COMITE VALMY

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Un nouveau récit européen ?
par Valentin Martin et Jacques Maillard

mardi 17 octobre 2017, par Comité Valmy


Un nouveau récit européen ?

Du bon usage de l’”herméneutique”

L’herméneutique est la science de l’interprétation des récits. Dans sa logique, aussi scientifique que l’est celle de l’astrologie, peu importe que le récit soit vrai, pourvu qu’il produise du sens, qu’il ait une valeur de vérité du point de vue de l’interprétation. Le maître à penser de Macron, Paul Ricoeur, est le grand théoricien en France de l’herméneutique, « science » qui doit son existence à nombre de philosophes allemands. Il vise à redonner du crédit, face à une approche réellement scientifique de la nature et de la société, à tout ce qui ne l’est pas : récit, métaphore, image, légende, parabole, mythe, « narrative », et autres « nobles mensonges ». Certains hommes politiques prisent particulièrement cette approche du « récit évocateur », notamment en temps de crise, pour amener le peuple, foule déraisonnable et mue par les passions (la « Bête » selon Macron), dans une direction choisie par la classe dirigeante, intellectuelle, autoproclamée compétente et rationnelle. "Ce qui est important c’est que, dans l’Histoire, on ait toujours cette part d"herméneutique, mais qu’elle ne vienne pas déconstruire ce rapport » déclarait Macron en prônant la construction d’un « récit national » (https://www.franceculture.fr/histoire/emmanuel-macron-le-recit-national-nest-pas-un-roman-totalitaire )

L’attaque impérialiste de la Grèce contre Troie fut faite au nom du récit de l’enlèvement de la Belle Hélène, l’invasion de l’Algérie par l’armée colonisatrice française fut faite au nom du récit du coup d’éventail du Dey d’Alger au consul de France, l’attaque américaine de l’Irak au nom de la parabole du onze septembre et de la légende des armes de destruction massive découvertes par MM Powel et Bush… Ce dernier avait déclaré à un journaliste : « maintenant, nous sommes un empire, et c’est nous qui créons la réalité (« story telling »).

La CIA préconise l’emploi de « récits évocateurs », notamment en Union Européenne pour maintenir l’unité des espaces en crise. « Leur capacité à forger des récits évocateurs, des idéologies, à attirer l’attention, à cultiver la confiance et la crédibilité servira leurs intérêts et valeurs. » (Le Monde en 2035, Equateurs document, 2017)

Ce lexique étranger au profane est tellement habituel aux dirigeants et lobbies européens qu’ils ne s’en cachent même plus : la France est paraît-il à la recherche d’un « récit » européen (https://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0345-la-france-a-la-recherche-d-un-recit-europeen). En 2013, lançant la campagne européenne « New narrative (nouveau récit) », Barroso déclare : « Nous devons continuer le récit, continuer à écrire le livre du présent et de l’avenir. C’est pourquoi il faut un nouveau récit (narrative) à l’Europe. » http://europa.eu/rapid/press-release_SPEECH-13-357_en.htm Il a appelé artistes, chercheurs et intellectuels à réfléchir à un nouveau récit https://ec.europa.eu/culture/policy/new-narrative_en .En août 2016, Donald Tusk, président du Conseil européen, aux côtés de Merkel, aurait appelé les 27 à se réunir à Bratislava, pour se mettre d’accord sur le nouveau récit.

L’ancien récit

La très bien informée fondation Carnegie, analyse ainsi ce tournant (http://carnegieeurope.eu/strategiceurope/ ?fa=64604). Plus personne en Europe ne croit en l’ancien récit européen : « l’UE-c’est-la-paix, l’UE-c’est-la-prospérité », antienne ânonnée depuis Maastricht, et qui a reçu un coup d’arrêt avec le Brexit et la montée en puissance des partis dits « populistes », c’est-à-dire anti-euro. Sans même parler de l’excursion yougoslave, l’ « arc de crise », qui entoure l’UE de l’Ukraine à la Lybie rend difficilement crédible la vocation pacifiste de l’Union Européenne, de même que les bruits de botte qui se font entendre à la frontière russe.

Par ailleurs, l’érosion de la qualité et du niveau de vie des classes moyennes et des prolétariats européens ont accru le ressentiment vis-à-vis de la mondialisation. Les peuples d’Europe, hors oligarchie, sont les grands perdants de la mondialisation. Hormis les 10% des plus riches Européens, plus personne ne croit en l’Europe sociale ou en l’Europe puissance industrielle.
L’UE apparaît aujourd’hui comme une création au service des plus riches. Les super-riches, ont accru, depuis Maastricht, de façon phénoménale leur richesse et leur pouvoir : les dix premières fortunes de France ont vu leur patrimoine être multiplié par 30, de 10 milliards en tout en 1996, à 300 milliards aujourd’hui (« Challenge » de septembre 2017).

Un nouveau récit ?

Il aurait donc fallu changer de récit, faire croire autre chose à la foule incrédule. Après l’Europe-c’est-la-paix, place à L’Europe-qui-protège ! Le nouveau récit européen serait la lutte contre l’immigration, contre le terrorisme, et contre la mondialisation. « L’UE a changé son récit (narrative) pour se recentrer sur l’immigration, le terrorisme et la mondialisation » (Carnegie)

La question de l’immigration aurait été résolue de façon très brutale. L’UE a organisé des camps de détention (hotspots) où les migrants sont retenus, dans le but de sélectionner les réfugiés politiques des migrants économiques. Dans certains pays, comme la Libye, les migrants y subiraient un véritable calvaire. Les flux venant de Méditerranée ont, semble-t-il, fortement décru. (https://www.la-croix.com/Monde/Europe/LEurope-ferme-portes-migrants-2017-08-27-1200872283)

Dans son discours d’Athènes, Macron a appelé a une souveraineté européenne pour lutter contre les autres grandes puissances, en première ligne les Etats-Unis, prétend-il.

Contre le terrorisme, une politique de défense européenne serait en construction. Le récent discours de Macron à la Sorbonne prônant la construction d’une défense européenne au nom de la lutte anti-terroriste témoigne de ce bouillonnement d’idées : parquet européen anti-terroriste, FBI européen, commissaire européen à la sécurité, fonds européen de défense au nom de la lutte contre le terrorisme, police européenne des frontières, appel de Macron aux volontaires européens à rejoindre l’armée française, rétablissement du service militaire obligatoire pour armer moralement les citoyens, projet d’un service militaire européen, rétablissement de la garde nationale, projet de transformer Sentinelle en une force d’intervention.

La loi anti-terroriste fait passer dans le droit commun l’état d’urgence, avec perquisitions administratives, assignations à résidence, contrôles d’identité au faciès, dénoncés par Jacques Toubon comme visant exclusivement la minorité musulmane. Parallèlement des personnalités militaires comme le général Benoît Puga, ancien chef des forces spéciales, proche des intégristes catholiques, sont invitées à Bilderberg, ce qui est généralement un bon tremplin pour être propulsé à des fonctions clés (Macron en 2014, Philippe en 2016). Benoît Puga fut chef d’Etat Major particulier du président Sarkozy, puis du président Hollande, et est aujourd’hui grand chancelier de la légion d’honneur, et à ce dernier titre décora un prince saoudien…

Des diverses interprétations des récits

L’avantage de l’approche “herméneutique” des récits est que les interprétations des événements et des discours peuvent être diverses, laisser songeurs, laisser émerger des questions.

Concernant la mondialisation et les Etats-Unis, il y a certes une opposition de façade à un certain « isolationnisme » de Trump. Mais, selon des sources bien informées, l’état profond américain - CIA, banques, complexe militaro-industriel - contrôlerait complètement l’UE et ses élites. Le journaliste allemand Udo Ufklotte dénonce ce contrôle sur les médias et les politiques européens. Dans son livre « Journalistes achetés » , (seule la version allemande, « Gekaufte journalisten » est disponible…), celui-ci expose la corruption totale des élites intellectuelles, politiques et médiatiques par les systèmes de renseignement occidentaux, l’oligarchie économique et la haute finance. Il expose aussi la totale intégration, dépendance de l’Allemagne envers cet Etat profond, avec ses organisations plus ou moins discrètes : « young leaders », « pont Atlantique », Bilderberg, fondations Soros, Carnégie et Rockefeller, prix divers, etc. Avec Macron, il semble que la France s’aligne totalement, et se fond dans cette « Europe Nouvelle », germano-US. Le discours anti-mondialisation n’est-il pas en fait avant tout dirigé contre la Chine ?

Concernant l’immigration, la soudaineté de la crise des migrants et sa mise en scène médiatique laissent également songeur. Des journaux autrichiens ont écrit que ces flux auraient été organisés par des agences américaines (http://www.medias-presse.info/les-etats-unis-financent-limmigration-massive-vers-leurope-affirme-un-agent-des-services-de-renseignement-militaires-autrichiens/37181/), Merkel ayant mis de l’huile sur le feu en appelant à la venue d’un million par an. En un an, l’immigration est devenue la préoccupation première des Européens selon les sondages (http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/08/01/01016-20150801ARTFIG00099-l-immigration-principale-preoccupation-des-europeens.php). Dans les discours des politiques, les « migrations » apparaissent comme un problème, un défi, et non plus comme une chance. Les partis dits populistes, comme le FN et l’AFD ont transformé leur discours anti-UE en discours identitaire anti-migrants et anti-islam. Les sorties de Macron sur l’immigration (http://www.rfi.fr/afrique/20170829-terrorisme-migration-deux-priorites-africaines-macron), les “huit enfants par femme africaines”, et sur les navires qui ramassent « du » comorien s’inscrivent dans cette dérive identitaire de l’Europe. En arrière-plan, se lit l’idée que l’immigration blanche et chrétienne ne posait pas les problèmes que posent les migrants Africains.

Cette crise, qu’elle fût subie ou déclenchée, n’a-t-elle pas été utilisée pour faire émerger le « sentiment d’un destin de communauté européen » (Tusk), d’une identité, d’une citoyenneté souveraine face à l’invasion arabo-musulmane ? La CIA regrette en effet que « L’Union n’ait pas su créer de sentiment de destin partagé chez ses citoyens » (Le monde en 2035, p.181). Ce stress n’a-t-il pas été utilisé pour vacciner les populations contre toute velléité de protestation anti-européenne ? Il faut rappeler que le mot « Européen » apparaît pour la première fois au 8è siècle dans le contexte de la lutte contre les invasions arabo-musulmanes (1).

De même, on peut avoir des réserves sur la sincérité de la lutte contre le terrorisme. Selon le juge Trévidic, c’est l’Occident fabrique l’islamisme. Un ministre russe déclare que la coalition emmenée par Washington détruit tout (infrastructures de l’Etat syrien surtout) sauf Daech (http://www.presstv.com/DetailFr/2017/10/11/538256/Walid-alMouallem-Sergue-Lavrov-terroriste-Damas-Syrie-Daech-tatsUnis-coalition-américaine). Et notre ministre des affaires étrangères ne déclarait-il pas que al Nosrah (lié à al Qaida) faisait du « bon boulot » ?

On sait que les islamistes ont été utilisés en Libye, en Syrie et ailleurs. Les alliances objectives avec l’Arabie Saoudite et le Qatar sont de fait une alliance avec le wahhabisme.

Néanmoins, la lutte en Europe (réelle ou fictive) contre l’islamisme n’est-elle pas l’occasion rêvée pour souder une Europe en mal d’unité ? Une lutte coordonnée contre une minorité, devenue exécrée par un laisser-faire bien organisé envers les salafistes de tout acabit, frères musulmans en premier lieu, ne serait-elle pas le récit idéal pour faire naître la conscience d’une nation européenne ?

Prospective “herméneutique”

Ce nouveau récit, potentiellement musclé, est parfaitement compatible avec la doctrine de coeur de l’UE : le néo-libéralisme. Cette logique réserve à l’Etat les seules fonctions régaliennes, pouvant aller jusqu’à la dictature militaire, et abandonne les structures de l’économie aux banques et multinationales et les services publics aux religions et oeuvres de charité (rapport EDORA de l’UE, disponible sur le site EPSON).

De plus, ce récit n’est pas incompatible avec un éclatement des pays en grandes régions. Les mouvements indépendantistes catalans ont tiré profit du stress provoqué par l’attentat de Barcelone, du ressentiment face à l’immigration musulmane, notamment marocaine, et de l’impression partagée que Madrid ne les protégeait pas (http://www.huffingtonpost.fr/barbara-loyer/apres-les-attentats-la-catalogne-plus-divisee-que-jamais_a_23154885/). On peut imaginer qu’un attentat de même ampleur en Corse, au Pays basque ou ailleurs auraient des conséquences similaires. Le dérive identitaire européenne est parfaitement compatible avec les régionalismes.

Le terme « terroriste » très vague pourrait aussi désigner d’autres ennemis de circonstance, comme par exemple les combattants du Dombass actuellement, et dans le cas d’une aggravation des tensions avec l’Eurasie tous ceux qui pourraient apparaître comme « anti-guerre », « pro-russe » ou « pro-Chinois »

Ce nouveau récit permettrait aussi de créer toutes les structures - renseignements, contrôles des médias, des frontières, militarisation de la population - pour préparer une guerre classique, ou poursuivre une guerre froide (médiatique, économique, politique et psychologique) contre le véritable ennemi de l’Occident et de la CIA : la Chine et la Russie.

L’Organisation de la Coopération de Shanghai est en train de devenir la première puissance au monde, ce que les Etats-Unis n’acceptent pas. Les avancées accomplies par la Chine dans tous les domaines scientifiques, industriels, techniques et financiers (2) laissent à l’OTAN une brève fenêtre avant de se faire totalement dépasser.

La liste des scénarios reste heureusement ouverte. C’est là un des grands avantages de la logique du récit (« narrative » selon les anglo-saxons) que chaque page de l’histoire écrite peut apporter un nouveau coup de théâtre...

Valentin Martin et Jacques Maillard
Du Bureau national du Comité Valmy
14 octobre 2017

(1) (Jean FLORI, La guerre sainte, la formation de l’idée de croisade dans l’Occident chrétien, Aubier, 2001)
(2) Militairement déjà la Russie dépasse les USA sur nombre de points : croiseurs et brises glace à propulsion nucléaire, envoi d’hommes dans l’espace, cryptographie et piratage de logiciels (voir l’incident en mer noire avec un croiseur US), bombardiers supersoniques, système antiaérien S500…
Sur le plan financier : « Les structures qui pourraient chercher à réorienter la hiérarchisation du pouvoir incluent : la Nouvelle banque de développement créée par le BRICS, et la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures pilotées par la Chine (en complément de la BM et du FMI), l’Universal credit Rating group (en complément des agences de notation Moody et S&P, de China Union Pay (en complément de Mastercard et Visa), et du CIPS, système international chinois de paiement (en complément du réseau de paiement SWIFT) (Le paradoxe du progrès, 2017)

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