COMITE VALMY

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La Russie doit accepter
le conflit avec les Etats-Unis pour en sortir
par Karine Bechet-Golovko

jeudi 14 décembre 2017, par Comité Valmy


La Russie doit accepter le conflit
avec les Etats-Unis pour en sortir

Les Etats-Unis renforcent le combat contre la Russie dans cette période pré-électorale. L’opération est clairement lancée et ce sur deux fronts : d’une part sur la société, afin de discréditer le fondement patriotique du pouvoir qui est aussi l’axe de l’électorat de V. Poutine, d’autre part en faisant pression sur l’entourage oligarchique du Président. Des JO aux sanctions financières, la mécanique s’emballe sans rencontrer à ce jour trop de résistance.

Les élections présidentielles russes approchent et la nouvelle candidature de V. Poutine n’est, pour le moins, pas favorablement perçue en Occident. Si les mesures frontales visant à l’isolement de la Russie n’ont pas fonctionné, si les sanctions ont permis de relancer l’économie intérieure et la russophobie de resserrer le peuple autour du président sur le mode patriotique de la "Patrie en danger", il semblerait que les Etats-Unis aient tiré les leçons de leurs échecs et changent de mode d’action.

Discréditer le fondement patriotique
et donc la raison du vote Poutine

La base électorale de V. Poutine n’est pas composée de ceux qui ont assisté à la première de Nureev, eux voteront plutôt Sobtchak ou Iavlinsky ; ni des business men en manque de dérégulation, qui voteront Titov. Son électorat est principalement composé de la masse populaire, celle qui a besoin d’un Etat pour relancer l’économie réelle et non les bitcoins, celle qui a besoin d’un Etat qui assure la médecine et l’enseignement car c’est une société qui fait des enfants et a des grands-parents, non pas un groupe d’individus déracinés, "nombrilisés", bref cosmopolites.

Cette base électorale a été confortée dans son choix par différentes mesures permettant de relancer le pays et surtout par l’apogée atteint avec le rattachement de la Crimée, où toute une population s’est regroupée autour d’un drapeau. Avec l’intervention en Syrie, où au nom du drapeau, les soldats défendent le pays contre l’expansion du terrorisme. Et ce drapeau n’est pas neutre, il est tricolore.

La facilité désarmante avec laquelle l’élite politique et sportive a craché sur le drapeau (voir notre texte ici) en acceptant sans aucune condition ni résistance de participer de manière "neutre" aux JO a déstabilisé ceux qui pensaient qu’à la différence de l’ère Eltsine les symboles de l’Etat avaient une valeur. Comme on a pu le lire ici ou là, les sportifs doivent se montrer, faire des performances, car les JO sont avant tout un "business" et les athlètes en ont besoin aussi pour signer des contrats - cela n’a donc rien à voir avec le pays, le drapeau sera bien présent mais bien proprement plié au fond de soi. Cette démonstration d’hypocrisie retransmise sur toutes les ondes hier soir montre à quel point ce petit monde est totalement décalé des réalités du pays, ne pense même pas que cela puisse exaspérer. Il espère au contraire rassurer les gens avec une sorte de patriotisme condescendant bon marché. Les sportifs et leurs fédérations veulent participer ? Qu’ils y aillent, il n’est pas nécessaire d’en faire un évènement national, ils n’y représentent qu’eux de toute manière.

Cette hypocrisie si facilement et naturellement amenée a creusé un fossé dangereux avec le "bon peuple", que l’on fait vivre sur la base de l’idée patriotique. Or, un patriotisme sans Etat et sans drapeau s’effondre. Soit il est pour tout le monde, soit il n’est pas.

Ce facteur de déstabilisation arrive à point nommé avant les présidentielles russes de ce printemps. Comment réagira l’électorat face à la discréditation de l’idée qu’il croyait incarnée par son candidat ? La légitimité du système de gouvernance du président Poutine repose sur une seule chose, et il ne s’agit pas du poids des oligarques, mais sur le réel soutien populaire. C’est bien d’ailleurs pour cela que sa candidature a été annoncée en deux temps : devant les jeunes et dans une usine. Devant le peuple, moderne et traditionnel, mais le peuple.

La décision du Comité olympique russe, les déclarations de Joukov sur le soutien qui sera apporté à tous les sportifs, le retournement du discours de V. Poutine passant en deux semaines du caractère inacceptable de participer sans drapeau à la confirmation de la décision niant l’intérêt du pays, le retournement des chaînes nationales se préparant à montrer finalement les JO, tout cela ouvre une brèche dans laquelle s’engouffre toute une population médusée par tant de légèreté et d’inconsistance. Provoquer le doute sur la véracité du fondement du vote, c’est déstabiliser la base électorale, beaucoup plus sûrement qu’en finançant une opposition caricaturale. Car c’est l’élite elle-même qui scie la branche sur laquelle elle est assise.

Pression sur l’entourage oligarchique

Le second moyen d’action pré-électoral est de toucher "le rempart" du pouvoir, à savoir le cercle oligarchique. Cette action est rendue possible par l’interpénétration issue de la chute de l’Union soviétique entre les milieux d’affaires et les milieux politiques.

La liste des nouvelles sanctions, beaucoup plus violentes et ciblées contre l’entourage du Président doit être prête pour février. En attendant les noms ne sont pas connus, ce qui permet le chantage, mais les moyens d’action promettent d’être très lourds. Comme on peut le lire dans la presseanglo-saxonne :

The next deadline is February 2, when the Treasury Department is supposed to release a list of Russian officials and Kremlin-connected business leaders to be targeted for restrictions. That could include limitations on financial transactions with banks, real estate brokerages, and other institutions.

Speaking to a panel of the Senate Foreign Relations Committee, Mitchell said the Trump administration was committed to meeting that deadline.

The new legislation, called Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act, also includes measures that could impact energy companies doing deals in Europe, or, for example, with commercial ties to the Russian undersea pipeline project known as Nordstream 2.

Faut-il trouver ici l’une des raisons du virage politique incroyable que la Russie vient de prendre sous nos yeux ? Faut-il y voir une des raisons des difficultés que le pays connaît à trouver des réponses réellement adaptées ? Espérons que non, car tout ce mouvement ne s’arrêtera pas là, surtout si la Russie continue non seulement à refuser le combat, mais à le nier.

Un combat à mort qu’il faut accepter

L’agressivité des Etats-Unis contre la Russie ne s’arrêtera évidemment pas avec les JO (personne ne promet de rétablir le Comité olympique russe juste après), pas plus qu’avec le règlement de la situation en Syrie ou dans le Donbass.

La position de Tillerson est ici très significative. Il y a une semaine, Tillerson déclare, presque simplement, que les Etats-Unis n’accepteront jamais "l’annexion" de la Crimée :

“We will never accept Russia’s occupation and attempted annexation of Crimea,” Secretary of State Rex W. Tillerson vowed in his opening remarks at the Organization for Security and Co-operation in Europe.

Mais hier devant l’Atlantic Council, il va beaucoup plus loin. Tout d’abord, il réduit la participation de la Russie en Syrie au soutien à Assad, disant qu’ici, soit, la Russie a choisi un camp, mais qu’en Ukraine, elle s’est approprié une partie de territoire. Les sanctions contre la Russie devront donc être maintenues jusqu’à ce que l’intégralité territoriale ukrainienne soit restaurée.

Maintenant, Tillerson ne parle pas uniquement des Accords de Minsk, qu’il déclare mécaniquement devoir appliquer, de la mission de paix de l’ONU occupant tout le Donbass que la Russie doit accepter, mais ... aussi de l’obligation pour la Russie de se séparer de la Crimée, comme on peut le lire sur le sténogramme de son discours :

We will return to the issue of Crimea. I know that President Putin’s made it clear that that’s not on the table for discussion. It will be at some point. But today, we want to stop the violence in east Ukraine and let’s see if we can solve that one.

Ainsi, les cartes sont abattues : la question du Donbass et de la mission de paix de l’ONU n’est qu’un prélude au véritable but de cette opération, à savoir obliger la Russie à se débarrasser de la Crimée, ultime renoncement annonçant la fin non seulement de l’incarnation de l’idée patriotique, mais aussi du pays qui, dans sa forme actuelle, ne pourrait y survivre. Tout en le sachant pertinemment, Tillerson déclare que, certes, Poutine n’est pas prêt à en parler .... mais ce moment viendra.

Etrange formulation. Pourquoi "ce moment viendra" ? Le danger présenté par cette option ne s’amenuisera pas avec le temps et Tillerson le sait parfaitement. Ce qui peut changer, ce n’est pas l’opinion présidentielle, c’est la situation générale du pays, ce discrédit du patriotisme et donc de l’idée nationale qui permet d’affaiblir l’Etat. Il peut s’agir de l’intérêt non pas cette fois de quelques sportifs et de leur droit incompressible à conclure des contrats publicitaires, mais de l’intérêt encore plus poignant du grand business, intérêt présenté comme confondu avec celui de l’Etat, intérêt qui ici - comme ailleurs - diverge pourtant.

Pour sortir de cette impasse qui conduit le pays sur une pente extrêmement glissante, d’autant plus en période pré-électorale, la Russie doit cesser sa politique d’évitement, ramasser le gant qui lui a été lancé - et relancé quelques fois déjà - et finalement accepter le combat. Mais pour cela, le président Poutine, qui se présente toujours comme le président de "tous les Russes", doit devenir un acteur politique, faire le choix d’être le président de sa base électorale, justement dans l’intérêt du pays. Car il n’est pas toujours possible, principalement en situation de conflit, de réunir les extrêmes.

Karine Bechet-Golovko
mercredi 13 décembre 2017

Russie politics


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