COMITE VALMY

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Source : Mediapart

A la mémoire d’André Prenant, géographe de l’Algérie et militant communiste anticolonialiste
Par Yann Kindo

samedi 27 novembre 2010, par Comité Valmy


André Prenant est décédé ce matin, à l’âge de 84 ans.

Ces quelques mots à son sujet, ces quelques éclairages biographiques bien trop partiels sont essentiellement appuyés sur l’entretien qu’il m’a accordé le 30 décembre 2008, dans le cadre de mes recherches sur son père.

Sauf mention contraire, les passages en italique sont donc les paroles d’André extraites de cet entretien.

André est né le 4 avril 1926, un dimanche de Pâques. Il était le fils du biologiste Marcel Prenant et de la philosophe Lucy Soto, devenue Madame Prenant. Il était aussi le jeune frère de la philosophe Jeannette Colombel.

Dès son enfance, André est évidemment fortement marqué par la figure de son père, biologiste de renom et engagé dans le monde communiste dès le congrès de Tours ; mais aussi et peut-être surtout par celle de son grand-père, l’histologiste Auguste Prenant. Celui-ci était professeur à la Faculté de Médecine de Paris et membre de l’Académie de Médecine, mais aussi archétype du libre-penseur dreyfusard et socialisant.

André portait aussi l’héritage familial de par son prénom même, qui était celui du jeune frère de Marcel, tué à moins de 20 ans lors de sa première montrée en ligne au cours de la Première Guerre Mondiale.

Dans un tel contexte, la politisation d’André est très précoce, comme en témoigne cette évocation de la guerre d’Espagne :

« C’était en 1936, quand la guerre a éclaté. Moi, je ne suis pas mon père, j’étais influencé par mon père, ma position était très claire tout de suite : il fallait se battre contre le franquisme.

J’avais dix ans à l’époque, hein… »

Il fréquente ainsi tout naturellement le milieu des étudiants communistes lorsqu’il entame ses études de géographie. Une farouche stalinienne du nom d’Annie Besse, devenue par la suite Annie Kriegel, raconte dans ses mémoires intitulées Ce que j’ai cru comprendre :

« Quoi qu’il en soit Mme Prenant nous recevait autant que nous l’en sollicitions et, sans nous soutirer de confidences, formulait à l’occasion des remarques frappées au coin du bon sens et de l’affection. Elle me fit venir un jour pour me signifier que, l’année où j’étais censée préparer l’agrégation, il lui semblait qu’il ne serait pas incongru de réduire les activités militantes. Elle parlait comme mes parents. Peut-être avait-elle de surcroît l’espoir que je ferais part de ses observations à son fils André, mon coéquipier en toutes sortes d’expéditions. » (p. 287)

« André Prenant, le fils de ma directrice et de Marcel Prenant, était, dans ce cercle de copains, mon plus proche camarade, plus pour vendre L’Avant-Garde ou distribuer des tracts à la porte de l’Institut de géographie rue Saint-Jacques que pour préparer le certificat. Géographe « pur », il était trop fort pour moi à qui la géographie n’était qu’un complément. » (p. 301)

Resté, lui, fidèle à ses engagements communistes, André Prenant, lors des conversations que nous avons eues ensemble, évoquait pour sa part son ancienne camarade d’études en des termes moins affectueux, et, disons... plus fleuris !

Lorsque Marcel Prenant devient sous l’occupation chef d’Etat-Major des F.T.P., il met à profit les compétences de son géographe de fils :

« Alors, à l’époque, j’avais été depuis septembre 43, je crois, ou octobre 43, j’avais été à l’Etat-major FTP, où je faisais des cartes - des plans de batailles, des plans de mouvements de troupes, etc., et des plans pour permettre à ces mouvements de troupes de se faire - . C’était ma profession de géographe, j’étais étudiant simplement. Donc, je collaborais régulièrement avec mon père, peut-être que mon père m’avait fait faire ça simplement pour me donner un boulot quelconque, et éviter que j’en cherche… C’est depuis septembre 43 jusque janvier 44, quatre mois, quoi. Jusqu’en septembre 43, j’étais dans le maquis en Haute-Saône, avec mon camarade Pierre Durand, qui était mon camarade de Khâgne, qui a été ensuite rédacteur-en-chef adjoint de l’Humanité. Il a été déporté à Buchenwald, et au retour de Buchenwald il a été secrétaire du PCF du Haut-Rhin, puis rédacteur en chef adjoint à l’Humanité . »

Marcel Prenant, racontant dans son autobiographie son arrestation par la Gestapo, évoque ainsi son fils :

« Mon appartement de la rue Toullier avait été également visité par la Gestapo. Ils ne risquaient pas d’y trouver quoi que ce soit d’intéressant, pour la bonne raison que je n’y avais jamais rien laissé de compromettant. Mais ils étaient revenus de leur mission en m’annonçant l’arrestation de mon fils André, et j’étais fort inquiet pour lui. Je n’eus heureusement pas besoin d’attendre mon retour de déportation pour avoir de ses nouvelles. Au bout de quelques semaines, au camp de Compiègne, je fus rassuré par une conversation avec de jeunes détenus. Ceux-ci étaient plein d’admiration pour André qui avait glissé entre les mains des policiers quelques minutes après avoir été arrêté. Il avait été se perdre ensuite dans la clandestinité des maquis F.T.P. » (Toute une vie à gauche, p. 213)

André rapporte ainsi cet épisode :

« J’étais allé au domicile familial, 6 rue Toullier, pour faire tranquillement ma toilette, quand j’ai entendu farfouiller dans la serrure. En entendant farfouiller dans la serrure, je me suis dit : « ça y est, cette fois, c’est les Fritz ». Je suis donc allé à la porte, j’ai ouvert, je me suis trouvé nez à nez avec un mec qui brandissait son pistolet dans ma direction. Je me suis fait coincer contre un des murs de l’entrée –il y avait une entrée comme ça, il y avait la cuisine à gauche, il y avait un couloir au fond, et à droite il y avait deux portes salon et salle à manger - je me suis retrouvé coincé contre la porte de la salle à manger. Et, il y avait le Fritz qui m’avait tendu son revolver, et un autre Fritz qui est rentré avec lui a pris le couloir et est allé au fond, et a abouti au fond du couloir au bureau de mes parents, ou à l’ex-bureau de mes parents, car il n’était plus utilisé. Il avait toujours été très bordélique, il l’était encore plus, et le type, quand il a vu ça a crié au mec qui me gardait : « Ach, Frantz, Frantz, was is das für ein Bureau »… (...) Bon, alors Frantz a voulu voir, il a fait comme ça [il se penche], moi j’ai fait comme ça instinctivement, et j’ai repris la porte de l’escalier, et je me suis taillé.(...) J’ai fait tomber son revolver, et je me suis taillé. J’ai cavalé dans l’escalier vers le bas, j’ai sonné chez un locataire du rez-de-chaussée, qui m’a ouvert sa porte. Je suis rentré chez lui, il m’a ouvert une fenêtre sur la cour intérieure, derrière la cour intérieure il y avait un mur, que j’ai grimpé, j’ai sauté de l’autre côté dans l’hôtel voisin, je suis tombé sur la patronne de l’hôtel, c’était en janvier, il faisait très froid, mais je n’avais pas de veste, et la patronne de l’hôtel m’a guidé vers la sortie. Je lui ai demandé de regarder si les Allemands m’attendaient à la sortie, elle me dit « vous pouvez passer ». Je suis donc sorti, et j’étais persuadé que mon père était au laboratoire, je me suis dit : « je vais aller le prévenir ». J’ai filé vers la Sorbonne, je suis rentré dans la Sorbonne, et je suis monté au laboratoire de mon père, j’ai sonné, (…) Je leur ai dit : « Je viens prévenir mon père que les Allemands sont à sa poursuite, qu’ils sont à la maison, où ils ont cherché à l’arrêter, je me suis échappé pour venir le prévenir. ». Ils m’ont dit : « Il n’est pas là, parce qu’il a été arrêté ». J’ai compris qu’il avait été arrêté le matin à Gentilly, au métro, et que c’était à la suite de cette arrestation que les Allemands étaient venus rue Toullier. »

André est obligé de se planquer un temps, avant de retourner aux F.TP., cette fois-ci non plus à l’Etat-Major mais directement dans le maquis :

« Et puis j’ai rencontré Vincent Labeyrie, le fils de l’ancien gouverneur de la banque de France, que j’ai connu quand il était au lycée Henri IV, en classe d’agro et moi en hypokhâgne, et on s’était contactés, ensemble, je l’avais fait rentré aux JC. On s’est retrouvés, et il m’a contacté pour me faire rentrer aux F.T.P.. Ça s’est passé, ça, en mars ou avril 44, donc presque à la Libération, et on a été ensemble à Achères-la-Forêt, où on a rencontré un jeune garde forestier qui s’appelait Laurent Poli, fils lui-même de garde-forestier qu’on connaissait, et c’est comme ça qu’on a créé le maquis d’Achères-la-Forêt. On était 8 en tout, quoi. Ils ont tous été arrêtés d’abord, et fusillés à la fin de juillet 44. »

Baignant dans cette atmosphère nécessairement sécuritaire, André fait preuve de la même rigueur que son père à propos des normes de la clandestinité. Plus de 60 ans après, en racontant l’épisode, il s’emportait toujours contre la coupable légèreté de se mère venue un jour le visiter dans la forêt de Fontainebleau et qui avait utilisé en public son nom pour l’appeler, dévoilant ainsi sa véritable identité dans un milieu où le pseudonyme était de rigueur. André, qui m’a semblé être un peu colérique, n’en décolérait décidément pas !

Après la liquidation du maquis d’Achères, il passe directement sous les ordres du célèbre Colonel Fabien, à qui il avait déjà servi de garde du corps. Le récit de cet épisode révèle à quel point André était géographe autant que communiste :

« On est partis de Paris, après avoir fait l’insurrection, on est partis début septembre, ou plutôt fin août. A l’époque, je commandais le détachement de reconnaissance de la Brigade Fabien. On est partis par le Nord-Est de Paris, vers Chantilly, Creil, de Creil on est allés sur Saint Quentin, et sur les Ardennes. Bon, on a franchi la Meuse, un peu au sud de son confluent avec la Chiers, qui arrive de l’Est, et on s’est installés du côté de Montmédy en attendant d’être intégrés à l’armée américaine. C’est Fabien qui attendait ça. Alors, de là, on a été recrutés par l’armée américaine, comme corps auxiliaire, on nous a donné des brassards avec « Combattant Volontaire » marqué dessus, et on a été passés en revue, Fabien en tête, moi en second à l’avant de mon détachement, etc. , et ensuite il y avait à peu près dans la brigade 1000 ou 1200 hommes, pas plus, et on a été installés sur le Front de la Moselle, au nord de Thionville. »

Après le décès de Fabien, et sous les ordres de De Lattre de Tassigny, André franchit le Rhin et participe à l’occupation de l’Allemagne.

Pour une période un peu plus récente, André revendique une influence en retour sur son père, qui a amené celui-ci à rompre avec le PCF, non pas suite à l’affaire Lyssenko, mais du fait de la politique du Parti vis-à-vis de la guerre d’Algérie :

« Je l’ai influencé, parce que je suis parti en Algérie en 1946, je vous l’ai dit. J’ai été frappé par la similitude du problème pour les Algériens à l’égard de la France et la position que nous avions eue à l’égard de l’Allemagne. Pour moi, c’était la même chose, c’était la mainmise sur le peuple par une minorité liée à l’étranger. D’une part, je suis retourné en Algérie en 49, comme prof au lycée Emile-Félix Gauthier, j’y suis resté jusqu’en 1953 quand j’ai été nommé assistant à la Fac à Paris, il y a donc 56 ans ; j’y suis retourné aussitôt après l’indépendance, jusqu’en 66, comme maître de conférence délégué. Et, à chaque fois j’ai été frappé, par le caractère, j’allais dire : « ignorant », mais c’est pire : « dangereux », de la position du PCF. C’est-à-dire l’oubli complet du fait colonial, ou néocolonial, au profit de la comédie de la domination idéologique du Parti. Donc, je suis persuadé d’avoir largement contribué à convaincre mon père là-dessus. J’ai écrit en 1951 un article dans les Annales de Géographie sur les structures sociales de l’Algérie, j’ai écrit depuis, pour le Parti, pendant la guerre d’Algérie, à la fin des années 50, avec Yves Lacoste et André Nouschi, qui est historien, on a écrit ensemble aux Editions Sociales un bouquin sur L’Algérie, passé et présent, dont on a jamais fait le deuxième tome, qui était le présent, on a donc fait que de l’histoire, mais c’était suffisamment convaincant pour qu’on ait des ennuis avec la direction du Parti, qui ne voulait pas nous laisser aller plus loin. (...) Parce que nous insistions sur le fait colonial et l’absence de réaction correcte de la gauche française en face du fait colonial. Et c‘est de ça que j’ai persuadé mon père. Très largement. Et je lui ai montré comment les positions du Parti sur la guerre d’Algérie étaient non-conformes à la réalité observable sur place.. »

André pour sa part quitte le PCF vers 1990, à l’époque où Marie-Georges Buffet est nommée à la tête du Parti. Mais, jusqu’au bout, il a suivi l’actualité politique du monde, et on pouvait encore le voir, à 80 ans largement passés et malgré une vision très affaiblie, arpenter le pavé parisien lors des manifestations organisées par la gauche et les syndicats. Et ce même les jours de grand froid !

Et puis, ah oui, au fait : André Prenant était végétarien, parce qu’il aimait les animaux.

Voilà, nous pouvons en rester là pour aujourd’ hui, pour cette première évocation de sa mémoire.

Ou plutôt, non !

Concluons avec les derniers mots d’André figurant sur la retranscription de notre entretien :

« D’accord.

Vous ne voulez rien boire avant de partir ? »

Yann Kindo

26 novembre 2010


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