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P. Groudinine, le candidat surprise des communistes
aux présidentielles russes
par Karine Bechet-Golovko

mardi 26 décembre 2017, par Comité Valmy


P. Groudinine, le candidat surprise des communistes
aux présidentielles russes


Le 17e Congrès du Parti communiste a soutenu pour les élections présidentielles de 2018 la candidature, soudainement présentée par Ziouganov lui-même, d’un inconnu en politique, Pavel Groudinine, ayant pendant plusieurs années fait partie d’Edinaya Rossiya (Russie Unie) et toujours pas membre du PC. A la tête d’une grosse entreprise agricole privatisée à la chute de l’URSS, le managment s’invite aussi chez les communistes.

A la fin de ses études d’ingénieur en 1982, P. Groudine est entré dans le "Sovkhoz" de production de fraise en région moscovite, où il a fait sa carrière pour diriger depuis 1995 ce qui est devenu une entreprise privée, souvent présentée par ses partisans comme une sorte d’utopie socialo-capitaliste réussie. En 1997, il est élu à la Douma de Moscou, en 2000 il soutient activement la candidature de V. Poutine aux présidentielles et fait partie du premier cercle de son équipe de campagne, sera membre d’Edinaya Rossiya jusqu’en 2010, lorsqu’il sortira du parti. Ne pouvant être réélu en 2011 au nom de Edinaya Rossiya, cet homme de conviction sera candidat au nom du Parti communiste. Mais il ne pourra participer en raison d’accusations d’extrémisme pour une interview donnée (et blanchi en 2012 par la justice). En 2016, il a tenté d’être élu député au nom du PC et à la Douma de Moscou et à celle de la Région moscovite en même temps, mais n’a pas été élu. Ces deux dernières années, il a été lancé sur les Forums économiques où la bulle néolibérale tient salon, permettant une critique mesurée de la politique économique intérieure et légitimant ainsi l’introduction de la théorie manageriale dans la politique communiste. En 2005, il est élu le "manager" de l’année et recevra le prix du meilleur directeur 2010 ainsi que de nombreux autres pour les services rendus.

Rappelons que Pavel Groudine, dont la candidature a été avancée par Ziouganov qui a manifestement changé d’avis en quelques jours et s’est soudain trouvé trop vieux, n’est pas membre du Parti communiste. Ces candidatures semblent être à la mode chez les policy makers en Russie. A la fois faussement indépendante et bénéficiant du soutien de l’appareil d’un parti. Il est d’ailleurs arrivé au Congrès avec un joli petit film montrant son "miracle utopiste", des ouvriers heureux remerciant le gentil maître. Une sorte de mélange de Fourier et Khrouchtchev, qui sort un bénéfice net de plus d’un milliard de roubles.

Le programme avec lequel il part en campagne est, selon ses dires, celui de Ziouganov qui sera d’ailleurs son chef de campagne. Mais il promet de le retravailler et étant un homme d’affaires le remaniement pourra être profond. Economiquement, rien de nouveau : nationalisation du grand capital, pas mal de populisme ("celui qui travaille doit vivre mieux que celui qui ne fait rien" - mais comment le réaliser ?) et un peu de réalisme (il faut changer de politique socio-économique). Ces propositions concernant les nationalisations sont particulièrement amusantes de la part d’un individu qui a bien réussi la privation de ce qui est devenu "son" entreprise, même si ses partisans insistent sur la participation des travailleurs. Institutionnellement, les positions qu’il défend sont plus intéressantes. L’on voit poindre ici, comme dans le programme de Sobtchak (après sa discussion avec Khodorkovsky), comme dans l’espace postsoviétique suite aux recommandations internationales, le renforcement du Parlement et la limitation du pouvoir présidentiel. La Russie est bien le dernier pays de l’Est où le pouvoir présidentiel est important, il faut s’en occuper.

D’où sort ce candidat surprise ? L’on voit ici la convergence de deux tendances, l’une intérieure et l’autre globale.

Pourquoi Ziouganov aurait changé d’avis ? Parce qu’on lui aurait demandé. C’est la position tenue par une partie des politologues : la candidature de Pavel Groudinine est nécessaire à l’Administration présidentielle, qui peine à mettre un peu de couleur, faute de substance, dans cette campagne jouée d’avance.

Or, ce besoin interne rejoint une tendance plus globale, celle de la disparition des partis politiques faute de politique dans un champ idéologique rigidifié. L’idéologie dominante ne peut être dite. Vous n’allez pas annoncer aux gens : on passe sous gouvernance globalisée, c’est dans l’intérêt du capital, votez pour moi vous n’aurez plus de problèmes d’économies, vous n’aurez même plus le temps d’y penser ; et si ça ne vous plaît pas les migrants sont là pour travailler à votre place et bientôt pour voter pour moi. Pour fonctionner, cette idéologie à peine cachée a besoin du populisme face à elle, car face à une véritable opposition elle ne peut tenir. Donc vous pouvez faire élire Macron avec des slogans a très court terme, adaptés à chaque frange de la population visée, lorsqu’il a en face de lui Marine Le Pen puis Mélenchon. La dérive néolibérale en Russie conduit aux mêmes conséquences, toutes proportions gardées.

P. Groudinine déclare être le seul à défendre une idéologie, que ce n’est pas une question d’idées. Cette position est très pratique. Car sous de grandes déclarations "idéologiques", qui peuvent faire plaisir à l’électorat communiste tout en cherchant à séduire et les patriotes et certains libéraux, cela lui permet de déclarer que l’appartenance au parti est secondaire. Ici déjà apparaît le néolibéralisme : l’individu au-dessus de tout, surtout des structures. Il est vrai que dans sa "carrière", les idées n’ont manifestement pas joué un rôle premier, elles furent changées en fonction des circonstances, flirtant avec les uns et les autres.

Par ailleurs, son arrivée montre la faiblesse objective du PC russe. Obnubilé par la réussite de son entreprise lancée comme argument principal du recours à ce candidat, la logique manageriale a finalement remplacé la logique politique. Ce qui n’est pas une nouvelle, mais reste une surprise au PC russe, qui y avait encore résisté. Le processus de décommunisation continue.

Karine Bechet-Golovko
lundi 25 décembre 2017

Russie politics


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