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Russie : Koudrine prend
la direction de la Cour des comptes
par Karine Bechet-Golovko

vendredi 25 mai 2018, par Comité Valmy


Russie : Koudrine prend
la direction de la Cour des comptes

Alexeï Koudrine est une personnalité idéologiquement très marquée - et très appréciée en Occident, qui vient du "Cercle de Saint-Pétersbourg" à l’époque de la chute de l’Union soviétique, à savoir des proches d’A. Sobtchak et de V. Poutine. Idéologue néolibéral, il fut ministre des finances de 2000 à 2011 et quitta son poste après un clash avec Medvedev. C’est alors que son parcours se radicalise et qu’il passe dans l’opposition avec le mouvement Bolotnaya, qui ne l’a pas adopté. A la tête de différentes ONG, notamment le Comité des initiatives citoyennes, il est l’une des courroies de transmission des recommandations internationales en Russie, en ce qui concerne des domaines aussi divers - mais cruciaux - que l’histoire, la réforme de justice, la police ou les ONG. "Projets" portant des dénominations bien connues comme "Open Police" ou "Open ONG". C’est cette personne qui vient d’être placée à la tête de la Cour des comptes. Ce qui soulève bien des questions ...

Dans notre ouvrage Russie : la tentation néolibérale, nous avions largement développé l’évolution du parcours et l’influence de Koudrine dans le jeu politique russe. Après son départ du Gouvernement, ses positions se sont largement radicalisées et il s’est intéressé à tout ce qui concerne l’Etat, largement au-delà de la matière financière - avec d’ailleurs une compétence très relative. Dans l’ensemble, son Comité des initiatives citoyennes est une plateforme de soft power qui introduit en Russie de manière assez caricaturale les injonctions idéologiques des organismes internationaux. Le tout teinté de "Soros" en affichant des formules surprenantes comme ces nombreux "Open". En jonction avec son autre ONG, dont il préside le Conseil, le Centre des projets stratégiques, le dernier hobby est de faire de l’Etat russe un Etat totalement numérique, et virtuel si possible. La Douma a résisté (voir notre texte ici).

Ces derniers temps, ses propositions sont reprises avec parcimonie, mais son influence reste grande. n’ayant pu obtenir son poste de Premier ministre (et ce n’est pas faute d’avoir essayé - voir notre texte ici), il a finalement accepté la Cour des comptes.

Pourtant, à la différence de l’entrée en fonction de Golikova en 2013 qui avait obtenu le soutien absolu de la Chambre basse du Parlement russe, Koudrine n’a pas atteint la majorité constitutionnelle. Certes, la candidature a été présenté par le parti au pouvoir Edinaya Rossiya, mais si ses membres n’ont pas voté contre, 93 se sont abstenus. Il n’a pas non plus réussi à convaincre l’opposition. Finalement, il sera élu avec 264 voix, dont 245 de Edinaya Rossiya.

Il est vrai que de nombreuses questions - idéologiques justement se posent. Les députés ont demandé au futur contrôleur de l’Etat si ses "convictions" ne l’empêcheront pas de faire objectivement son travail. Et dans la mesure où il a déclaré garder en parallèle la direction de ces ONG très impliquées politiquement dont nous avons parlé, la question n’est pas rhétorique... Il ne s’agit pas simplement de la question du financement de ces ONG (qui, s’il est publié sur leur site, est très bien caché), mais de leur utilisation en parallèle de la Cour des comptes et de la transmission des informations. Koudrine déclare que formellement, la législation ne l’empêche pas de garder ces activités. Certes, mais l’éthique devrait être un élément pris en compte par la personne qui doit vérifier la bonne utilisation des fonds publics ... Il est vrai que ses déclarations laissent entendre qu’il entend vérifier que les fonds publics permettent de réaliser les buts fixés par l’oukase de mai. Certains députés ont alors, à juste titre, émis l’idée qu’il tentait de mettre en place un Gouvernement bis.

La manière dont Koudrine voit le travail de la Cour des comptes doit effectivement éveiller l’attention. L’autre risque majeur est celui de transformer cette institution publique en une sorte d’organe indépendant sur le modèle du très dangereux Tribunal anticorruption que les organes internationaux font passer en force en Ukraine, Ukraine qui a un réflexe de survie sur cette question. Si la Cour des comptes est indépendante, elle l’est de la politique - pas de l’Etat. Or, la manière dont Koudrine envisage sa fonction fait penser au risque d’un glissement fonctionnel qui pourrait entraîner un glissement de nature. L’enjeu n’est pas mineur.

Pourquoi ce combat des structures internationales pour "désétatiser" la lutte contre la corruption ? Si ce sont des structures publiques qui luttent contre la corruption, ce combat renforce la légitimité de l’Etat et le renforce donc in fine puisqu’il remplit son rôle. Si ce sont des structures indépendantes de l’Etat, qu’elles soient nationales (comme avec Navalny ou les ambitions de Koudrine) ou sous tutelles internationales (dans le cas du Tribunal ukrainien), l’Etat est l’objet du délit et non l’auteur de l’enquête. Il perd en légitimité et est affaibli.

La nomination de Koudrine n’est pas un bon signe non plus en ce qui concerne le système de recrutement. Cela montre tout d’abord le déficit des personnes reconnues comme compétentes et l’afflux massifs, sous l’impulsion de Kirienko, de ces tout frais "manageurs" n’a en rien changé la donne. Dans ce vide, la présidence se retourne encore vers ses proches, même si leurs convictions sont loin de correspondre à la vision majoritaire de la population. C’est peut-être pour cela que Koudrine nous abreuve de confidences montrant qu’il fait partie d’un certain clan "patriotique" : sur oukase secret du Président il a participé à la réalisation des nouvelles armes présentées, il a également rappelé que, à la fin des années 90, lorsqu’il travaillait dans l’Administration présidentielle, il a lancé une opération de contrôle du ministère de l’Intérieur et de l’Armée qui a conduit à l’arrestation - également secrète - de 40 généraux. Chiffre rond, c’est pratique. Et que des généraux ? Non, vraiment quel homme ! Il est manifestement compétent dans tous les domaines : les finances, le droit, l’armement ... L’on comprend mieux pourquoi il voulait tant être Premier ministre.

Bref, pour compenser une image idéologiquement décalée de la société russe, il tente de jouer la carte patriotique "secrète". Pour autant, il flotte encore dans la cotte de mailles du preu chevalier sans peur et sans reproche ... Bayard attendra.

Karine Bechet-Golovko
mercredi 23 mai 2018

Russie politics


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