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Révolution oblige
par Karine Bechet-Golovko

jeudi 9 novembre 2017, par Comité Valmy


Révolution oblige

Aujourd’hui la Russie aurait pu fêter le centenaire de la Révolution d’Octobre. Elle a décidé de ne pas le fêter. Elle ne sait pas comment célébrer la mémoire de cette Révolution encore trop récente, qui n’a pas été apaisée par une histoire proche trop mouvementée. La complexité du système qu’elle a enfanté, le pouvoir soviétique, déborde la vision simpliste et réductrice que l’époque post-moderne impose. Quelques clés pour appréhender un évènement qui a changé le cours du monde et que nous ne sommes plus aptes à intégrer.

Le discours autour de la Révolution d’Octobre est plein de contradictions. Elles soulignent la difficulté que nous avons à appréhender toutes les dimensions de l’évènement.

Tout d’abord, l’Ancien Régime russe est généralement présenté comme extrêmement faible, raison pour laquelle il a pu tomber face à la montée du peuple. Certes, mais la chute ne fut pas aussi "naturelle" et rapide qu’elle pourrait le sembler maintenant. Avant d’entrer malgré elle dans la Première guerre mondiale, la Russie impériale est en pleine croissance économique, elle prévoit de rattraper son déficit de population dans les 30 années à venir. C’est à ce moment qu’éclate la Première guerre mondiale et que Nicolas II, sous l’influence de ses conseillers, après beaucoup d’hésitations, entre en guerre. Entraînant le pays dans une chaine de difficultés. Il réussit pourtant à réarmer l’armée et sur le front des victoires décisives sont remportées. Une paix disctincte des pays de l’Entente (la France et la Grande Bretagne) est demandée par l’Allemagne, mais ligotée par le jeu de ses obligations et des pressions, la Russie ne signera pas. Cette Russie dite faible a donc une armée structurée et finalement devenue puissante.

Sur le plan économique aussi un bond très important est réalisé à la fin du 19e siècle. Une nouvelle classe apparait, celle d’industriels et de commerçants très riches, les oligarques de l’époque. Mais une classe économique dépourvue de pouvoir politique, le système impérial ne leur laissant pas de place. Ce décalage va déboucher sur les premières secousses du 20e. Profitant de l’affaiblissement de la Monarchie avec la défaite de la guerre contre le Japon, le mouvement de 1905 est possible, débouchant sur la création d’une Douma qui voit un groupe "progressiste" composé des libéraux et de socialistes, ceux que l’on retrouvera à la seconde secousse, celle de la Révolution de Février.

En place, cette alliance que l’on pourrait trouver contre-nature, bien qu’elle existe aujourd’hui dans la plupart des pays d’Europe, va oeuvrer et permettre les conditions politiques de Février, jouant sur le mécontentement social. Car si la Russie impériale est en pleine "révolution économique", dans le sens le plus libéral du terme, l’enrichissement ne profite qu’à une partie de la population et non à tout le pays. Etrangement, ces libéraux si admiratifs du développement des régions dans les pays occidentaux, ne pensent pas à s’occuper de leurs territoires. C’est ici l’écueil du libéralisme pur et dur. Chacun estime alors la révolte sociale inévitable, si le cours politique n’est pas modifié. Le mécontentement sera habilement récupéré par cette alliance folle du libéralisme radical et du socialisme cosmopolite. La faiblesse, et pour certain la trahison de Nicolas II qui abdique en mars, abandonnant à leur sort la majorité de la population qui soutient la monarchie, marque la fin d’une histoire.

Un gouvernement temporaire, débarrassé de la figure impéraiale et composé des grandes fortunes russes et des personnes représentant leurs intérêts, où Kerenski est tout d’abord ministre de la justice puis en prendra la tête, de tendance libérale est immédiatement reconnu par les Etats Unis, qui entrent alors en guerre contre l’Allemagne.

Parallèlement à ce système, le pouvoir des soviets se développe horizontalement, dans les usines, l’armée, les structures locales. L’Etat est détricoté. La verticale de l’armée est cassée, les soldats élisent leurs chefs et ne sont plus obligés d’obéir aux officiers, contre lesquels ils se retournent. Mais pour autant, la guerre doit continuer. Or, les soldats laissés à eux-mêmes, sans aucune autorité supérieure, désertent massivement, les défaites s’accumulent. Une guerre ne se fait pas sans armée et une armée ne fonctionne pas sans Etat. Le chaos règne dans le pays, où tout est désorganisé, sauf la criminalité. La seule chose qui fonctionne sont les meetings, les gens parlent, discutent, estiment ... et n’agissent pas. La parole remplace l’action, le travail n’est pas fait, les ordres ne sont pas exécutés et la cause révolutionnaire est l’excuse à tous les excès du banditisme le plus trivial.

La Russie impériale qui se consolidait aux portes de la Première guerre mondiale, se retrouve en 1917 exsangue, sa population en chute libre, apauvrie, gangrénée par le sécessionisme. A ce rythme-là, le pays allait exploser, serait démembré, pour le plus grand plaisir de ses voisins.

C’est dans ce contexte que Lénine et les bolchéviques avancent. Parfois emprisonnés, s’expatriant, revenant et organisant des mouvements armés plus ou moins clandestins selon les périodes. Il a été affirmé que l’Allemagne avait financé Lénine. Cette affirmation est aujour’hui remise en question, rien ne la prouve. L’Allemagne a facilité le passage des révolutionnaires bolchéviques et leur entrée en Russie, c’est certain. Son but était de désorganiser la Russie pour l’affaiblir. Mais un pays au bord de la ruine, en train de perdre la guerre a-t-il réellement les moyens de financer une révolution ? En revanche, Trotsky revient de son exil doré aux Etats Unis, où son train de vie est particulièrement haut. Ses soutiens financiers sont réels. N’oublions pas qu’avant d’être exilé, puis liquidé sous Staline, il sera le premier ministre des affaires étrangères de Lénine, avant de s’occuper de la mise sur pied de l’Armée rouge et de réussir à intégrer près de la moitié des officiers de l’armée d’Ancien régime. Ce qui a permis son succès. C’est aussi un personnage particulièrement sanguinaire, qui répandra le sang sans compter pour "les besoins de la cause". Après la mort de Lénine, en raison de sa radicalité, il sera exclu du parti. Lénine aura ainsi su stratégiquement utilisé ce personnage non seulement en raison de ses soutiens, mais aussi pour faire le sale travail que toute révolution doit accomplir pour triompher.

Les bolchéviques arrivent à convaincre, notamment les anciens officiers - ce qui est très symbolique - car ils avancent un projet d’Etat. Utopique, atypique, mais un Etat. Or le problème de l’armée blanche est de se battre pour une monarchie sans monarque, pour une république - mais laquelle, sans que ses différents chefs ne soient coordonnés entre eux, tenus par des engagements étrangers. Et l’occupation physique de territoire russe par les armées étrangères est une réalité avant la fin de la guerre civile. De février 1917 à juillet 1918, près d’un million de soldats étrangers entrent sur le territoire russe. Au nord, jusqu’en 1919, se battaient contre les russes les américains, les anglais, les français, les candiens et les italiens. Du côté de la Finlande et des Pays Baltes en descendant jusqu’au Don, se battaient les allemands et les autrichiens jusqu’en novembre 1918. Il y avait également la Turquie au sud et les tchécoslovaques qui faisaient partie de l’armée française dans l’Oural et la Sibérie, sans oublier les américains, les anglais, les italiens, les japonais dans l’Extrême Orient russe. L’armée japonaise n’est partie qu’en 1922. Quant à la flotte britannique, de 1918 à 1920 elle a mobilisé plus de 220 navires de différents types.

Ce sont tous ces éléments, souvent difficiles à concilier, qui nous obligent à réfléchir. D’une certaine manière, la Révolution d’Octobre a été faite contre celle de février, c’est une sorte de contre-révolution, un rétablissement de l’Etat qui était prédestiné au morcellement par les puissances étrangères. Cette Révolution a réussie par l’intelligence d’un homme, Lénine, qui a eu une pensée stratégique au milieu de ce noeud de vipères qu’était devenue la Russie de Kerenski. Kerenski lui-même comprenait le danger que présentait les bolchéviques et leurs leaders. Alors que leur popularité est grandissante, que leurs milices armées s’amplifient, il annonce que Lénine est un espion allemand, cassant les perspectives politiques du mouvement. Mais il les remet lui-même sur les rails dans son combat interne pour garder le pouvoir en amnestiant les leaders bolchéviques un peu plus tard.

En effet, comment "prendre" cet évènement ?

Une révolution, en soi, est une tragédie. Les révolutions n’ont rien de romantique, elles sont faites de sang, de poussières, de sueurs et de beaucoup de chairs humaines. Presqu’autant que d’argent et d’intérêts politiques. C’est le meilleur moyen, qui a longtemps existé, pour utiliser les aspirations idéales des uns aux fins politiques précises des autres sur les moyens financiers des troisièmes, qui n’en tirent pas toujours les résultats escomptés.

Mais une fois qu’elle a été réalisée, l’on peut longtemps en discuter, le fait est accompli. Et cette révolution a changé le cours de l’histoire. Sur le plan idéologique, elle a permis au libéralisme de durer et de se développer, de prendre un visage humain. Sous l’effet de la montée du communisme, les aspirations sociales dans les pays capitalistes ont été prises en compte, compromis nécessaire au libéralisme pour ne pas perdre son poids. Avec la régression du communisme puis sa chute accompagnant celle de l’Union soviétique, cet équilibre a été rompu et le libéralisme radicalisé se transforme en néolibéralisme.

La révolution a cassé le système étatique impérial qui était en pleine croissance avant la Première guerre mondiale, a entraîné une perte de territoires par rapport au territoire de la Russie impériale. Mais l’Union soviétique qui lui a succédé a permis l’industrialisation du pays, l’alphabétisation massive de la population, la généralisation du système de santé, a fait entrer la Russie de plein pied dans le 20e s.

Cette Révolution d’Octobre a permis aussi la victoire de 45, car sans elle la Russie comme grand pays n’aurait pas survécu à Kerenski. Elle n’aurait pas été là pour combattre le nazisme. Ce nazisme résultant de l’esprit de vengeance de la défaite de la Première guerre mondiale et de la saignée de l’Allemagne opérée par les apétits démeusurés des vaiqueurs.

La Russie actuelle n’arrive toujours pas a intégrer ces contradictions, les plaies sont encore trop vives. Un siècle après ? Peut être pas vraiment un siècle, finalement. Entre temps, il y a eu 1991, la revanche de la Révolution de Février. Ce libéralisme triomphant et globalisé, cosmopolite l’éclatement du territoire - dont l’arrivée de conséquences plus funestes, à savoir le démentellement total du pays, ont pu être évitées avec le départ de Eltsine. Mais toute une partie de cette caste au pouvoir se reconnaît totalement dans la Révolution de Février, son libéralisme dévorant, son cosmopolitisme, le pouvoir au capital, avec un socialisme désidéologisé et instrumentalisé.

La Russie se trouve à la porte du culte des victimes, célébrant son mur des lamentations justement cette année, ceux qui l’on exigé oubliant le murs des dénonciations, transférant ainsi la responsabilité sociale et collective sur un homme, se blanchissant et s’exhonérant de toute réflexion gênante, lui permettant ainsi de développer le culte de la haine. Le "régime" est coupable, en bloc et en totalité. Le régime est un homme, ou quelques uns, mais les individus, eux, sont en bloc innocents. Et cela ne se discute pas. D’une certaine manière heureusement, sinon la société exploserait. Donc comment, dans ce contexte, pas même célébrer mais au moins réfléchir calmement à cette "Révolution" qui a instauré ce "régime" ?

Cette révolution qui était anti-libérale donc inacceptable aujourd’hui, ce "régime" dont pourtant la Russie actuelle utilise tous les acquis scientifiques, les commercialise, était très différent selon les époques et le prendre en bloc est un non-sens, mais il ne peut a priori être accepté vue l’idéologie dominante.

Dans ce contexte, comment établir la continuité de la Russie, ce pays qui n’est pas né en 1991 ? Avec l’Ancien régime. Certes. Mais l’engouement pour la monarchie est parfois surprenant, décalé. Tout d’abord, parce qu’elle n’a de sens que d’un point de vue historique et culturel, autrement dit pour le passé et non pour l’avenir. Ensuite, parce qu’elle n’a de sens que dans la continuité, c’est-à-dire en assumant la période soviétique, avec ses apports et ses dérives.

Peut être faudra-t-il encore du temps à la Russie, non pas tant pour accepter cette Révolution d’Octobre que pour accepter la période soviétique comme partie de son histoire. Ce qui nécessite un mûrissement des élites actuelles, moins de naïveté admirative envers ce qui n’est plus du libéralisme. Peut être faudra-t-il d’autres élites.

Est-ce en fin de compte la Russie ou l’époque qui n’arrive pas à digérer cette Révolution d’Octobre ? Notre époque post-moderne est-elle apte a appréhender une réalité si brut ? L’on peut en douter. Nos révolutions sont "décolorées", sans éclats, sans idées, sans grandeur. Elles cachent à peine les bas intérêts qu’elles défendent, lorsque les élections n’ont pu les servir docilement, et sont portées par des hommes à leur dimension, aussi fades, aussi creux, dans pantins habillés pour les circonstances. La Révolution d’Octobre est un évènement d’une autre carrure. Il nous faudra à nous aussi une nouvelle époque pour pouvoir la saisir.

Karine Bechet-Golovko
mardi 7 novembre 2017

Russie politics


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