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L’interview du directeur du FSB russe (Partie 1)
par Karine Bechet-Golovko

mardi 2 janvier 2018, par Comité Valmy


A. Bortnikov, à gauche, et V. Fronine, rédacteur en chef de Rossiïskaya Gazeta

L’interview du directeur du FSB russe (Partie 1)

Sortant de sa réserve habituelle, le directeur du FSB Alexandre Bortnikov a donné une interview à contre-courant fin décembre en raison du centenaire des services de sécurité russes. Ce qui a provoqué une montée de colère et d’indignation de la part de la "bonne société progressiste". Toujours la même. Toujours dans le même rôle : celui de la conscience sociale autoproclamée, remplissant tout à la fois les fonctions du juge et de l’exécuteur. Un peu la tchéka des temps modernes, finalement. Quel fut le crime commis par le directeur du FSB ? Ignoble. Impardonnable. Imaginez un peu, à l’heure de la victimisation de masse, il ose replacer les phénomènes dans leur contexte. A l’heure des slogans, il ose l’analyse. A l’heure de l’assimilation du communisme au nazisme, quelle honte, il ne recherche pas de racines dans l’Ancien régime, mais assume pleinement l’acte de naissance soviétique du système du renseignement en Russie. A l’heure du faux culte de la "transparence totale ciblée", il ose légitimer le droit de l’Etat à l’ombre. A l’heure du demi-dieu Individu, il rappelle l’intérêt public. Même la question de la glorieuse démocratisation du pays conduite par Gorbatchev rappelle à quel point il y a eu volonté de ne pas résoudre les problèmes du pays, le conduisant à sa chute.

A lire. A déguster. A réfléchir. Première partie aujourd’hui de la traduction en français de l’ interview de A. Bortnikov du 19 décembre 2017 donné à Rossiïskaya Gazeta : "Le FSB remet les accents". Vu la taille du texte, la suite sera publiée demain.

Alexandre Vassilievitch, le 20 décembre les organes russes de sécurité vont fêter une date importante. Pourquoi vous ne voyez pas, comme par exemple la Procuratura ou le ministère de l’Intérieur, vos racines dans la Russie pétrovienne, puisqu’il existait bien alors un système de renseignement et de contre-espionnage ?

A. B. : En effet, il existait des structures exerçant des fonctions de renseignement et de contre-espionnage, garantissant la protection de l’ordre public et la protection des frontières dès le moment de l’apparition d’un Etat centralisé, mais c’est il y a 100 ans qu’est apparu pour la première fois un système centralisé de renseignement et de contre-espionnage.

L’arrivée de cette date anniversaire est une très bonne occasion pour remettre les accents à leur place et répondre à un certain nombre de questions litigieuses, notamment concernant les évènements de ces années passées. Puisqu’il est bien connu que l’examen des faits en dehors de leur contexte historique nous ôte la possibilité d’examiner objectivement le passé, de comprendre le présent et de prévoir le futur.

Donc, tout ce que le public connaît de l’activité de vos services ne correspond pas à la réalité ?

A. B. : Beaucoup de mythes ont été créés au sujet des organes de sécurité, certains très résistants. Le caractère spécifique de l’activité des services de sécurité ne permet objectivement pas d’informer en temps réel la société sur les opérations menées. Cela favorise l’apparition, disons, d’une "auréole de secret" autour de l’activité des organes compétents et renforce l’intérêt du public pour les sources secondaires, pas toujours favorables à notre égard. Certains, dans la course au sensationnel, augmentent le rôle des services de sécurité dans les évènements qui se produisent, d’autres mentent ouvertement, remplissant leur mission de propagande. L’ouverture postérieure de l’information, la levée du secret sur certains faits, ne permet pas toujours de revenir sur ces mythes bien ancrés.

Les relations de la société aux organes de sécurité ne sont pas linéaires, elles ont beaucoup évolué en fonction de la conjoncture politique. Sur quoi se base le FSB pour apprécier l’activité de ses prédécesseurs ?

A. B. : Pour répondre à cette question, j’aimerais mettre l’accent sur trois moments importants.

Tout d’abord, il faut tenir compte des conditions historiques. Plusieurs fois, les puissances étrangères ont porté atteinte à notre Patrie. Notre adversaire a tenté de remporter la victoire contre nous soit dans un combat ouvert, soit en mettant l’accent sur les traitres à l’intérieur du pays, et tentant avec leur aide de semer la confusion, de diviser le peuple, de paralyser la possibilité de l’Etat de réagir à temps et efficacement aux dangers qui se présentent. La destruction de la Russie reste pour certains une idée obsessionnelle.

En tant qu’organe de sécurité, nous sommes obligés de mettre à nu les intentions de l’adversaire, anticiper ses actions et dûment réagir aux attaques. En ce sens, le critère principal de l’activité de nos services est l’efficacité.

Ensuite, les missions réalisées par les organes de sécurité changent en fonction des enjeux et des dangers, que rencontre l’Etat aux différentes périodes de son existence. Autrement dit, les missions de la Tchéka étaient très différentes de celles du KGB, sans même parler du FSB.Cela a conditionné et la logique des transformations organisationnelles des services spéciaux, et des méthodes de travail.

Et enfin, il ne faut pas considérer les membres des services spéciaux indépendamment de la société, avec tous ses avantages et ses inconvénients. Lorsque la société change, nous changeons aussi.

Aujourd’hui encore, les membres des services de sécurité sont souvent appelés "tchékistes". Cela ne vous dérange pas ce parallèle avec la Tchéka, qui avait été créée comme "l’épée punitive de la Révolution" ?

A. B. : Aujourd’hui, non ça ne dérange pas. Le terme de ’tchékiste" est depuis longtemps devenu une figure de style. Il tire ses racines non seulement dans notre jargon professionnel, mais il est également largement employé dans les milieux journalistiques et dans la société en général. Et il faut comprendre que l’activité des organes de sécurité actuels n’a rien à voir avec celle "exceptionnelle" des premières années du pouvoir soviétique. Je rappelle que la Commission russe d’exception (Tchéka) pour la lutte contre l’activité contre-révolutionnaire et le sabotage auprès du Soviet des Commissaires du Peuple, dirigée par F. Dzerjinsky, a été créée comme un organes temporaire avec des compétences extraordinaires, à une époque où le pays se trouvait dans une situation critique, avec le début de la guerre civile et de l’Intervention étrangère, de la paralysie de l’économie, du règne du banditisme et du terrorisme, de l’augmentation des actes de sabotage, du renforcement du séparatisme. Comme vous le comprenez, le caractère exceptionnel de la situation obligeait à prendre des mesures exceptionnelles.

La Tchéka regroupait alors des missions de renseignement, de contre-espionnage, d’enquête, d’instruction et de jugement avec droit de prononcer la peine de mort, plus tard ont été ajoutés les fonctions de protection des frontières étatiques, des sites de gouvernement et des premières personnes de l’Etat.

Les tchékistes ont efficacement mis à jour et contré les activités destructrices des services étrangers, des organisations terroristes, criminelles et de l’émigration blanche et ont également participé à la garantie de la sécurité alimentaire.

Dans le même temps, la guerre était menée contre les vestiges de la guerre civile, à savoir le "banditisme rouge", du despotisme d’extrême gauche dans l’activité du Parti et des membres des organes de sécurité qui, sous couvert d’"idée révolutionnaire"pratiquaient la justice sommaire, des arrestations et des réquisitions illégales. Les mesures violentes prises en 1923 ont permis globalement d’y mettre fin.

L’unité du système des organes de sécurité a dans une grande mesure permis de préserver la gouvernementabilité du pays dans une situation de guerre. En 1922, la Tchéka a été réorganisée en Département de la politique d’Etat auprès du NKVD de la RSFSR et en 1923, en raison de la création de l’URSS, en Département unifié de la politique d’Etat (OGPU), ayant les droits du Commissariat général (ministère avant la guerre). Il avait alors d’autres missions, la garantie de la sécurité et du développement paisible du jeune Etat soviétique. Pourtant, au cours des décennies suivantes, leurs membres ont gardé le nom de tchékiste. Autrement dit, l’histoire, l’expérience et les traditions qui transparaissent dans les différentes appellations ne se réduisent pas uniquement à la période de la Tchéka ni, comme vous l’avez dit, à "l"épée punitive de la Révolution". Elle est beaucoup plus large. Et renoncer au terme de tchékiste est comme reléguer aux oubliettes toute une génération de nos prédécesseurs.

C’est alors en 1920 que les organes de la sécurité étatique ont acquis leur première expérience en matière de contre-espionnage et ont même pu battre des espions occidentaux expérimentés ?

A. B. : Le travail s’est déroulé sans la préparation professionnelle nécessaire et l’expérience a été acquise à partir de zéro. La première grande réussite du contre-espionnage soviétique est la mise à jour en septembre 1918 du "Complot des ambassadeurs" des pays de l’Entente sous la direction du chef de la mission diplomatique britanique P. Lockhart, qui ont tenté d’organiser un soulèvement armé à Moscou et de soutenir le débarquement d’une Intervention anglaise à Arkhanguelsk.

En 1919, les tchékistes ont mis à jours un groupe de résidents à Pétrograd et à Moscou, dirigé par un officier du MI6, connu comme "l’homme aux cent visages", P. Dukes. Pour comprendre l’importance de ce groupe pour Londres, il suffit de connaître ce fait. Le Gouvernement anglais a inclus les compensations financières pour l’arrestation et l’exécution de toute une série d’espions du Groupe de Dukes dans l’"ultimatum de Curzon" de 1923, qui a sérieusement compliqué les relations bilatérales avec l’URSS et a conduit les pays au bord de la guerre.

Dans le milieu des années 20, en résultat des opérations "Sindikat-2" et "Trest", qui ont duré quelques années, les tchékistes ont mis fin à l’activité hostile de toute une organisation souterraine terroriste contre-révolutionnaire, liée aux réseaux de l’émigration et des services spéciaux étrangers. En même temps a été mis à jour et défait un nouveau groupe d’agents britanniques.

Soyez d’accord, pour de tous jeunes services spéciaux, ce sont de brillants résultats.

Mais pour autant, pour beaucoup ces organes Tchéka-OGPU-NKVD sont surtout associés aux répressions des années 30. Est-ce que vraiment les tchékistes n’ont pas compris dans quoi ils ont pris part ?

A. B. : A nouveau reportons notre attention sur la réalité de ces années. La Paix de Versailles n’était considérée par les pays vainqueurs que comme un répit temporaire. Ils travaillaient sur des plans d’attaque de l’URSS dès les années 20. Le danger d’une guerre à venir exigeait de l’Etat soviétique la concentration de toutes ses ressources et la tension de ses forces à la limite de la rupture, l’accélération de l’industrialisation et de la collectivisation. Mais la société n’avait pas encore récupéré après la guerre civile et la dévastation du territoire. La mobilisation fut extrêmement douloureuse. La dureté des méthodes de l’Etat a provoqué le mécontentement d’une partie de la société soviétique. Même à l’intérieur de l’OGPU est apparu un conflit entre le directeur G. Iagoda et son adjoint S. Messing, qui avec un groupe de personnes de même sensibilité s’est prononcé en 1931 contre les arrestations de masse.

Des purges ont été réalisées dans les organes de sécurité, qui furent encore renforcées après l’assassinat de S. Kirov en 1934. Au moindre soupçon de "manque de fiabilité", des collaborateurs qualifiés étaient relégués en périphérie, démissionnaient ou bien étaient arrêtés. Ils étaient remplacés par des gens sans expérience pratique, mais qui étaient prêts pour faire carrière à exécuter n’importe quel ordre. C’est en partie par cela que l’on peut expliquer les "excès" des organes de l’OGPU-NKVD.

En tout, entre 1933 et 1939, ont été victimes de répression 22 618 tchékistes, notamment les premiers membres du contre-renseignement comme A. Artouzov, K. Zvonarev et d’autres. Uniquement à l’époque de N. Iejov (septembre 1936 - novembre 1938 - note traducteur), le conseil de direction du département contre-espionnage du NKVD a été renouvelé trois fois. En mars 1938, il a même été liquidé.

Evidemment parmis les tchékistes qui, je le répète était pour la majorité au coude à coude avec la société, il y avait à cette époque des personnes très différentes. Il y avait de ceux pour qui "la fin justifie les moyens", mais en même temps il y a avait ceux qui s’appuyaient sur les motifs idéoligiques désintéressés. Ces derniers, et parmi ceux-mêmes qui ont subi des répressions, n’ont pas pour autant perdu la foi dans le Parti et personnellement en Staline. Avec L. Béria (qui a succédé à Iejov - note traducteur), une partie d’entre eux a été réintégrée dans les organes de sécurité.

Est-ce qu’il y avait de réels fondements à ces "purges" ?

A. B. : Même si pour beaucoup cette époque est associée à la fabrication de masse des accusations, les documents d’archives démontrent l’existence d’une part d’objectivité dans un grand nombre d’affaires, notamment reflétées par les procès ouverts célèbres. Les plans des partisans de Trotsky en vue du remplacement, voire de la liquidation, de Staline et de ses collaborateurs à la direction du PC US sont loin de ressortir de l’imaginaire, tout comme les liens des conspirateurs avec les services secrets étrangers. Par ailleurs, une grande partie des figurants de ces affaires sont des figures de la nomenclature du Parti et de la direction des organes de la force publique, compromis dans des affaires de corruption, convaincus d’arbitraire et de justice punitive.

Pour autant, je ne veux blanchir personne. Les noms des tchékistes concrets ayant commis des actes criminels sont connus et dans l’ensemble ils furent punis après le remplacement et l’exécution de Iejov. Ils sont également passés au tribunal de l’histoire : dans la période de réhabilitation de masse des années 1950 et 1980, leur condamnation a été jugée définitivement.

Les répressions politiques de masse ont pris fin à l’adoption de l’arrêté par le Comité central du Parti sur "les arrestations, la surveillance exercée par le procureur et l’instruction préparatoire" du 17 novembre 1938. Nommé au poste de Commissaire du Peuple aux affaires intérieures L. Béria a rétabli la direction principale de la sécurité d’Etat du NKVD et a purgé les organes des carriéristes dernièrement arrivés. Les exigences du travail d’enquête ont été augmentées, ce qui a permis de diminuer de plusieurs fois le nombre de condamnations aux plus hautes peines.

Des sources diverses annoncent des chiffres différents quant aux répressions. Le FSB a des données exactes ?

A. B. : Encore à la fin des années 80 a été sorti du secret défense la circulaire de 1954 sur la quantité de personnes condamnées pour activité contre-révolutionnaire ou autres crimes contre l’Etat, notamment pour banditisme et espionnage militaire, de 1921 à 1943 ont été condamnées 4 060 306 personnes. Parmi eux, ont été condamnées à la plus haute peine 642 980 personnes, à des mesures d’exil ou à des expulsions - 765 180. Tous les autres chiffres sont sujets à discussion.

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Autrement dit, Staline savait que la guerre se préparait ?

A. B. : Bien sûr. Grâce au travail des services de renseignement et du service du code, les organes de direction de l’URSS recevaient à temps les informations sur ce qui se passait en Europe de l’Ouest et dans l’Extrême Orient, sur les ambitions des pays de l’Axe Rome-Berlin-Tokyo et également sur les efforts faits par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis pour pousser Hitler à étendre la guerre vers l’Est.

Notamment, à partir de 1940, l’on a obtenu différentes informations sur le déplacement de forces militaires allemandes vers la frontière soviétique. Le renseignement a signalé la construction accélérée de différentes fortifications, d’aérodromes, de réserves et de routes, la mobilisation partielle ou totale de la population locale, l’activation des réseaux d’espionnage dans les zones frontalières. Uniquement du 18 au 22 juin 1941, dans la direction de Minsk, ont été arrêtés et neutralisés 211 groupes de renseignement et de sabotage, ou bien d’individus idolés remplissant ces fonctions. L’intensification des échanges radios codés a été notée. L’information sur la création par l’Allemagne de dictionnaires de poche germano-ukrainiens pour les troupes a été révélée. Par ailleurs, l’information capitale de la non-volonté de l’Espagne franquiste et de la Turquie de déclarer la guerre à l’URSS a été obtenue, tout comme l’intérêt de l’Allemagne d’obtenir des renseignements sur les contacts entre les organes de direction de l’URSS et les Britanniques et les Américains mis à jour.

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Dans quel but a-t-il été nécessaire de créer les célèbres divisions "Smersh" ("mort aux espions" - note traducteur) ?

A. B. : Après l’échec de la guerre éclair, les services spéciaux allemands - "Abver" et RSHA - ont profondément modifié leur tactique. L’adversaire a fait le pari de "l’espionnage total" et de la préparation de masse de réseaux d’agents, basés sur les personnes restées sur les territoires occupés, les détenus dans les camps de concentration, les prisonniers de guerre et les représentants des groupes d’émigration. Cela a nécessité une autre approche également de la part des organes de sécurité. En avril 1943, sur la base de la Direction des départements spéciaux (le contre-renseignement militaire) du NKVD de l’URSS ont été créées deux divisions "Smersh", dans le cadre du Commissariat du Peuple ( ministère - note traducteur) de la défense et de celui de la marine militaire. Ils furent dirigés par V. Abakoumov, qui était sous les ordres du Commandant en Chef des armées, et P. Gladkov. Peu savent qu’une division Smersh a également été créée dans le système du NKVD, sous la direction de S. Iourimovitch, qui était en charge de l’approvisionnement opérationnel des contingents frontaliers et à l’intérieur, de la milice (police - note traducteur) et des autres formations armées du Commissariat du Peuple.

Dans une période relativement courte, sur le front, les Smersh ont réussi à s’infiltrer dans les structures de renseignement militaire allemandes et des écoles de préparation des agents infiltrés, à neutraliser beaucoup de saboteurs et à retourner des agents, à établir des canaux opérationnels pour faire passer la désinformation et renforcer le système de contre-espionnage de l’Armée rouge. En même temps, les services spéciaux allemands n’ont pas réussi à avoir un seul agent parmi les Smerch, ni dans les Etats-majors et autres organes de direction militaire. (...)

Pour toute la période de la Grande Guerre Patriotique (Seconde Guerre mondiale - note traducteur), les organes de sécurité ont arrêté pour espionnage au profit de l’Allemagne 15 976 personnes, au profit du Japon - 433 personnes, et au profit des autres services de renseignement - 2 204 personnes. (...)

A partir de 1944, ont commencé de grandes opérations menées par les tchékistes à l’égard de bandes très importantes, que l’on pourrait comparer aux opérations antiterroristes actuelles. La liquidation des chefs nationalistes et de nombreux combattants a été rendue possible grâce à la création extrêmement rapide de tout un réseau d’agents, composé à parmi les populations locales. Vers le milieu des années 50, ce réseau souterrain a été liquidé. Pour autant, la recherche et le renvoi devant les tribunaux des criminels de guerre a continué jusque dans les années 80.

Finalement, pour les collaborateurs des services de sécurité soviétiques le combat n’a pas pris fin avec la Victoire ?

A. B. : Indépendamment de la collaboration lors de la Seconde Guerre mondiale, la confrontation géopolitique et idéologique entre la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’URSS a repris. Dès avril 1945, le Comité des états-majors du commandement militaire britannique a commencé la préparation de l’opération "Inconcevable", concernant l’agression de l’URSS. Plus tard, dans son discours de Fulton, W. Churchill a formulé le début de la "guerre froide", puis la création de l’OTAN a encore compliqué la situation.

Les Etats-Unis envisageaient d’employer contre notre pays la bombe atomique utilisée à Hiroshima et Nagasaki. Des dizaines de sites étaient marqués pour le bombardement. Pour septembre 1945, 15 sites de première importance étaient recensés et 66 de seconde importance. L’établissement en 1949 du Plan Dropshot prévoyait le déploiement d’une agression par l’OTAN qui devait commencer par le bombardement de 100 villes soviétiques par 300 bombes atomiques.Ces informations obtenues par les réseaux d’agents ont été à temps transmises à Staline.

Mais ces mêmes Américains nous ont dépassés dans la création de la bombe atomique ?

A. B. : Le renseignement a transmis tout au long de la guerre les informations sur les travaux de l’Allemagne fasciste, des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne pour créer la bombe atomique. Le programme soviétique atomique a été lancé en 1942, même si des travaux étaient conduits dans ce domaine depuis les années 30. En avril 1945, a été créé un Comité spécial auprès du Comité d’Etat pour la défense afin d’organiser rapidement les travaux autour de la création de la bombe atomique ("Problème N°1"), dirigé par le Commissaire du Peuple Béria.

A partir de mars 1946, des agents expérimentés du contre-espionnage ont été affiliés aux Instituts de recherche travaillant à la bombe atomique.

Ces officiers étaient nécessaires pour surveiller les chercheurs ?

A. B. : Non, ils avaient une autre mission. Ils devaient à tout prix assurer les besoins matériels, garantir le secret des recherches, organiser la protection des sites, des chercheurs et des constructeurs. Par ailleurs, le renseignement et le contre-renseignement faisaient régulièrement passer aux chercheurs des informations importantes sur les avancées à l’étranger et des échantillons techniques. C’est ainsi qu’avec l’aide des services spéciaux a été réalisé le bouclier nucléaire soviétique. (...)

Est-ce vrai que c’est justement sous Andropov qu’a été prise la décision d’une plus grande transparence du KGB et des résultats de ses opérations pour la société soviétique ?

A. B. : C’est exactement cela. Il était indispensable de montrer le rôle réel de nos collaborateurs dans la garantie de la sécurité de la Patrie. Sont apparus de nombreuses publications dans les revues, des ouvrages et des films sur l’activité des organes de sécurité, fondés sur des documents retirés du secret d’Etat.

Sous sa présidence, les organes de sécurité ont connu de nombreuses réussites. Une approche systématique des services de contre-espionnage a été réalisée. Le niveau de professionnalisme de ses membres a été fortement renforcé.

Les méthodes de défense des fondements de l’ordre étatique sont devenues plus souples. L’accent a été mis sur la prévention et les mesures de réaction administratives. Pour autant, il était impossible de renoncer totalement aux mesures fortes. Les attentats de 1977 commis par des nationalistes arméniens ont montré qu’il n’y a qu’un pas entre l’appel aux activités anti-étatiques et les actes sanglants. Les coupables furent arrêtés et condamnés à la plus haute peine pénale.

D’une manière générale, le KBG avait commencé un travail systématique de lutte contre le terrorisme après les attentats de Munich lors des JO de 1972. Le Comité a alors établi, sur la base d’informations obtenues, une liste de personnes soupçonnées de sympathie pour le terrorisme ou l’extrémisme et également liées à des groupes criminels ou radicaux. En 1974 a ainsi été créé le célèbre groupe "A" de la 7e Direction du KGB pour les opérations antiterroristes.

La lutte contre la corruption dans les organes de pouvoir et dans les structures du Parti a été une des grandes réussites d’Andropov. A la fin des années 60-70 ont été montées deux grandes opérations dans les républiques socialistes d’Azerbaïdjan et de Géorgie, en conséquence de quoi ont été arrêtés des centaines de fonctionnaires locaux du Parti. En revanche, un certain nombre d’informations sur des liens de corruption n’ont pu donner lieu à des poursuites juridiques en raison des fils qui conduisaient au sein du Comité central du PC URSS. Par exemple, après l’interrogatoire du premier secrétaire du Parti de Moscou Kuïbychevsky en présence du directeur du KGB, arrêté pour une enveloppe d’un million et demi de roubles, L. Brejnev a personnellement adressé ses reproches à Andropov. Le Secrétaire général a indiqué que la mission du KGB est de protéger la nomenclature du Parti et non pas de réunir des informations compromettantes contre elle.

Dans cette situation, les collaborateurs du KBG étaient conduits à se concentrer uniquement sur la rupture des canaux d’enrichissement illicite de l’élite du Parti. Un coup dur a été porté à la "mafia du commerce". Lorsqu’il a dirigé ensuite le Comité central du PC US, Andropov a purgé les rangs du Parti. A Moscou, dans les Républiques socialistes soviétiques d’Ukraine ou d’Ouzbékistan a été remplacé plus du tiers des organes de directions.

Après la mort d’Andropov, ont commencé des processus qui ont conduit au bout de quelques années à la chute de l’URSS. Le KGB aurait-il pu influencer la situation et conserver le pays ?

A. B. : Le groupe de réformateurs arrivés au pouvoir sous la direction de M. Gorbatchev, malgré la déclaration de la "Perestroïka", de l’ouverture et de la transparence, a conservé l’interdiction faite aux KGB de réunir des informations sur les représentants de l’élite du Parti. Le Comité Central du Parti n’a même pas réagi à l’information du contre-espionnage sur l’acquisition par les services spéciaux étrangers d’agents d’influence au sein des organes de pouvoir au niveau fédéral.

"Agent d’influence", ce n’est pas un terme contemporain ?

A. B. : Non, ce terme a été pour la première fois employé par Andropov en 1977 dans le rapport pour le Bureau Politique sur "Les activités hostiles de la CIA visant à la décomposition de la société soviétique et à la désorganisation de l’économie socialiste à travers des agents d’influence".

Finalement, à la fin des années 80, l’élite du Parti ne faisait plus confiance au KGB ?

A. B. : Il semblerait plutôt qu’elle ne le considérait plus comme utile et nécessaire pour elle. Nombre d’informations et de documents analytiques envoyés au Comité Central concernant toute une série de problèmes restaient sans réactions. Et les problèmes ne cessaient d’augmenter : sur fond de crise économique en pleine aggravation, se développaient le mécontentement social et politique de toute une partie de la population, les conflits interethniques et interreligieux se sont intensifiés, les tendances séparatistes se sont renforcées. Dans différentes régions du pays, explosaient des révoltes et des pogroms. Et inévitablement, les groupes opérationnels du KGB et d’autres structures envoyés dans ces "points chauds" pour régler la situation se sont retrouvés dans un piège : le pouvoir central ne voulait prendre la responsabilité de la résolution des conflits, envoyait des ordres contraires et finalement abandonnait ses collaborateurs à leur sort. Cela a conduit à la crise de confiance des "siloviki" (représentants des forces de l’ordre - note traducteur) dans les organes de pouvoir du pays. L’on peut dire que le dernier bastion de protection du pays s’est écroulé.

Autrement dit, les tchékistes, malgré toutes leurs ressources et expérience, sont restés en dehors des évènements ?

A. B. : A ce moment-là, le démontage du KGBavait déjà commencé. Dans leur combat pour le pouvoir, les élites du Parti des républiques, en tirant vers eux les organes locaux du KGB, escomptaient renforcer leur position et affaiblir celle du Centre. En mai 1991 a été pris la décision de créer le KGB RSFSR, sous prétexte qu’en Russie, à la différence des autres républiques, il n’y avait pas d’organes propres de sécurité, et ensuite en sa transformation en Agence de sécurité fédérale. L’appareil central du KGB a été transmis à cette Agence, pour être finalement liquidé à la fin de l’année.

Une nouvelle vague de transformations et de prises de contrôle a alors commencé. Formellement, les fonctions de coordination des organes de sécurité ont été transférées vers un Département inter-républiques de sécurité. Le renseignement extérieur a été autonomisé, tout comme les gardes-frontières, le service de protection, la communication du Gouvernement et bien encore d’autres. Une grande partie des départements est entrée dans le Ministère de la sécurité et ensuite dans le Service fédéral du contre-espionnage de la Fédération de Russie.

Il est surprenant qu’en Russie à ce moment-là un quelconque système de sécurité d’Etat ait pu rester opérationnel.

A. B. : Comprenant toute la complexité de la situation du pays, les collaborateurs ont fait le maximum pour résoudre les problèmes qui se posaient à eux. Par ailleurs, le pouvoir confronté à la montée incontrôlable des tendances centrifuges locales, mettant le pays au bord de la guerre civile et de l’éclatement de la Fédération, en a conclu la nécessité de la restauration d’un système complet de sécurité.

En 1995 a été fondé le FSB de Russie. La législation a précisément fixé les compétences des organes de sécurité et fixé l’obligation de respecter les droits et libertés des citoyens lors des opérations pro-actives. Tout cela a permis le renforcement de l’efficacité du travail opérationnel. Simplement en 1995-1996, le contre-espionnage a sorti de l’ombre et pris sous son contrôle opérationnel plus de 400 collaborateurs des services spéciaux étrangers, notamment de l’ancien espace post-soviétique, et 39 de leurs agents.

Les services spéciaux étrangers faisaient leur possible pour obtenir des informations concernant l’industrie militaire et également concernant le potentiel et l’état de l’armée. Dans la réalisation de leurs missions, les services étrangers ont beaucoup été aidés par l’augmentation de la quantité des "initiatives privées" d’une partie des citoyens russes, qui étaient prêts à la trahison pour un enrichissement personnel - la trahison d’Etat était devenu un acte de commerce.

V. Poutine, nommé à la direction du FSB en juillet 1998 a beaucoup apporté au renforcement des organes de sécurité. Sous sa direction, la structure a été optimisée, le financement augmenté et posées les bases pour une modernisation profonde, ce qui a permis de remplir avec plus d’efficacité les missions posées.

En août 1999, le FSB a été dirigé par N. Patrouchev. En 2003, le FSB a récupéré les gardes-frontières et le services de la communication d’Etat. Cela a largement enrichi les instruments de garantie de la sécurité du pays et renforcé la systématicité de l’action du FSB. Par ailleurs, les informations concernant les résultats des opérations menées par le FSB font de plus en plus l’objet d’une communication publique, ce qui a posé les bases d’un discours constructif entre les organes de sécurité et la société.

Karine Bechet-Golovko
mardi 2 janvier 2018

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