COMITE VALMY

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La Turquie
reprend la tête du monde musulman ?
Par M.K. Bhadrakumar

vendredi 15 décembre 2017, par Comité Valmy


La Turquie reprend la tête du monde musulman

La Déclaration d’Istanbul de l’Organisation de la coopération islamique, qui reconnaît Jérusalem-Est comme capitale de l’État de Palestine est un événement considérable. L’initiative turque de convoquer un sommet extraordinaire à Istanbul aujourd’hui visait à ce but. Le sommet a été bien suivi, bien que convoqué en urgence.

Un absent de marque était le roi Salman d’Arabie Saoudite. Le ministre saoudien des affaires religieuses représentait apparemment le pays. Mardi, la Turquie avait ouvertement nargué l’Arabie Saoudite. Le ministre des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu avait dit, « Quelques-uns des pays arabes n’ont eu que des réactions tièdes (sur Jérusalem). Il semble que certains pays soient très timides avec les États-Unis ». Il a ajouté que l’Arabie Saoudite avait encore à expliquer ce qu’elle comptait faire pour participer.

La déclaration d’Istanbul dit qu’elle « rejette et condamne dans les termes les plus vigoureux la décision unilatérale du président des États-Unis qui reconnaît Jérusalem comme la soi-disant capitale d’Israël, la puissance d’occupation. » Elle invite expressément le monde à reconnaître Jérusalem-Est comme la capitale occupée de l’État palestinien, et demande à « tous les pays de reconnaître l’État de Palestine et Jérusalem-Est comme sa capitale occupée. »

L’OCI a mis la barre haut. Mais l’OCI est largement inefficace et ses déclarations et affirmations en restent généralement au stade du papier. Existe-t-il une différence aujourd’hui ? Oui, il peut y avoir une différence. D’abord, En un trait de plume, la Déclaration d’Istanbul efface les prétentions des USA à être le pays timonier du processus de paix au Moyen-Orient. Le statut de médiateur de Washington a été remis en question par le président de la Palestine, Mahmoud Abbas, lui-même, alors qu’il était considéré jusque-là plus ou moins comme une dupe consentante des agences de renseignement des USA (et d’Israël) et de l’Arabie Saoudite.

Que la colonne vertébrale d’Abbas se soit redressée ne fait que refléter que le sol a tremblé sous tous les pieds. L’opinion populaire dans le Moyen-Orient musulman est devenue anti-américaine à une majorité écrasante. Cela a des implications géopolitiques. Il est à noter que la Russie avait envoyé un représentant au sommet de l’OCI en tant qu’observateur.

Israël pensait de plus en plus, récemment, qu’elle pouvait sortir de son isolement et former une quasi-alliance avec l’Arabie Saoudite. Ce n’était pas un espoir réaliste, et il ne se fondait que sur la personnalité politique du jeune prince hériter saoudien. Les espoirs de ce type doivent désormais être remisés au placard. Israël peut aussi avoir à vivre avec la réalité d’une forte présence iranienne en Syrie pendant des années. Clairement, Israël a visé trop haut. Il est douteux qu’Israël gagne quoi que ce soit à la décision de Trump sur Jérusalem. Même un transfert de l’ambassade des USA de Tel Aviv à Jérusalem peut prendre des années – et, aussi bien, elle peut être gardée en réserve indéfiniment par Washington pour des raisons de convenance.

L’inconnue tient à qui prendra les rênes dans le monde musulman. Le sommet d’Istanbul s’est réuni à l’initiative du président Recep Erdogan. Selon un sondage de Pew, Erdogan est aujourd’hui la personnalité la plus populaire dans le Moyen-Orient musulman.

Il est certain qu’Erdogan fait une tentative déterminée pour reprendre la tête du monde musulman, comme à l’époque des sultans de l’Empire Ottoman. Avec l’Arabie Saoudite piégée dans une transition difficile et un avenir de plus en plus incertain (et la guerre brutale contre le Yémen où elle est enlisée), l’heure de la Turquie peut avoir sonné. La plateforme principale d’Erdogan est l’unité de « l’Oumma ». Son appel à mettre les clivages et divisions sectaires au passé obtient une grande résonance. Et sur le sujet, de plus, la Turquie et l’Iran sont sur la même longueur d’ondes.

Un rôle de meneur conviendrait très bien à Erdogan, puisque cela lui donnerait une « profondeur stratégique » vis-à-vis de l’Occident, outre qu’il consoliderait sa base en Turquie. D’un autre côté, il peut prendre son autorité califale assez sérieusement pour reconfigurer l’OCI en outil d’intervention pour régler des questions musulmanes à travers le monde. Des pays comme l’Inde ou la Birmanie en ressentent déjà la pression.

En conclusion, une période de transformation se profile dans le monde musulman. Trump n’aurait pas anticipé ces retombées quand il a ouvert la boîte de Pandore. Il n’est pas renommé pour ses aptitudes à la stratégie, c’est le moins qu’on puisse dire. L’agence de presse Anadolu a publié un article perspicace, selon lequel le sens de ses obligations envers le lobby Républicain sioniste de Washington, qui a largement contribué financièrement à sa campagne électorale, a presque entièrement poussé Trump a prendre cette décision fatidique sur Jérusalem.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times depuis 2001.

M.K. Bhadrakumar

Traduction Entelekheia
Photo : Mosquée bleue, Istanbul

Paru sur Indian Punchline sous le titre Turkey reclaims Muslim leadership


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