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DECONSTRUIRE LA MONDIALISATION
AVEC AMMAR BELHIMER…
par Richard Labévière

dimanche 24 septembre 2017, par Comité Valmy


DECONSTRUIRE LA MONDIALISATION
AVEC AMMAR BELHIMER…

« Au cœur du monde, il y a le Dieu argent. C’est là qu’est le premier terrorisme, a dit le pape François. S’il fallait paraphraser les Dix Commandements de Dieu donnés à Moïse sur le Sinaï pour définir les règles qui organisent le Consensus de Washington – fondateur de l’ordre néolibéral -, cela donnerait un Décalogue explosif. Même s’il n’épargne pas les autres sphères, c’est dans l’économie que l’intégrisme néolibéral fait le plus de ravages. Le modèle se résume à une mixture de thatchérisme, de reaganomique et de Consensus de Washington , tous favorables aux privatisations, à la libéralisation économique et à des banques centrales préoccupées uniquement par l’inflation et, accessoirement, par la stabilité des prix, hors de toute considération de croissance. Déformation du réel, culte de l’évaluation et mépris de la justice, domination d’une caste et idéal sécuritaire, tels sont les signes les plus manifestes du nouvel ordre néolibéral… »

Ces lignes d’ouverture tissent le fil conducteur du dernier livre d’Ammar Belhimer1 pour déconstruire la mondialisation, en produire une pensée critique susceptible de forger les outils d’alternatives possibles : sans doute l’un des ouvrages les plus importants des dix dernières années ! Il y a quelques mois, en décembre 2016, dans les colonnes d’Afrique-Asie, nous avons déjà salué son précédent livre – Les printemps du désert2 -, qui tordait le cou aux mythologies, mièvreries et autres propagandes des « révolutions arabes ».

Sortis des presses d’ANEP-Editions (l’entreprise nationale de communication, d’édition et de publicité d’Algérie), il va sans dire qu’aucun média parisien – à part Afrique-Asie – n’a pris la peine d’ouvrir ces ouvrages capitaux, encore moins d’en dire quelques mots…

AU-DELA DE PIKETTI

Sans doute sans l’avoir davantage lu, les mêmes communicants paresseux connaissent tous Le Capital au XXIème siècle de Thomas Piketty, parce qu’il a été adoubé par la critique américaine avant d’être encensé en Europe. L’ouvrage a le mérite en effet de démontrer comment le capitalisme contemporain produit structurellement des inégalités arbitraires et dangereuses, dès lors que le taux de rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance de la production et du revenu. Pourtant, tout en cherchant des moyens pour inverser cette tendance, Thomas Piketty ne pousse pas sa démonstration jusqu’au bout et finit par s’en remettre à des « valeurs méritocratiques » sur lesquelles sont censées reposer nos sociétés « démocratiques ».

Ouf, la logique du système est sauve : l’establishment tolère, sinon encourage la critique, mais jusqu’à un certain point admissible ! Politologue averti, Thomas Piketti a bien compris jusqu’où peut-on aller trop loin pour éviter – surtout – d’être catalogué comme un partisan de la lutte des classes, auquel cas son livre aurait été abandonné à la critique rongeuse des souris !

Si la répartition des richesses était une simple question de « valeurs » qu’il suffisait d’amender, comme le préconise L’Emile de Rousseau, cela se saurait depuis longtemps… C’est justement dans ces limites extrêmes de la critique économique, sociale et politique que la contribution d’Ammar Belhimmer prend toute sa dimension, sa pertinence et son importance du point de vue stratégique. Par ailleurs, la diffusion des idées répond aussi à des lois économiques et commerciales incompressibles. De fait, comment une pensée novatrice radicale produite à… Alger aurait-elle l’impudence de franchir les murs de l’ethnocentrisme des élites mondialisées pour être mise en discussion à Wall Street, dans la City, à Bruxelles, Tokyo ou Shanghai ?

L’Histoire nous surprend toujours là où elle peut. Docteur en droit, professeur à l’université d’Alger-1 et chroniqueur du quotidien Le Soir d’Algérie, Ammar Belhimer a signé de nombreux ouvrages et publications de droit économique, dont La dette extérieure de l’Algérie : une analyse critique des politiques d’emprunt et d’ajustement.

Son dernier livre nous propulse au-delà des constats pertinents de Thomas Piketty et nous promet l’apocalypse si nous ne mettons pas en chantier des alternatives à l’actuelle mondialisation, autrement plus sérieuses qu’un débat métaphysique sur les « valeurs méritocratiques », le « développement durable » ou le « capitalisme éthique ».

LE TRAVAIL DE DIEU

« Wall Street fait-elle encore le travail de Dieu ou quelque chose d’utile ? » C’est la question que se pose Lynn Stout, professeure émérite de droit des sociétés et des affaires sur le site du Centre Stigler de l’Université de Chicago Booth School of Business3. Les fonctions théoriquement dévolues aux bourses par les banquiers – lever des capitaux, fournir des liquidités aux investissements et veiller à une juste évaluation des titres pour que le capital circule là où il est le plus productif – ne lui paraissent, pour le moins, pas évidentes. Se référant au désormais célèbre propos du PDG de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, osant soutenir en pleine crise des subprimes de 2008 qu’il fait «  le travail de Dieu, elle invite les banquiers (non psychopathes) à se regarder chaque matin dans le miroir pour les « quantités scandaleuses d’argent qu’ils empochent chaque jour ».

Le qualificatif de « scandaleux » n’est pas inapproprié lorsqu’on sait qu’en 2007 et 2008, les employés du secteur de la finance ont encaissé au total plus de 500 milliards de dollars par année au titre de leur seule masse salariale. Les faiblesses de ce bas monde confirment l’attachement des banquiers et des traders à leurs prétentions quasi-religieuses et messianiques qui se trouvent en ligne directe de l’économie politique britannique. Dans Théorie des sentiments moraux, Adam Smith associait explicitement la main invisible du marché à celle de la « Providence ». Elle est alors, de ce fait, littéralement la main de Dieu. Voilà pourquoi le PDG de Goldman Sachs a l’intime conviction qu’il accomplit « le travail de Dieu ».

Au fil des pages et des lignes, c’est La Leçon d’anatomie de Rembrandt qui nous émerveille. Ammar Belhimer y dissèque la mondialisation actuelle : « le modèle du capitalisme financier poussé à son stade ultime de dérégulation-déréglementation est le grand ordonnateur de l’ordre économique actuel ; il y règne en maître absolu, sans partage ». C’est un homme averti qui le confirme, l’ancien président de la Bundesbank. Voilà ce qu’il soulignait au trait rouge lors du Forum de Davos en février 1996 : « les marchés financiers joueront de plus en plus le rôle de gendarmes (…) Les hommes politiques doivent comprendre qu’ils sont désormais sous le contrôle des marchés financiers et non plus seulement des débats nationaux ».

Pas seulement les hommes politiques. La logique qu’évoque le grand argentier allemand touche y compris les sphères de commandement militaire. Le capitalisme financier irrigue le système comme le sang le fait pour le corps humain. Il touche aux fonctions qu’on soupçonne le moins. Ainsi accorde-t-on à l’Agence américaine de projets de recherche avancée pour la défense (DARPA) de s’être inspirée des spéculations sur les prix du marché pétrolier en encourageant des traders à investir de l’argent dans un FutureMAP. Traduire : marché à terme appliqué à la prédiction. Dans ce modèle, les traders sont le guide et la tête chercheuse du Pentagone. Les spéculateurs auraient intégré à leurs calculs, mieux que ne le font les stratèges militaires, les risques d’attentats terroristes, de guerres civiles, de coups d’Etat et d’autres variables, qui leur permettraient d’anticiper l’avenir.

Le Pentagone aurait suivi leur « flair », enregistré et « analysé » les tendances de ces nouveaux marchés ! « Les marchés à terme ont prouvé qu’ils pouvaient prédire des choses comme le résultat des élections ; ils sont souvent meilleurs que les experts », affirmaient les concepteurs de FutureMAP. Un rapport très important de l’année 2000 place la défense de la « viabilité et de la stabilité de la globalisation » (entendue comme « l’ensemble des systèmes globaux majeurs que sont les réseaux commerciaux, financiers, de transport et d’énergie) au premier rang des « intérêts vitaux » dont la menace justifie des actions militaires.

LE TERRORISME EST UNE ECONOMIQUE POLITIQUE

En remplaçant progressivement l’Etat protecteur, les différents types de gouvernance générés par la mondialisation contemporaine amorcent une régression et autant de ruptures qui s’installent dans la longue durée. Elles rompent avec le vieux modèle de l’Etat-nation souverain qui s’est imposé en Europe occidentale au XVIIème siècle avec les traités de Westphalie (1648) par lesquels les pays européens mettaient fin à trente ans de guerres de religion. Aujourd’hui, la mondialisation détruit les Etats-nations afin de promouvoir une gouvernance globale par les marchés qui multiplie « les guerres sans fin, guerres fondées sur la destruction des échelles élémentaires de régulation politique collective » que sont les Etats. S’ensuit, depuis 1990, la mise en place d’insécurités (globalisation, balkanisation et guerres sans fin) qui produisent de la terreur ubiquitaire. Celle-ci transforme les espace-temps et structure une « terreur organique » et généralisé à l’ensemble du monde.

C’est dans cette interface entre les logiques géoéconomiques et géopolitiques que l’originalité d’Ammar Belhimer prend toute sa force et nous permet de « saisir » la mondialisation dans toute sa plénitude comme un processus hybride, diversifié et complexe. Ses évolutions anomiques et mortifères sont chose bien trop sérieuse pour être abandonnées aux seuls économistes et à leur approche purement comptable qui devient l’idéologie dominante. L’ouvrage d’Ammar Belhimer met à jour les aiguillages géopolitiques qui permettent leur « saisissement » critique : « les nouveaux sujets qui supplantent les Etats que sont les entreprises financières souveraines sont l’expression d’un modèle mafieux généralisé marqué par une militarisation de la pensée économique et l’articulation directe – hors territoire – de la violence sur l’économie ».

Dans cette perspective, qui constitue une véritable « révolution épistémologique » – bien au-delà des certitudes économétriques -, le terrorisme contemporain ne peut plus être analysé comme un accident ponctuel, une poussée de fièvre ou une crise passagère, mais doit être pensé comme un état « normal » et durable, nécessaire à l’intensification et à l’achèvement de la mondialisation4. Le terrorisme est devenu une économie politique, ou plutôt : l’économie politique moderne génère les formes d’un terrorisme globalisé et généralisé.

Privé de l’ennemi communiste depuis la fin de la Guerre froide, l’économie libérale avait impérativement besoin d’un nouveau Grand Autre, d’un nouvel adversaire nécessitant les redéploiements de ses grandes industries, services et autre « intelligences » économiques. Incarné par la libre concurrence que se livrent les surgeons de la Qaïda et de Dae’ch, le terrorisme contemporain conforte et nécessite le redéploiement, la numérisation et la diversification des industries de défense et de sécurité.

Depuis la parution des Dollars de la terreur5, l’auteur de ces lignes a poursuivi recherches, enquêtes et reportages de terrain, ponctués de multiples entretiens avec Ammar Belhimer. En juriste, économiste et géo-politologue, Ammar Belhimer enrichit cette Formation de l’esprit scientifique chère à Gaston Bachelard, engageant à inventer de nouveaux concepts nécessaires à la compréhension, sinon à la transformation des nouveaux enjeux qui font notre actualité. Ainsi, nous pouvions dire : « dans La Part maudite, : l’un de ses essais les plus fulgurants – datant de la fin des années cinquante -, Georges Bataille explique que toute reconfiguration du capital nécessite une part incompressible de gaspillage qu’il appelle la consumation. Le terrorisme contemporain assure aujourd’hui pleinement cette part de consumation, organiquement liée à l’évolution de l’économie mondialisée. Nous y sommes et pas prêts d’en sortir… »6.

QUE FAIRE ?

L’ampleur de la tâche ne saurait se satisfaire des blablas métaphysiques des économistes, des diseurs de bonnes aventures à la Jacques Attali et autres « experts » auto-proclamés en terrorisme et contre-terrorisme. Ammar Belhimer ne propose pas de formule en kit, ni une renaissance incantatoire du Politique.

Il nous met en garde : « la menace viendra des entreprises virtuelles et, encore une fois, de l’incapacité du système financier à conserver son épargne qui ira se placer de façon de plus en plus spéculative dans des fonds gérés par Internet à partir de paradis fiscaux. D’ici à 2035 prendra fin la domination de l’empire américain. La mondialisation des marchés et la puissance des entreprises, en particulier celles des compagnies d’assurance et des industries de la distraction, viendront à bout de la puissance américaine pour lui substituer un monde polycentrique fait de juxtaposition de démocraties de marché. Marché et démocratie y sont des forces égales qui se partagent leurs champs de compétence et respectent leurs frontières. Dans la périphérie, en Chine et dans le monde musulman, la croissance marchande donnera naissance à une classe moyenne qui mettra à bas la dictature et installera la démocratie parlementaire. Mais cela ne suffira pas ! »

Un peu plus tard, « vers 2050, le marché ne se contentera pas d’organiser la surveillance à distance : des objets industriels produits en série permettront à chacun, entreprise ou personne privée, d’auto-surveiller sa propre conformité aux normes. Le nouveau scénario qui se met en place est dans le droit fil de l’Histoire : un marché sans démocratie. Le marché, par nature planétaire, finira par transgresser les lois de la démocratie, par nature locale ».

Et comme Ammar Belhimer est un garçon sérieux, il termine son livre magistral en nous parlant de son local à lui, à partir duquel il travaille, partage et espère : l’Algérie. L’histoire nous surprend là où elle peut disions-nous. L’auteur des Dix nouveaux commandements de Wall Street nous engage à penser et agir d’où nous sommes ! Du local au global… en multipliant les allers et retours du particulier au général, dans une trajectoire qui va d’Aristote à Karl Marx, en cultivant toujours l’optimisme et la joie de la connaissance. Quel grand livre !

Richard Labévière
18 septembre 2017

1 Ammar Belhimer : Les Dix Commandements de Wall Street. Anep-Editions, 1er semestre 2017.
2 ANEP-Editions, premier semestre 2016.
3 Lynn Stout : « Does Wall Street Do God’s Work ? Or Even Anything Useful ? » – Promarket.org ; 1er septembre 2016. 4 Richard Labévière : Terrorisme, la face cachée de la mondialisation. Editions Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2016.
5 Editions Grasset, 1998.
6 Richard Labévière : « Le terrorisme mondialisé est une économie politique… » L’ENA hors les murs – magazine des anciens de l’ENA, numéro 472 juillet-août 2017.

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