COMITE VALMY

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Au fil des jours et des lectures n°75 - 13 Novembre 2010

Un regard sur la Russie postsoviétique - Comaguer

samedi 13 novembre 2010, par Comité Valmy


A propos du décès d’un oligarque russe VICTOR TCHERNOMYRDIN Un regard sur la Russie postsoviétique

1-Quelques repères :

Victor Tchernomyrdine (1938-2010)

Données biographiques

Fils d’agriculteur.

D’abord mécanicien dans une raffinerie de pétrole, il acquiert ensuite une formation supérieure à l’institut polytechnique de Samara dont il sort diplômé en 1966. Adhère au PCUS en 1961. En 1973 il est nommé directeur de l’usine de raffinage de gaz naturel d’Orenburg.

Vice ministre des industries du gaz naturel en 1982, il devient ministre en 1985. En Aout 1989, son ministère est transformé en une entreprise d’Etat dont le nom est aujourd’hui mondialement connu : GAZPROM et il en devient Président. L’URSS dissoute, GAZPROM qui a perdu ses branches ukrainienne et turkmène, continue son activité sur le territoire de la Fédération de Russie et Tchernomyrdine reste à sa tête jusqu’à ce qu’Eltsine le nomme Premier Ministre en mai 1992. La fortune personnelle de Tchernomyrdine, milliardaire en dollars, date probablement de cette époque.

Pendant les années Eltsine, GAZPROM reste l’entreprise phare de la Russie mais la corruption s’y développe au point qu’une des premières décisions du Président Poutine sera de nommer son directeur de cabinet, DIMITRI MEDVEDEV, Président du Conseil d’Administration de l’entreprise d’Etat.

Tchernomyrdine est écarté du poste de Premier Ministre le 23 Mars 1998 mais le retrouve en Aout de la même année. Eltsine malade va alors tenter de l’imposer comme successeur mais la Douma s’y oppose et finalement le poste de Premier Ministre échoit à PRIMAKOV en Septembre 1998.

Parvenu à la Présidence en Mars 2000, POUTINE commence à mettre de l’ordre chez les oligarques et Tchernomyrdine, ainsi éloigné de Moscou, est nommé Ambassadeur en Ukraine. Il occupe ce poste dont MEDVEDEV l’écarte pour lui confier un poste mineur de conseiller pour la coopération économique avec les pays de la CEI jusqu’au 11 Juin 2009.

De son côté Primakov, orientaliste, membre du KGB et chef des services de renseignement de 1991 à 1996 après avoir tenté de s’opposer se rallie à Poutine qui le nomme Président de la Chambre de commerce et d’industrie de Russie poste qu’il occupe encore.

2-L’émergence de l’oligarchie : une analyse

Extrait du chapitre 7 de l’essai de LUCIANO CANFORA « L’imposture démocratique » (Flammarion 2002)

Les « nouveaux riches » ne débarquent pas de Mars

Fidèle à son admirable rigueur intellectuelle, Raymond Aron, dans l’essai déjà cité, aborde également la « critique machiavélienne », comme il aime à la définir, des régimes du socialisme réalisé. Il part du livre important de Milovan Djilas, La Nouvelle Classe 1, dont il résume schématiquement la pensée en ces termes : « Les nouveaux régimes, qui se baptisent démocraties populaires, seraient des oligarchies, avec des privilégiés, en petit nombre, qui exploitent les masses. [ ... ] Cette nouvelle classe est stérile, [ ... ] elle ne rend pas à la société des services à la mesure de ses privilèges. »

Et Raymond Aron d’objecter : « [ ... ] Sur ce point décisif, la démonstration manque de rigueur. Aussi j’adresserai la même objection à Djilas capitale (« Quel est le coût et le profit de ce règne pour la collectivité », etc.), par exemple, nous pouvons apporter une réponse documentée, fondée sur l’expérience, maintenant que nous avons assisté au rétablissement en Europe centrale, voilà une dizaine d’années, de systèmes « constitutionnels-pluralistes » succédant aux régimes sur lesquels se concentrait la critique qu’aux machiavéliens : que le régime s’appelle démocratie libérale ou démocratie populaire, comment ne dissimulerait-il pas une oligarchie ?

Toute la question est de savoir comment celle-ci utilise son pouvoir, quelles sont les règles selon lesquelles elle règne, quel est le coût et le profit de ce règne pour la collectivité 2. »

Autrement qu’à l’époque où écrivait Raymond Aron, nous disposons aujourd’hui d’importantes connaissances factuelles supplémentaires. À cette dernière question de Djilas. Nous pouvons donc procéder à des évaluations comparatives. « L’Ukraine, observe Hobsbawm dans l’essai cité au chapitre précédent, a atteint une forme de gouvernement plus ou moins démocratique, mais moyennant une diminution des deux tiers du modeste produit intérieur. brut qui était le sien au temps de l’URSS. »

Le cas de l’Ukraine n’est qu’un exemple d’une dérive plus générale, et plus vaste, de la condition humaine, déterminée par le « retour à la démocratie » qui remonte à l’explosion simultanée d’il y a une dizaine d’années. L’inégalité s’est manifestée sauvagement dans toute l’Europe de l’Est, précipitant dans la misère (ou, comme l’exprime un document du Fonds monétaire international, « dans la misère noire ») des millions et des millions de gens, de manière impressionnante et parfois tragique. À la question parfaitement légitime de Raymond Aron sur le « prix » payé par la collectivité aux oligarchies respectives, « libérale » et « populaire », on ne peut pas ne pas répondre que le rétablissement (ou l’instauration) de régimes « démocratiques » dirigés par des oligarchies « libérales » en Europe de l’Est a eu des effets beaucoup plus graves qu’une guerre perdue. L’opération s’est en effet soldée par la perte de garanties existentielles fondamentales.

Mais ce n’est là qu’un aspect de la question : le plus apparent. C’est le cours des événements, non une profondeur analytique particulière ou plus aiguë, qui nous a permis d’aller « plus loin » qu’Aron dans la réponse à ses questions (et une réponse qui, par ailleurs, ruine le point d’arrivée de son raisonnement).

La question essentielle est ailleurs. On peut la formuler ainsi : pourquoi, sitôt enlevée la « croûte » socialiste de ces sociétés, a-t-on vu surgir aussitôt, comme chus d’une autre planète, de nouvelles classes de riches et de propriétaires ? Où et comment s’était formée cette stratification sociale qui s’est manifestée si vite au grand jour ? Une stratification « invisible » dans l’ancien système, mais, apparemment, irrésistible. Tel est le principal fait historique auquel nous avons assisté à la fin du xx- siècle, mais sur lequel nous ne disposons pas encore d’une analyse scientifique adéquate.

Ce fait se manifeste de manière macroscopique dans l’ex-URSS, et précisément dans le cas de la Russie postsoviétique il est apparu, à bon droit, particulièrement déconcertant- puisque l’élimination, même physique, des classes propriétaires de l’ « ancien régime » y avait été un phénomène systématique et de longue durée, beaucoup plus que dans l’expérience nettement plus brève et moins drastique des « pays satellites ». Il ne s’agit donc pas du retour des anciens propriétaires, comme on l’a vu en Allemagne de l’Est ou en Tchécoslovaquie, mais de nouvelles classes nées de l’intérieur du système.

C’est la preuve que l’intuition de Djilas était donc bien plus profonde qu’Aron n’était disposé à le reconnaître puisqu’il ne parlait pas de 1a simple et évidente position oligarchique des gouvernants par rapport aux gouvernés, mais, précisément, de la formation d’une nouvelle classe. Cependant, c’est également la preuve de l’authentique césure historique que marque la fin du stalinisme : tés nouvelles classes de propriétaires, ceux qui’ aspirent à le devenir ou, le sont potentiellement, ont crû au sein même du système soviétique, profitant de l’espace toujours plus vaste accordé aux « encouragements personnels » et à la fonction de manager dans le cadre des réformes de l’époque poststalinienne.

Le Parti lui-même (le PCUS) était de toute évidence le terrain de culture d’une gamme sophistiquée de positions privilégiées : étant unique, il finissait par rassembler et renfermer en lui toutes les forces et formations sociales qui, dans le nouveau système poststalinien, devaient aller en se diversifiant (et qui, dans un autre cadre politico-étatique, auraient éclaté en différents partis). Mais la notion générique de « privilège » accordé aux hautes,’ sphères du parti ne suffit pas à comprendre le phénomène en question. Le fait a bel et bien existé, et c’est précisément lui que freinait, ou prétendait freiner, la terreur stalinienne exercée précisément sur le parti. Et c’est ce frein qui fut finalement éliminé, dans les clameurs du xx- Congrès du PCUS, à l’initiative, du reste, des hautes sphères du parti.

Mais ce n’est pas tout. Les réformes économiques de l’époque de Khrouchtchev et les convulsions qui suivirent ont favorisé la naissance et l’enracinement d’une technostructure (les « seigneurs » des gazoducs, les satrapes de l’import-export, etc.), qui devait disposer bien vite de tous les leviers pour devenir ipso facto les nouveaux riches au moment de la débâcle de Gorbatchev. Que ces hommes se soient découverts, séance tenante, des convictions libérales n’est qu’un épiphénomène. Une classe capitaliste s’était progressivement formée dans le cadre de la « sacralisation » de l’économie (le terme ne paraît pas excessif) et dans les niches ménagées par l’organisation d’un parti désormais transformé, dans ses hautes sphères, en une nomenklatura de privilégiés.

Ce phénomène s’est développé de pair avec la pénétration idéologique de l’Occident : ses modèles de richesse et ses valeurs ont ouvert une brèche surtout dans les convictions de l’élite soviétique. L’Occident a conquis l’URSS de l’intérieur, il a conquis l’esprit et façonné la mentalité de ses couches dirigeantes, des techniciens et même, d’un certain point de vue, des hommes politiques.

L’interdépendance (dont on a déjà parlé) vaut, et joue donc, dans les deux directions. Tandis que l’existence même du modèle socialiste, avec ses fortes garanties sociales de masse, influençait l’Occident et obligeait les oligarchies libérales et propriétaires à ne pas s’opposer, comme dit Aron, « à l’extension des lois sociales », le phénomène jouait aussi dans l’autre sens : les oligarchies socialistes assimilèrent toujours plus les modes de vie, les mentalités et surtout les besoins (si on peut parler ainsi) des oligarchies occidentales, jusqu’à embrasser à leur tour lesdites « valeurs ». Devenus socialement des privilégiés, lés oligarques avaient fini par s’éloigner des présupposés mêmes sur lesquels se fondait leur système. Désormais sceptiques envers leur propre propagande, ils se sont mis à croire à celle des autres. Les Chevardnadze et les Tchernomyrdine n’ont pas débarqué de la planète Mars : ils sont le fruit de la mutation du système social qu’eux-mêmes dirigeaient.

Et ils ont vite assumé d’abord la conscience, puis les fonctions d’oligarques dans le nouvel ordre social paracapitaliste qui se développait sous la croûte toujours plus lézardée du socialisme.

Et après que ces nouveaux libéraux-propriétaires pur ils ont « rencontré » le capitalisme mondial, auquel ils se sont promptement raccordés, au temps de la domination planétaire du capital financier, domaine d’élection de la macro-pègre du recyclage, on comprend sans mal que, dès le premier instant, la place et le rôle de la mafia organisée aient été déterminants dans la nouvelle Russie libérale et, pourquoi pas, démocratique.

1. Plon, 1957.

2. R. Aron, loc. cit. p. 134-135 (c’est moi qui souligne).

3- D’Eltsine à Poutine

Extrait du chapitre XV du livre de LUCIANO CANFORA

« La démocratie, Histoire d’une idéologie »

(Le Seuil 2006)

Le paradoxe, c’est que la monstrueuse créature historique née de l’effondrement de l’URSS et de l’émergence de la mafia a continué, pendant près d’une décennie, à être présentée en Occident sous les traits d’une Russie enfin démocratique. Il s’avère encore difficile de comprendre les évolutions qui ont suivi et qui sont aujourd’hui en cours dans le pays. Ne s’agit-il que de l’affrontement entre de nouveaux oligarques ou assiste-t-on à une tentative autoritaire, et par certains aspects néo-soviétique, visant à éradiquer au moins certains des pires éléments que compte la toute puissante oligarchie mafieuse ?

C’est justement l’histoire de la Russie postsoviétique, longue désormais de plus de dix ans, qui a frappé un grand coup dans la vision toute rhétorique des nouveaux progrès de la démocratie en Europe (d’un 89 à l’autre). Le long règne de Boris Eltsine fut en réalité une dictature téléguidée -par les États-Unis. Mais, avant tout, revenons sur le bombardement du Parlement en septembre 19931•

Les événements s’étaient précipités : Eltsine procédait à la dissolution du Parlement qui, en retour, le destituait à son tour et nommait à sa place le vice-président Routskoi, ce à quoi Eltsine répondait par des coups de canon. Les élections présidentielles constituent un autre tournant : la CIA dirigea discrètement tout le jeu électoral, propulsant Eltsine, de 2 % des intentions de vote à la victoire du second tour, grâce, notamment, à l’opération Lebed (le candidat nationaliste-populiste fantoche chargé d’empêcher la victoire au premier tour du candidat communiste).

Non content de mépriser toute forme de processus démocratique, Eltsine décréta - dans le style du dernier Brejnev - la domination personnelle et directe de son clan d’affairistes et de parasites familiaux. Le régime qui a été mis en place après sa sortie de scène est alternativement apprécié et décrié, en Occident, à l’aune de la politique extérieure de l’actuel président Poutine. Au moindre écart par rapport aux directives américaines en matière de relations internationales, les journaux, petits, moyens et grands, toujours prêts à courber l’échine, découvrent que Poutine est à la tête d’un régime non « démocratique ».

1- Coup d’Etat d’Eltsine : ainsi titrait le Corriere della sera du 22.09.1993i

4 – un document intéressant sur les ingérences étasunennes-Cliquer ici.

5-mieux comprendre

Comme le remarque Luciano Canfora il manque encore des travaux d’historien approfondis pour saisir ce qui se joue encore dans les coulisses depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir. Les journalistes qui on tenté de suivre de plus prés cet affrontement pour le pouvoir ont beaucoup souffert : plus de 200 ont été assassinés entre 1991 et 2000 et une vingtaine depuis.

Le groupe social, numériquement restreint, des oligarques a subi ses premières reconfigurations avec quelques départs de très gros bonnets comme Berëzovski et Abramovitch. En faisant poursuivre et emprisonner Khodorkovsky, Poutine a fait comprendre à tous les autres qu’il ne les craignait pas. Primakov rallié, Gaïdar et Tchernomyrdine morts, les chefs de bande des années de 1990 se font rares et sont vieillissants. L’élection présidentielle de 2012 à laquelle Poutine peut se représenter permettra de voir si une nouvelle génération d’oligarques auxquels le soutien des Etats-Unis est assuré tente de lui barrer le chemin et de faire obstacle à la politique de réhabilitation nationale qu’il incarne aujourd’hui pour la majorité de la population.


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