COMITE VALMY

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Source : La Republica, 11 novembre 2010 et voltairenet.org

La CIA mécène de l’expressionnisme abstrait

samedi 20 novembre 2010, par Comité Valmy


Voir en ligne : Comment l’Ouest fut conquis - Frances Stonor Saunders — Who Paid the Piper ?

L’historienne Frances Stonor Saunders, auteure de l’étude magistrale sur la CIA et la guerre froide culturelle, vient de publier dans la presse britannique de nouveaux détails sur le mécénat secret de la CIA en faveur de l’expressionnisme abstrait. La Repubblica s’interroge sur l’usage idéologique de ce courant artistique.

Jackson Pollock, The She-Wolf (1943)


La première confirmation par un ex-fonctionnaire

Rome. Jackson Pollock, Robert Motherwell, Willem de Kooning, Mark Rothko. Rien moins que faciles et même scandaleux, les maîtres de l’expressionnisme abstrait. Un courant vraiment à contre-courant, une claque aux certitudes de la société bourgeoise, qui pourtant avait derrière elle le système lui-même. Car, pour la première fois, se confirme une rumeur qui circule depuis des années : la Cia finança abondamment l’expressionnisme abstrait. Objectif de l’intelligence Us : séduire les esprits des classes qui étaient loin de la bourgeoisie dans les années de la Guerre froide. Ce fut justement la Cia qui organisa les premières grandes expositions du « new american painting », qui révéla les œuvres de l’expressionnisme abstrait dans toutes les principales villes européennes : « Modern art in the United States » (1955) et « Masterpieces of the twentieth Century » (1952).

Donald Jameson, ex fonctionnaire de l’agence, est le premier à admette que le soutien aux artistes expressionnistes entrait dans la politique de la « laisse longue » (long leash) en faveur des intellectuels. Stratégie raffinée : montrer la créativité et la vitalité spirituelle, artistique et culturelle de la société capitaliste contre la grisaille de l’Union soviétique et de ses satellites. Stratégie adoptée tous azimuts. Le soutien de la Cia privilégiait des revues culturelles comme « Encounter », « Preuves » et, en Italie, « Tempo presente » de Silone et Chiaramonte. Et des formes d’art moins bourgeoises comme le jazz, parfois, et, justement, l’expressionnisme abstrait.

Les faits remontent aux années 50 et 60, quand Pollock et les autres représentants du courant n’avaient pas bonne presse aux USA. Pour donner une idée du climat à leur égard, rappelons la boutade du président Truman : « Si ça c’est de l’art moi je suis un hottentot ». Mais le gouvernement US, rappelle Jameson, se trouvait justement pendant ces années-là dans la position difficile de devoir promouvoir l’image du système états-unien et en particulier d’un de ses fondements, le Cinquième amendement, la liberté d’expression, gravement terni après la chasse aux sorcières menée par le sénateur Joseph McCarthy, au nom de la lutte contre le communisme.

Pour ce faire, il était nécessaire de lancer au monde un signal fort et clair de sens opposé au maccarthysme. Et on en chargea la Cia, qui, dans le fond, allait opérer en toute cohérence. Paradoxalement en effet, à cette époque l’agence représentait une enclave « liberal » dans un monde qui virait décisivement à droite. Dirigée par des agents et salariés le plus souvent issus des meilleures universités, souvent eux-mêmes collectionneurs d’art, artistes figuratifs ou écrivains, les fonctionnaires de la Cia représentaient le contrepoids des méthodes, des conventions bigotes et de la fureur anti-communiste du FBI et des collaborateurs du sénateur McCarthy.

« L’expressionnisme abstrait, je pourrais dire que c’est justement nous à la Cia qui l’avons inventé -déclare aujourd’hui Donald Jameson, cité par le quotidien britannique Independent- après avoir jeté un œil et saisi au vol les nouveautés de New York, à Soho. Plaisanteries à part, nous avions immédiatement vu très clairement la différence. L’expressionnisme abstrait était le genre d’art idéal pour montrer combien était rigide, stylisé, stéréotypé le réalisme socialiste de rigueur en Russie. C’est ainsi que nous décidâmes d’agir dans ce sens ».

Mais Pollock, Motherwell, de Kooning et Rothko étaient-ils au courant ? « Bien sûr que non - déclare immédiatement Jameson- les artistes n’étaient pas au courant de notre jeu. On doit exclure que des gens comme Rothko ou Pollock aient jamais su qu’ils étaient aidés dans l’ombre par la Cia, qui cependant eut un rôle essentiel dans leur lancement et dans la promotion de leurs œuvres. Et dans l’augmentation vertigineuse de leurs gains ».

Traduction Marie-Ange Patrizio

1 Message

  • La Cia mécène de l’expressionnisme abstrait

    23 novembre 2010 18:44, par Georges
    Voilà une contribution bienvenue au débat sur "l’art officiel". La vulgate cultureuse occidentale se targue tellement de "liberté de création" - en stigmatisant le glacis et l’étouffoir qu’auraient été l’URSS et les pays socialistes en la matière - qu’il est bon de remettre ainsi les choses en perspective. Cela permet de relativiser le discours dominant (style Télérama) qui se répand par exemple à l’occasion de l’exposition événement "Lénine, Staline et la musique"... Et il ne faut pas oublier qu’après le lancement opéré par la CIA, c’est la Mafia qui a repris en main, en toute continuité et avec une belle efficacité, une partie du marché de l’art, montrant la proximité voire la fraternité organique qui lie les institutions étatsuniennes et le crime organisé.

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