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L’ennemi commun des peuples

« L’OTAN ne s’étendra pas à l’est » :
les serments d’ivrognes qui persuadèrent Gorbatchev
par Giulietto CHIESA

dimanche 18 février 2018, par Comité Valmy


« L’OTAN ne s’étendra pas à l’est » :
les serments d’ivrognes qui persuadèrent Gorbatchev

Avant d’abandonner le pouvoir, Gorbatchev reçut, entre 1990 et 1991, d’amples et répétées assurances que l’OTAN ne s’étendrait jamais aux pays de l’Europe de l’Est.

C’est la vérité qui émerge de la publication, au début du mois de décembre dernier, des documents « déclassifiés » des Archives de la Sécurité Nationale déposés à la George Washington University. Et c’est une de ces vérités qui ne peuvent pas être racontées. En fait, les médias occidentaux mainstream se sont tous bien gardés de la raconter en détail. Quelque allusion rapide, sans trop de détails, et on tourne bien vite la page.

Mais ici, il est démontré que l’Occident a menti, comme on dit par la gueule, en promettant et en re-promettant aux dirigeants soviétiques que la sécurité nationale de l’URSS ne serait pas menacée. Et, qu’une fois son butin politique obtenu, il n’a eu aucun scrupule à violer ses promesses. Les documents, qui viennent d’être rendus publics par deux chercheurs, Svetlana Savranskaja et Tom Blanton, révèlent cette vérité sans la moindre équivoque. Et on découvre que ce fut une conjuration en bonne et due forme, parce que les promesses ne furent pas faites par un seul pays occidental : ils y ont tous pris part. Chose qui, écrivent les deux chercheurs, « se fonde sur d’indiscutables documents écrits et dépêches échangés aux plus hauts niveaux ».

Vladimir Poutine avait donc raison lorsque – à la Conférence de Munich de 2007 – il demanda : « qu’en est-il des assurances que donnèrent nos partenaires européens après la dissolution de Pacte de Varsovie ? Qu’est-il advenu de ces engagements ? Il semble que personne ne s’en souvienne, mais je me permettrai de rappeler à cette assemblée ce qui fut dit alors ». Et de citer la déclaration du Secrétaire Général de l’OTAN de l’époque, Manfred Woerner, qui avait publiquement et textuellement dit à Bruxelles le 17 mai 1990 : « L’Union Soviétique a une solide garantie de sécurité dans le fait que nous n’avons pas l’intention de déployer la moindre troupe de l’OTAN en dehors du territoire allemand ».

« Où sont aujourd’hui ces garanties ? » s’était exclamé Poutine, provoquant un scandale dans les rangs du parterre où siégeaient tous les principaux leaders européens et américains. Lesquels semblaient véritablement avoir oublié que, dès 1997, l’OTAN avait offert à la Hongrie, à la Pologne et à ce qui était alors la Tchécoslovaquie, d’entrer dans ses rangs. Mais ce n’est là qu’un détail. La phrase du Secrétaire d’État James Baker à Gorbatchev du 9 février 1990 est restée célèbre : «  l’OTAN ne s’étendra pas même d’un centimètre ». À dire vrai, Baker a parlé d’un « inch », qui est une mesure anglaise, mais il est indéniable aujourd’hui que quelques milliards d’inches ont déjà été franchis en direction de l’Est par les troupes et les armements de l’OTAN. La liste des menteurs qui se sont élancés sur les pas en inches de James Baker est réellement très longue, à lire les archives de la Washington University.

En ont fait partie le président George Bush père, le ministre des Affaires étrangères allemand Genscher, le chancelier Kohl, le président français Mitterrand, Margaret Thatcher, le Premier ministre anglais John Major, le chef de la CIA Robert Gates, le ministre des Affaires étrangères Douglas Hurd. C’est ainsi que Gorbatchev – qui, en vertu du traité signé lors de la défaite allemande dans la deuxième guerre mondiale, aurait eu dans les mains le droit de veto lui permettant d’empêcher la réunification allemande – fut amené à accepter un pacte avec l’Occident. Que l’Occident n’a pas respecté.

Et il ne s’agit pas seulement de documents d’archives. Dans certains cas, il y a le témoignage direct de participants à ces serments d’ivrognes. Comme c’est le cas pour Rodric Braithwaite, alors ambassadeur anglais à Moscou, qui rappelle un entretien du 5 mars 1991 entre le Premier britannique John Major et Mikhaïl Gorbatchev, au cours duquel le premier dit au second : «  Je pense que vos soupçons sur le rôle de l’OTAN dans la situation présente sont le résultat d’un malentendu. Nous ne pensons nullement à un renforcement de l’OTAN, nous coordonnons ses efforts pour améliorer les rapports entre l’Europe et l’OTAN ». C’est peut-être à cause de ce poids sur sa conscience que Sir Rodric Braithwaite est resté un grand ami de Gorbatchev, pendant les années de leur déclin commun.

D’après les mémoires de Robert Gates, qui était alors assez critique envers le traitement auquel était soumis Gorbatchev, le leader soviétique « fut poussé à croire » aux promesses « pendant qu’on préparait en grande hâte et en secret l’extension de l’OTAN ».

Mais la synthèse la plus réaliste qui émerge de la surabondante documentation susdite montre qu’en réalité deux options différentes cohabitèrent à l’ouest : une assez sincère (dont le partisan le plus convaincu était justement le président américain) qui ne voulait pas accentuer les dimensions de l’écroulement soviétique, de crainte d’ailleurs qu’une trop grande humiliation ne provoquât un contrecoup nationaliste en Russie. En d’autres termes, il jugeait préférable de laisser l’OTAN où elle était et de se contenter d’une Allemagne réunifiée à l’intérieur de l’OTAN, mais sans aller plus loin. Thèses que Kohl et Genscher préféraient nettement eux aussi. Et l’autre, au contraire, qui préconisait l’usage sans frein des rapports de force et par conséquent un rapide élargissement de l’OTAN.

Mais la différence entre les deux options était assez mince. C’était une question de temps de réalisation d’un seul et même dessein. Ceux que nous appellerions aujourd’hui les Occidentaux « modérés » étaient en réalité convaincus que l’Union Soviétique ne s’écroulerait pas aussi vite, comme cela se produisit à la fin de 1991. Ils étaient disposés à attendre plus longtemps, mais ils auraient fini par faire ce que les seconds (les faucons de Washington) voulaient faire immédiatement. Le seul qui, en Russie, comprit vraiment la situation, fut Valentin Falin, principal expert en affaires allemandes du Comité Central du PCUS. Ce fut lui l’auteur d’un mémorandum très cru destiné à Gorbatchev, dans lequel il déclara notamment : «  L’Occident se fout de nous, il nous promet de respecter les intérêts de l’URSS, mais en réalité, il veut, pas à pas, nous isoler ». Avertissement tardif et inutile. Les rapports de force étaient déjà définis. Et quand l’URSS s’effondra, on oublia bien vite les promesses faites à Gorbatchev, qui ne faisait de toute façon plus partie du jeu.

(5 février 2018)

Traduction : c.l. pour Les Grosses Orchades

***

Dirigeants de l’Europe de l’Est lors d’un sommet du pacte de Varsovie : Gustav Husak, Todor Jivkov, Erich Honecker, Nicolae Ceausescu, Wojciech Jaruzelski, János Kádár et Mikhaïl Gorbatchev, en 1987


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