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Mai 68 : une première "révolution de couleur ?
Que voulaient détruire certains soixante-huitards ?
par Valentin Martin et Jacques Maillard

jeudi 31 mai 2018, par Comité Valmy


François Mitterrand en 1968

Mai 68 : une première "révolution de couleur ?

Que voulaient détruire certains soixante-huitards ?

Mai 68 fut un mouvement social de grande ampleur qui, par ses longues grèves et ses manifestations, mobilisa des couches variées de la société française. Mai 68 a indéniablement apporté un progrès social aux travailleurs, les accords de Grenelle ayant débouché notamment sur de substantielles augmentations de salaires et sur une représentation accrue des syndicats.

Parallèlement à ce vaste mouvement social et de réflexion idéologique, se développa ce que l’on peut considérer comme une première tentative de « révolution de couleur ».
-  D’une part, la cinquième colonne pro-américaine recrutée dès la seconde Guerre mondiale par les dirigeants états-uniens (et encore au pouvoir de nos jours) tenta de profiter de la situation pour accéder au pouvoir : François Mitterrand annonça sa candidature à l’élection présidentielle le 28 mai 1968
Le meeting du stade Charléty, où par sa présence, Mendes France marquait symboliquement sa disponibilité pour prendre "la relève" du pouvoir gaulliste, fut le point culminant de cette manœuvre mise en échec en particulier par l’attitude du Parti communiste Français.

-  D’autre part des intellectuels (maoïstes, trotskystes, anarchistes) cherchaient déjà une remise en cause de l’Etat-nation incarnée de façon positive à cette époque par le Général De Gaulle.

Le refus du PC et de la CGT de cautionner un coup d’État non démocratique (conformément à toute la tradition de la gauche réelle, des montagnards à la Résistance), alliée à la peur des privilégiés d’une insurrection populaire (peur sans fondement, mais immense), fit échouer la première récupération.

Par contre, jouant sur les traditions d’aspiration du peuple français à la liberté et au changement, les intellectuels gauchistes, que l’on nomma plus tard « les Nouveaux philosophes », « la Nouvelle gauche », ou la « French theory » , visaient en réalité à promouvoir un nouvel ordre social qui venait d’au-delà des océans, et qui pour les initiés n’était pas si nouveau dans la sphère intellectuelle. Elle s’enracinait en effet massivement dans la pensée allemande, notamment nietzschéenne et heideggerienne, hostile aux Lumières, à leur rationalité et à la république française.

La tentative de renverser De Gaulle
et son gouvernement

Il est clair que cette tentative était menée par les cercles les plus atlantiques, proches des USA et de leurs affidés en Europe. Les forces pro-atlantiques avaient en effet toutes les raisons de vouloir éliminer de Gaulle tant pour sa politique intérieure que pour sa politique internationale (1).

Par exemple :

- De Gaulle réussit à faire mettre au point une arme de dissuasion nationale (premier essai d’une bombe atomique française réalisé en 1960).
- En 1963, alors que Kennedy faisait sa tournée européenne, De Gaulle refusa de le recevoir.

- En 1964, De Gaulle reconnut le gouvernement de la Chine populaire où il ne put réaliser une visite officielle qui était prévue.

- De Gaulle avait engagé une conversion massive des réserves de change (dollars) auprès du guichet du Trésor américain, précipitant l’annonce de la fin de la convertibilité du dollar en or. En 1966 il envoya des bateaux remplis de dollars pour rapporter des lingots d’or à la France.

- En 1966, De Gaulle fit un voyage triomphal à Moscou, évoquant une Europe de Brest à Vladivostok. Cette même année, lors de son discours de Phnom-Penh, De Gaulle exigea devant cent mille personnes le retrait des armées américaines du Viet-Nam.

- Le 7 mars 1966, dans une lettre à Lyndon Johnson, Charles De Gaulle affirme la volonté de la France de se retirer du Commandement intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord. (OTAN) – A terme, les 14 bases aériennes, 40 dépôts et 26 000 hommes des forces armées états-uniennes , devront quitter le territoire national.

La mise en cause de l’État

Mais au-delà de cette action politique ciblée, une action sur le plus long terme, visant à la mise en cause de l’État en tant que notion civilisationnelle, politique, intellectuelle et sociale, était mise en œuvre.
Cette action, comme le décrit Zinoviev dans son livre l’ « Occidentalisme », nécessite aussi la mobilisation d’intellectuels, corrompus ou simplement convaincus, mais toujours largement soutenus et glorifiés.

Herbert Marcuse, ancien fonctionnaire de la CIA et ancien doctorant de Martin Heidegger, est considéré comme l’un des organisateurs intellectuels du mouvement de 1968. En France, le mouvement de 68 mobilisa des profils variés d’intellectuels susceptibles de s’inscrire dans cette mouvance. Par exemple, Maurice Blanchot poussa cette entreprise jusqu’à la parodie. Propagandiste fasciste dans les années 30 et 40, et « converti » au gauchisme par la suite, il se spécialisa dans l’écriture de pamphlets anti-De Gaulle, « dictateur fasciste » dont il réclamait la démission. (2) Un article du journal La Croix intitulé « Les chrétiens aux avant-postes de 68 » souligne le rôle joué par certaines personnalités chrétiennes et leurs adeptes, comme Paul Ricoeur, ancien propagandiste vichyste, directeur du département de philosophie de la faculté de Nanterre en 1968, puis mentor d’Emmanuel Macron (3). Ricoeur

Mais plus largement, une Nouvelle Gauche adossée au mouvement intellectuel de la French Theory naquit de ce mouvement. Se caractérisant par son anti-soviétisme, son anti-marxisme, sa haine de la république, de l’Etat-nation, et son pro-américanisme elle fut du pain béni pour la CIA. Celle-ci dans son rapport sur « La défection des intellectuels de gauche en France » datant de 1985 et déclassifié en 2011, se félicite du succès des nouveaux intellectuels de gauche comme Foucault, Derrida, mais aussi des nouveaux intellectuels de droite comme BHL, Glucksman... L’auteur de ce rapport écrit : « Il y a un nouveau climat intellectuel en France : un esprit d’anti-marxisme, et d’anti-soviétisme qui rendra difficile de mobiliser toute opposition intellectuelle aux politiques américaines. » (p.5) « Les Nouveaux Philosophes professent une antipathie systématique pour le gaullisme et une acceptation du capitalisme comme un moindre-mal. » (p.12, https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/CIA-RDP86S00588R000300380001 -5.PDF)

Dans l’esprit des stratèges atlantiques (aux USA et en Europe), la mise en cause de l’État se déroula en 3 étapes.

Première étape : la déconstruction de la souveraineté

La mise en cause de sa souveraineté et de l’autorité de l’Etat se firent sous le slogan « il est interdit d’interdire ». La destruction de la loi au profit du contrat attaquait le socle de notre république qui depuis le 4 août 1789 affirmait justement la prédominance de la loi sur les contrats entre parties… Cela permettra beaucoup plus tard la mise en place de l’UE et de la violation de notre constitution (référendum bafoué de 2005).

En plus de s’attaquer aux principes fondateurs des Républiques sociales issus des Lumières (raison, science, progrès), les philosophes de la French Theory visaient à violemment déconstruire la notion de souveraineté. Michel Foucault commençait ainsi son cours donné au Collège de France « Pour la société » de 1975 : « Pour mener l’analyse concrète des rapports de pouvoir, il faut abandonner le modèle juridique de la souveraineté ». Il eut une grande carrière aux USA.

Derrida, père du concept de déconstruction si prisé outre-Atlantique, avouait lors d’un cours prononcé à la Rue d’Ulm « Ce que je cherche, c’est une déconstruction prudente de cette logique et du concept dominant, classique, de souveraineté état nationale... » Ce cours prononcé devant de jeunes Normaliens et Normaliennes (dont les études sont financées par les deniers de la nation) se terminait par une exhortation à donner sa vie pour mettre en échec la souveraineté nationale. « La question reste entière de savoir, ce fut la question du séminaire, qui peut mourir ? A qui ce pouvoir est donné ou dénié ? Qui peut la mort, et par la mort mettre en échec la super – ou l’hyper- souveraineté (...) ? » (sic.)

Il louait indirectement tout ce qui pouvait déconstruire ce concept de souveraineté, y compris la violence : « Cette déconstruction, c’est ce qui arrive, comme je dis souvent, et qui arrive aujourd’hui dans le monde à travers les crises, les guerres, les phénomènes du dit terrorisme dit national et international, les tueries déclarées ou non, la transformation du marché mondial et du droit international qui sont autant d’événements qui affectent et mettent à mal le concept classique de souveraineté. » (4)

Deuxième étape : la décroissance

La mise en cause de la souveraineté militaire et économique, qui se fait notamment par la destruction de notre industrie, fut promue par une pseudo-écologie, qui est en réalité le masque cachant l’idéologie de la décroissance.

L’économiste et théoricien de la décroissance Serge Latouche dans sa collection « Les précurseurs de la décroissance » publie en 2014 l’ouvrage Cornélius Castoriadis ou l’autonomie radicale. Castoriadis, considéré comme le père de la notion de décroissance en France, et comme un philosophe « révolutionnaire », fut néanmoins un important économiste à l’OCDE. De 1960 à 1970 il y occupe le poste de chef des Etudes Nationales puis à partir de 1968 celui de Directeur des Etudes de la croissance, des statistiques et des comptes nationaux. Il a joué un rôle important dans l’inflexion du marxisme vers la critique des pays communistes, ou jugés « capitalistes d’Etat », et vers la croyance en une alternative idéologique, bâtie autour de l’écologie. Les pays communistes ou « capitalistes d’Etat » ont, selon sa doctrine, pour péché originel d’avoir pour visée « l’expansion de la maîtrise rationnelle ». De 1947 à 1967, il anime le groupe « Socialisme ou Barbarie », développant les thématiques de l’autogestion, de l’autonomie, de l’égalité des salaires et du refus de toute autorité, thématiques qui seront reprises par nombre de slogans de mai 1968.

Cette nouvelle idéologie a conduit de nombreux soixante-huitards à créer des « communautés » notamment agraires (« les éleveurs de moutons au Larzac ») pour fuir la civilisation, source du mal. En dehors des parodies musicales se moquant de ces bourgeois qui, pour nombre d’entre eux, revinrent aux affaires financières ou politiques, il est à remarquer que la promotion de cette « vie en communauté » préparait le chemin à la promotion des « politiques de la communauté », qui accompagnèrent la destruction de l’État républicain. Ce thème est au centre du modèle politique américain : Barrack Obama fut « organisateur communautaire », Hilary Clinton fit sa thèse sur le « modèle Alinsky », sociologue considéré comme le fondateur du groupement des « organisateurs de communautés ». La promotion de la « communauté » a aussi ouvert la voie aux ethnicismes divers, et à tous les communautarismes d’aujourd’hui, religieux, régionaux, sexuels et aussi sociaux.

Troisième étape : la privatisation
des services publics nationaux

Enfin le stade final de la destruction de l’État est la destruction de tous les services publics d’éducation, de santé, de solidarité... Cette dernière phase, promue par les experts de l’OCDE (voir le livre « De la destruction du savoir en temps de paix », 1001 Nuits) et de l’UE (rapport EDORA, voir l’article de Valmy « EDORA et Xynthia »), est mise en place par une politique brutale de libéralisation, déréglementation et privatisations.

La déstabilisation des services publics est en même temps accélérée par l’idéologie sans-frontiériste qui rend caduque la notion même d’Etat-providence. Concrètement, elle est accélérée par les politiques d’immigration massive et soutien aux « migrants », qui contribuent à leur saturation, et qui amènent les populations plus anciennes à fuir ces services publics (hôpitaux, HLM, écoles...) au profit du privé. Les personnes qui abandonnent ces services n’ont plus de raison d’en payer le coût.

Conclusion : la propagande n’est là
que pour masquer la politique réelle.

Le paradoxe le plus grand est que ceux-là mêmes qui mettaient en cause de la manière la plus extrême « l’ordre », en sont arrivés à soutenir un système qui donne la part belle aux institutions les plus réactionnaires qui soient : les églises (notamment catholique) bénéficient de la fuite des ménages vers l’école privée et autres structures privées, les banques et les actionnaires s’accaparent services et infrastructures nationales.

Cohn-Bendit déclarait en mai 68 : « Maintenant c’est l’Europe sans frontières. » (5). Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, en mai 2018, alors que le pays est en particulier menacé par la destruction de la SNCF, il est tout à fait cohérent que lui et les siens affirment préférer soutenir Macron que les grévistes.

De surcroît l’UE, complètement jumelle de l’OTAN, poursuit ses politiques de guerres, cautionnées par ses « french doctor » (Kouchner, BHL, Glucksmann), guerres qualifiées d’ « humanitaires », mais le plus souvent dirigées contre des républiques, dont le modèle national et laïc est déclaré caduque et promis à la « déconstruction » pour s’adapter au Nouvel Ordre mondial.

Aujourd’hui la génération des opportunistes de tous poils (et de leurs disciples) qui surfèrent sur les problèmes réels de la classe ouvrière et étudiante pour servir des intérêts occultes sont aux commandes et amènent le pays dans l’abîme, car ils en détruisent l’âme, la force, le corps, son Etat. La question fondamentale est donc de les arrêter dans leur marche infernale.

Valentin Martin et Jacques Maillard
Comité Valmy
Mai 2018

Notes
  1/ André Fontaine, Histore de la Guerre Froide, tome II 1950-1967, Fayard, 1967
2/ Voir Michel Surya, L’Autre Blanchot. En 1937, Blanchot demande « d’intervenir avec les moyens les plus puissants en faveur de Franco », il voit les colonies comme « un débouché d’existence, de richesse et de gloire ». Sous Vichy, membre de Jeune France, il dirige la revue « Aux écoutes » et écrit : « Si jamais la Révolution Nationale échouait, ce serait la fin de la France. »
3/ https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/chretiens-avant-postes-mai-68-2018-03-18-1200921688
4/Derrida, La bête et le souverain
5/Claude Paillat, Archives secrètes : 1968-1969 les coulisses d’une année terrible, Denoël, 1969, Paris, p. 179.


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