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Russie : bilan géopolitique 2017
par Karine Bechet-Golovko

mardi 26 décembre 2017, par Comité Valmy


Russie : bilan géopolitique 2017

2017 est une année très contrastée pour la Russie à l’international, tout en excès. Brillante victoire militaire en Syrie, s’accompagnant d’une détérioration sans précédent de ses rapports avec les Etats- Unis et leurs pays satellites et d’une réactivation du conflit en Ukraine. Cette ambigüité s’explique par l’hésitation constante de la Russie à se positionner idéologiquement, sa ligne rouge étant le refus de reconnaissance de l’atlantisme, sans remise en cause du globalisme. Ces hésitations furent interprétées comme la faiblesse et ont entraîné toute une série de mesures internationales contre le pays. Autrement dit, si la Russie a pris sa place sur la scène internationale, elle a encore du mal à capitaliser ses victoires sur le champ politique.

La politique internationale de la Russie est à l’image de sa politique intérieure : une recherche du compromis, l’éviction du conflit, tout en essayant de tendre vers le but fixé avec une vision stratégique à long terme. Elle tente ainsi une conciliation complexe entre la flexibilité au service du pragmatisme et une ligne rouge, celle de la souveraineté .

Comme les époques, les années politiques ne commencent pas au 1er janvier. 2017 a commencé en décembre 2016 avec l’expulsion des diplomates russes par le président américain sortant, B. Obama. Hautement symbolique, ce geste particulièrement insolent, fut le signe de la prise de conscience de la communauté internationale de l’arrivée définitive de la Russie sur leur échiquier. Fin du monde unipolaire, mais contestation d’un monde multipolaire. Ceci a ouvert les portes à une guerre multiforme, et militaire, et économique, et idéologique, et médiatique, visant avant tout à faire plier, renoncer, sinon écraser la Russie dans sa forme de gouvernance actuelle. Et la Russie a mis du temps à prendre la mesure de la menace.

Militairement, les Etats-Unis et la Russie s’affrontent en Syrie et en Ukraine, sur terrains interposés, permettant de garder l’illusion de l’absence de conflit direct. Alors que l’Ukraine ne semblait pas être la priorité de la nouvelle administration Trump, la défaite militaire américaine en Syrie a obligé les USA à reconsidérer leur politique face à cette zone de conflit européen ; toujours utile. La victoire d’Assad, aidé par la Russie, contre Daesh en Syrie a laissé la coalition américaine face à la question délicate de l’efficacité de son soutien à "l’opposition" armée à Assad. Alors que les rencontres de Genève pour établir la paix, sous l’égide de l’ONU et surtout orchestrées par les Etats-Unis, ne fonctionnent pas, alors que l’alternative lancée par la Russie avec ses alliés régionaux d’un Congrès du dialogue national syrien met les Etats-Unis mal à l’aise, l’on voit apparaître la même technologie qu’en Ukraine émerger : jeter le discrédit sur la Russie, la transformer en "pays-agresseur" afin de faire d’une défaite militaire une victoire politique. Une quarantaine de formations armées d’opposition a ainsi refusé de participer à ce Congrès qui se tiendra à Sotchi et, surtout, accuse la Russie d’avoir commis des crimes contre le peuple syrien. Les Etats-Uns font ainsi glisser le conflit sur le terrain politique, où ils se sentent beaucoup plus à l’aise.

Alors qu’en début de mandat Trump était modéré face à la crise ukrainienne, envisageant même une reconnaissance de la Crimée lors de sa campagne, son discours et ses décisions se sont radicalisées après l’échec de la campagne syrienne. Tout d’abord, par la voix de Tillerson, le Secrétaire d’Etat, les Etats-Unis condamnent le rattachement de la Crimée, qu’ils déclarent ne jamais reconnaître et la Russie est qualifiée de pays agresseur. Ensuite, le Congrès autorise la vente d’armes létales à l’Ukraine, alors que le processus de paix pour le Donbass bat déjà sérieusement de l’aile et qu’un rapport de l’ONU démontre la bestialité du comportement de l’armée ukrainienne dans le Donbass. La phase militaire du conflit ukrainien a donc été réactivée, les pourparlers mis dans une impasse puisque chaque élément est transformé en instrument de conflit américano-russe, comme en ce qui concerne les discussions autour d’une mission de paix de l’ONU.

Cette impasse est idéologique. Les Etats-Unis ont besoin d’une allégeance pour que ce monde global reste atlantiste . La Russie veut continuer à participer à la globalisation, qu’elle ne remet pas fondamentalement en cause, mais conteste l’atlantisme . C’est cette position inconfortable qui rend sa politique internationale parfois contre-productive. Elle n’a répondu que très tardivement, en juillet 2017, à l’expulsion des diplomates russes, laissant la possibilité à une interprétation duale de son positionnement. Cet acte d’attente a été interprété comme de la faiblesse, comme la peur du conflit et a eu de nombreuses conséquences, qui auraient peut-être eu lieu indépendamment de cela car il y a une réelle volonté de conflit de la part de la coalition atlantique, comme le développement de l’OTAN le démontre. Ne voulant pas du conflit, la position de la Russie est beaucoup plus difficile : elle doit à la fois être suffisamment ferme et réactive pour éviter d’être trop attaquée, mais ne peut aller trop loin pour ne pas risquer de justifier une objectivisation de ce conflit. Au regard de l’évolution des sanctions américaines, de l’atteinte portée à la propriété diplomatique russe aux Etats-Unis etc, il n’est pas certain que la Russie ait encore trouvé son rythme.

Là où la Russie a, en revanche, réussi c’est à discréditer les Etats-Unis dans la pseudo-sacralité de la légalité qu’ils prétendaient incarner, revendiquant être l’image même de l’état de droit. Or, le rapport de forces dans les relations russo-américaines conduit systématiquement à une violation des règles de droit par les Etats-Unis. Fermer des bâtiments consulaires et diplomatiques russes et en interdire l’accès alors qu’ils sont la propriété de la Russie. Cela sans décision de justice permettant ce qui est en fait une expropriation. Classer RT dans la catégorie des agents étrangers, alors que la loi FARA ne s’applique pas à la presse. Livrer des armes à un pays en guerre. Etc.

En revanche, cette politique de résistance au conflit conduit également au développement de certains conflits en sa défaveur, avec des implications intérieures non négligeables. L’attitude du CIO face à la Russie, l’ excluant des JO d’hiver, est plus le résultat de cette volonté de faire partie intégrante de la communauté internationale globalisée, de cette peur résultant de la période soviétique d’être isolée, qui conduit le pouvoir russe à ne pas prendre de position, que d’un problème de dopage qui serait spécifique à la Russie. Sa faiblesse a été exploitée. Sans que le dopage d’Etat n’ait été démontré, la Russie, comme pays, est exclue des JO d’hiver 2018. Très rapidement, les sportifs déclarent accepter de participer sous drapeau neutre, sans hymne, car c’est "leur" histoire, ça n’a rien à voir avec le pays, qui a fourni et financé les entraîneurs, les équipements, les moyens etc. Si facilement, le patriotisme est rangé au placard, l’intérêt individuel prévaut. Joukov, à la tête du Comité russe olympique suspendu, a annoncé que le pays paiera docilement l’amende de 15 millions $ pour les inconvénients causés à ce petit monde "sportif", un nouveau costume neutre est largement discuté et les chaînes fédérales, finalement, vont montrer ces sportifs neutres d’un pays neutralisé. Le premier but est atteint : discréditer le patriotisme fondant le système politique russe, à la base de sa logique souveraine et des efforts demandés en son nom. Efforts qui ne sont donc pas obligatoires pour tous. Patriotisme qui n’est donc pas toujours obligatoire en dehors du grand défilé du 9 mai et de la mémoire de l’époque - patriotique. Cette ambigüité vient justement de l’hésitation idéologique interne, entre libéralisme et néolibéralisme, qui ne peut rester sans incidence l’international.

Mais la ligne rouge que le pouvoir russe a fixée est fondamentale, elle conditionne l’existence du pays dans sa forme de gouvernance actuelle - et certainement dans ses frontières. La Russie ne peut reconnaître le principe de la domination américaine. Ainsi, elle refuse la condition posée par le CIO obligeant à faire acte de contrition en reconnaissant le bien-fondé du rapport MacLaren. En conséquence de ce refus, peu importe les réformes de la lutte contre le dopage en Russie, elle ne pourra être facilement et automatiquement réintégrée. Car le but premier de cette campagne hystérique n’a pas été atteint par le clan atlantiste, qui a échoué à faire plier le pays.

De la même manière, les sanctions prises à son encontre n’ont pas conduit la Russie à reconsidérer sa place ni dans les organismes internationaux, ni dans ses relations bi-partites. Pour l’instant, la tentative de remettre en cause le droit de véto à l’ONU a échoué, malgré l’instrumentalisation des crises ukrainienne et syrienne. La Russie a payé de plus de 20 millions de morts ce droit, obligeant la communauté internationale à la concertation. Or, domination et concertation ne vont pas ensemble, d’où les difficultés aujourd’hui à comprendre pour les américains le fonctionnement du Conseil de sécurité de l’ONU. Dans le même sens, elle n’acceptera de retourner à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, organisation marginale surtout tournée vers les pays de l’Est, que lorsque son droit de participation pleine et entière sera rétabli. Dans les deux cas, celui de l’ONU et de l’APCE, ces combats ne sont que l’une des différentes facettes du combat mené par les Etats Unis pour rétablir une domination incontestée.

Ainsi, l’année 2017 est une année particulièrement contrastée. Sous le coup de l’intervention en Syrie de la Russie en 2015, dans un premier temps la Communauté internationale n’avait pas saisi tous les enjeux de ce changement de paradigme. Une fois les leçons tirées, le combat lancé est sans pitié. La Russie le mène - à contre coeur. Autant militairement, les victoires sont incontestables, autant politiquement elle n’a pas encore réussi à se décider. Elle fonctionne ponctuellement, par signaux - forts et réels. Le pont de Crimée, la construction des gazoducs, le développement des contacts bilatéraux. Dans un monde désséché par l’hypercommunication, elle tente de faire de la diplomatie du 19e siècle, celle ces actes. C’est un pari intéressant, car effectivement, le réel à long terme domine le virtuel. Mais cette position est contrecarrée à l’intérieur par une poussée néolibérale inquiétante, tentant d’orienter le pays vers le virtuel (numérisation, nouvelles tehcnologies, etc) dans des domaines aussi importants que l’éducation ou la médecine, allant vers une prédominance incontestable de l’individualisme. Cette articulation incongrue fragilise la politique internationale du pays.

Karine Bechet-Golovko
mardi 26 décembre 2017

Russie politics


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