-Luc Mélenchon et Marine le Pen sont aujourd’hui des alliés de fait d’Emmanuel Macron. Alors que ce dernier s’effondre dans les sondages et commence à faire l’objet d’un rejet par l’opinion publique, sa plus grande force reste la division de ses opposants. C’est dire, alors que s’ouvre une période de lutte qui sera certainement intense, à quel point le spectre de la division plane au-dessus du combat contre les ordonnances. Si ces ordonnances sont adoptées, si elles conduisent aux drames que l’on peut craindre, il faudra aussi que, parmi ceux qui les refusent, on se regarde dans la glace et que l’on se demande jusqu’à quel point, pour des raisons de « tactiques » ou d’égo personnel, on n’a pas été en réalité connivent dans leur adoption.


[1] Voir « Les ordonnances désordonnées » note publiée le 1er septembre sur le carnet RussEurope,
https://russeurope.hypotheses.org/6253

[2] Voir, « Macron, le dérapage de trop », note publiée sur le carnet Russeurope le 8 septembre 2017,
https://russeurope.hypotheses.org/6264

[3] Sapir J., Le Chaos Russe, Paris, éditions La Découverte, 1996.

[4] Bossuet J.B., Œuvres complètes de Bossuet, vol XIV, éd. L. Vivès (Paris), 1862-1875, p. 145. Cette citation est connue dans sa forme courte « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes ».

[5] Voir le texte et l’analyse de Jacques Serieys sur
http://www.gauchemip.org/spip.php ?article19319

Jacques Sapir
Ses travaux de chercheur se sont orientés dans trois dimensions, l’étude de l’économie russe et de la transition, l’analyse des crises financières et des recherches théoriques sur les institutions économiques et les interactions entre les comportements individuels. Il a poursuivi ses recherches à partir de 2000 sur les interactions entre les régimes de change, la structuration des systèmes financiers et les instabilités macroéconomiques. Depuis 2007 il s’est impliqué dans l’analyse de la crise financière actuelle, et en particulier dans la crise de la zone Euro.
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