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L’Occident célèbre Malala,
et ignore Ahed. Pourquoi ?
Shenila Khoja-Moolji, Chronique de Palestine

lundi 1er janvier 2018, par Comité Valmy


L’Occident célèbre Malala, et ignore Ahed. Pourquoi ?

Ahed Tamimi, une jeune Palestinienne de 16 ans, a récemment été arrêtée au milieu de la nuit, pendant une descente de l’armée israélienne dans sa maison.

Les autorités israéliennes l’accusent d’avoir « agressé » un soldat et un officier israélien. La veille, elle avait confronté des soldats israéliens qui étaient entrés dans le jardin de sa famille. Peu de temps avant cette intrusion, un soldat avait tiré une balle en caoutchouc dans la tête de son cousin de 14 ans et brisé les fenêtres de sa maison pour y lancer des cartouches de gaz lacrymogène.

Sa mère et sa cousine ont ensuite également été arrêtées. Toutes les trois sont toujours en détention.

On a observé un curieux manque de soutien de la part des groupes féministes occidentaux, des défenseurs des droits humains et des officiels étatiques qui se présentent habituellement comme de grands défenseurs des droits humains et des champions de l’émancipation féminine.

On ne compte plus les campagnes en faveur de l’émancipation des femmes de l’hémisphère sud : Girl Up, Girl Rising, le Sommet G (irls)20, Parce que je suis une femme, Laissez les filles étudier, Déclaration des femmes.

Lorsque Malala Yousafzai, une militante pakistanaise de 15 ans, a été atteinte à la tête et à l’épaule par les balles d’un membre de Tehrik-e-Taliban, la réaction a été radicalement différente. Gordon Brown, l’ancien Premier ministre du Royaume-Uni, a lancé une pétition intitulée « Je suis Malala. » L’UNESCO a lancé « Stand Up For Malala ».

Malala a été invitée à rencontrer le président Barack Obama, ainsi que le secrétaire général des Nations unies de l’époque, Ban Ki-moon, et elle s’est adressé à l’Assemblée générale des Nations unies. Elle a été partout à l’honneur après avoir été comptée dans les 100 personnes les plus influentes par Time magazine, choisie comme femme de l’année par Glamour magazine, et nominée pour le prix Nobel de la paix en 2013, et de nouveau en 2014 où elle l’a finalement obtenu.

Des représentants de l’État aussi importants qu’Hillary Clinton et Julia Gillard, ainsi que d’éminents journalistes comme Nicholas Kristof, l’ont soutenue. On lui a même dédié une journée, le Malala Day !

Mais aujourd’hui nulle campagne #IamAhed ou #StandUpForAhed ne fait la Une des journaux. Aucun des groupes féministes, des groupes de défense des droits ou des personnalités politiques habituels n’a publié de déclarations pour soutenir la jeune fille ou critiquer l’État israélien. Personne n’a institué de Ahed day. En fait, les États-Unis lui ont même autrefois refusé un visa pour une tournée de conférences.

Ahed a, comme Malala, passé toute sa vie à lutter contre les injustices. Elle n’a cessé de protester contre le vol de terres et d’eau par les colons israéliens. Elle a subi de lourdes pertes personnelles, l’occupation lui a pris un oncle et un cousin. Ses parents et son frère ont été arrêtés à maintes reprises. Sa mère a reçu une balle dans la jambe. Il y a deux ans, une autre vidéo d’elle a fait le buzz - cette fois-là, elle essayait de protéger son petit frère qu’un soldat voulait emmener.

Pourquoi n’y a-t-il pas pour Ahed le même tollé international que pour Malala ? Pourquoi la réaction aux tribulations d’Ahed est-elle si insignifiante ?

Il y a plusieurs raisons à ce silence assourdissant. La première est le fait que la violence d’État est globalement reconnue comme légitime. Alors que les actions hostiles d’acteurs non étatiques tels que les talibans ou les combattants du Boko Haram sont considérées comme illégales, une agression équivalente de la part d’un État est souvent jugée appropriée.

Cela comprend non seulement les formes visibles de violence telles que les attaques de drones, les arrestations illégales et la brutalité policière, mais aussi les agressions moins apparentes telles que l’appropriation de ressources comme la terre et l’eau. L’État justifie ses violences en présentant les victimes de ses injustices comme une menace au bon fonctionnement de l’État.

Une fois considéré comme une menace, l’individu perd tous ses droits politiques. Le philosophe italien Giorgio Agamben dit* que l’Etat est considéré comme un pouvoir souverain qui peut suspendre les lois dans un lieu ou une période donnés ; il peut déployer toute sa violence contre n’importe quel individu considéré comme une menace. Les terroristes entrent évidemment dans cette catégorie. Ainsi, l’exécution de terroristes présumés par des drones, hors de toute procédure judiciaire régulière, ne suscite pas beaucoup de remous dans la population.

Ahed, 11 ans, pleure pendant les funérailles de son oncle Rushdi Tamimi, abattu par les forces israéliennes lors d’une manifestation en novembre 2012[Reuters/Mohamad Torokman].

La police israélienne a déployé une stratégie similaire. La raison invoquée pour prolonger la détention d’Ahed est qu’elle « constitue un danger » pour les soldats (qui représentent l’Etat) et qu’elle pourrait entraver le fonctionnement de l’Etat (l’enquête).

Il est inimaginable de faire passer des Palestiniens désarmés comme Ahed - qui exerçait simplement son droit légitime de protéger sa famille avec les moyens d’une jeune fille de 16 ans – pour des terroristes. Cette qualification ouvre la porte à des abus et des tortures sans limites. Le ministre israélien de l’éducation Naftali Bennett, par exemple, veut qu’Ahed et sa famille « finissent leur vie en prison ».

Les souffrances d’Ahed mettent également en lumière l’humanitarisme sélectif de l’Occident, où seulss certaines personnes et certaines causes sont jugées dignes d’intervention.

Selon l’anthropologue Miriam Ticktin, les organisations humanitaires prétendent que des critères moraux président à leurs efforts pour soulager les souffrances humaines, mais il est clair que certaines souffrances sont considérées comme dignes d’être prises en compte et d’autres non, même s’il s’agit de la souffrance d’une femme violée ou malade.

Le père d’Ahed Bassem Tamimi attend en cellule le verdict de son procès au tribunal militaire israélien d’Ofer, près de la ville de Ramallah en Cisjordanie, le 20 mai 2012[AP/Diaa Hadid].

Certaines souffrances sont normalisées et même « disqualifiées du fait qu’elles ne sont plus l’exception, mais la règle ».

On ne considère pas habituellement que le chômage, la faim, la violence, les brutalités policières et la dévalorisation des cultures méritent une intervention humanitaire. Ces formes de souffrance sont considérées comme normales et même inévitables. Ahed, par conséquent, n’a pas le profil de la victime idéale pour une campagne internationale.

Par ailleurs, des jeunes filles comme Ahed qui critiquent le colonialisme et défendent leur nation ne sont pas le genre de femmes émancipées qui plaît à l’Occident. Elle se bat pour la justice contre l’oppression, au lieu de se battre pour une émancipation qui ne profite qu’à elle-même.

Son féminisme est politique, plutôt que centré sur les avantages matériels et le sexe. La manière dont elle utilise sa force, en tant que femme, révèle l’horrible visage du colonialisme et de ses colons, elle est donc qualifiée de « dangereuse ». Son courage et son intrépidité jettent une lumière trop crue sur l’horreur de l’occupation.

Le martyr d’Ahed devrait nous inciter à nous interroger sur notre humanitarisme sélectif. Les personnes qui sont victimes de la violence d’État, dont l’activité militante révèle la brutalité du pouvoir, ou qui défendent des droits d’intérêt général, méritent d’être inclues dans notre vision de la justice.

Même si nous ne lançons pas de campagne pour Ahed, nous ne pouvons pas ignorer son appel à prendre la mesure de la répression, des transferts de population et de la dépossession que subit son peuple. Comme Nelson Mandela l’a dit, « Nous savons très bien que notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens. »

Note :

*Etat d’exception d’Agamben

Shenila Khoja-Moolji
samedi 30 décembre 2017

Traduction : Dominique Muselet

Chronique de Palestine


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