COMITE VALMY

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L’APPEL FULGURANT DE LA DEMOCRATIE
Michel Peyret

mercredi 1er décembre 2010, par Comité Valmy


Il est nécessaire parfois de remuer beaucoup de matière intellectuelle pour s’apercevoir qu’au terme de sa démarche, au fond, il ne s’est agi que d’enfoncer des « portes ( déjà ) ouvertes ».

Mais la réflexion a besoin d’être stimulée, sinon irritée, pour cesser de « tourner en rond » et comprendre que l’on a déjà sous la main ce que l’on cherche.

Pourquoi mon ami Pierre a-t-il, ces jours derniers, agacé ma réflexion en me faisant parvenir un extrait de l’Anti-Dühring de Engels qui, au premier abord, ne fait que reprendre des éléments auxquels j’avais déjà été confronté lors d’une précédente lecture de L’Idéologie Allemande et dont j’avais rendu compte dans un article que j’avais intitulé : « Quand l’histoire ne fait rien ou l’Idéologie allemande. »

PORTER LE DEBAT SUR LA DEMOCRATIE A UN AUTRE NIVEAU

Et c’est en lisant Antoine Artous, sur les écrits duquel nous reviendrons, que je viens de prendre conscience que l’objet réel de tout mon débat tourne autour des idées de démocratie et pas seulement bien sûr dans le « rabâchage » de quelques poncifs à ce sujet, mais dans le prolongement, la réévaluation, la poursuite critique d’un débat présent depuis longtemps, au moins depuis Marx, dans le mouvement ouvrier naissant, sinon dans la reprise de débats plus anciens encore portant sur le thème de la libération humaine.

Ce thème a fait l’objet, et continue de faire l’objet, de la confrontation, sinon de l’affrontement de plusieurs courants et écoles, affrontement qui s’est poursuivi, tant bien que mal, cahin-cahant, dans les vicissitudes de l’histoire, leur cheminement, avec leurs hésitations, leurs expériences, tragiques parfois, dans les tentatives de théoriser les « avancées », sinon les avaries de l’histoire.

LE TRAVAIL ABSTRAIT, LA DEPOSSESSION, L’ALIENATION

Pour sa part, Pierre écrivait, quelque peu hermétiquement au premier chef, « l’activité primitive, le travail hors échange marchand issu de l’accumulation privée, ne connait pas autre chose que les valeurs sans dimension, les valeurs d’usage, parce qu’il ne connait pas la mesure quantitative de la valeur. »

Et Pierre poursuivait : « Ce n’est que l’échange marchand, puis la transformation de l’outil d’échange, l’argent, en capital, qui donne naissance au travail abstrait. »

« C’est la dépossession, soulignait mon ami, l’aliénation du produit de l’activité de la personne qui donne naissance au travail abstrait, au salaire, mesure quantitative de la valeur de la marchandise travail.

« L’aliénation est morale, insistait-il, parce que elle est physique, et non le contraire car dans ce cas elle n’existerait que comme abstraction d’une abstraction, c’est-à-dire une « dé-adhésion conceptuelle sans retour » caractéristique, qui est pourtant une réalité qui nous imprègne totalement parce que nous y vivons dedans.

« L’acte est concret mais le besoin en est abstrait et par la même occasion le but-besoin humain, la conscience en mouvement de la nature sur elle-même qu’est l’humanité concrète. »

LA CRISE DE LA MESURE QUANTITATIVE DE LA VALEUR

Et Pierre en venait, un peu plus concrètement, à l’objet du débat.

« Il ne s’agit pas seulement, disait-il, d’une transposition de la baisse tendancielle du taux de profit du capital à la baisse tendancielle des taux d’intérêt psychologiques qui, prise stricto sensu serait une psychologisation du mouvement réel interne de la société et de la société dans la nature, il s’agit de la crise de la mesure quantitative de la valeur au moment historique où croissent de façon exponentielle les valeurs sans dimensions, les valeurs incommensurables, c’est-à-dire tout simplement la production sous toutes ses formes, qu’il faut mettre en santé avec les besoins humains, « matériels et moraux » et la quantité de valeur à extraire de la production « d’objets physiques » au profit d’activité libre en gésine, de valeur générale sans dimension. »

CE QU’IL Y A DE CONCRETEMENT NOUVEAU

Et Pierre voit là « ce qu’il y a de concrètement nouveau à aborder dans le prolongement de la pensée marxiste.

« C’est, dit-il, une question de seuil quantitatif qui appelle transformation qualitative.

« L’ouverture de ces possibilités est liée à la réappropriation et à la croissance fulgurante en quantité et en qualité du surproduit du travail. »

Cette dernière phrase est certainement ce qu’il y a de plus puissant dans la démonstration de Pierre.

Cette croissance fulgurante en quantité et en qualité du surproduit du travail est déjà quelque chose de très présent, non seulement dans mes réflexions, mais également dans mes écrits, je vais y revenir.

LA REAPPROPRIATION DES RICHESSES

Mais c’est certainement quand Pierre parle de « réappropriation » de ce qui résulte de cette « croissance fulgurante » que git aujourd’hui certainement l’essentiel : comment peut-il y avoir « réappropriation » au niveau quantitatif et qualitatif des « richesses produites » s’il n’y a pas simultanément une appropriation parallèle, en quantité et en qualité, des pouvoirs qui permettent cette appropriation jusqu’alors essentiellement profitable au capitaliste et au capitalisme en tant que système ?

ET L’APPROPRIATION DES POUVOIRS ?

Comment les producteurs, les salariés au sens large, peuvent-ils s’approprier et, en quelque sorte « bénéficier » de ce qu’ils produisent, si ne leur est pas transféré dans le même mouvement la propriété qui donne le pouvoir ( là où est la propriété, là est le pouvoir ).

Et ce pouvoir du peuple, ce ne peut être que la démocratie et, on le pressent bien ici, ce ne peut être la démocratie traditionnelle, une démocratie aujourd’hui boycottée par la majorité des producteurs tant elle est malmenée, sinon violée, par ceux qui s’en réclament tout en se refusant à en accepter les décisions, ce refus conduisant au coup d’Etat permanent, c’est-à-dire aux décisions contraires aux souhaits de l’immense majorité.

Cette conception traditionnelle de la démocratie m’apparait donc parfaitement illustrée par la constitution et les institutions de la 5ème république, lesquelles m’apparaissent également avoir fait leur temps : elles sont pleinement obsolètes.

LA CROISSANCE « FULGURANTE » DE LA DEMOCRATIE

En fait, cette démocratie doit connaître elle aussi une « croissance fulgurante » en quantité et en qualité.

En fait, aujourd’hui, tout appelle à ces qualités nouvelles, à la création historique d’une nouvelle démocratie, une démocratie donc encore inconnue, ou qui n’a pu exister qu’à de rares moments de notre histoire, qui n’a donc été au plus une prémonition de ce qu’elle pouvait être qu’une réalité vraie et durable.

Et c’est sans doute autour de cette création nouvelle que doivent se concentrer les réflexions de tous les acteurs du mouvement populaire qui souffrent jusqu’au suicide de se voir violentés jusque dans leur conscience et leur existence d’êtres humains à une époque où les droits de l’homme peuvent aussi, et en conséquence, prendre une dimension nouvelle et surtout réelle.

Aussi, je considère qu’il nous revient en conséquence de sortir des balbutiements qui ont pu être les nôtres jusqu’alors.

IL N’Y A RIEN A INVENTER

Pourtant, si l’on en croit Engels, il n’y a rien à inventer.

J’en viens, ou reviens, en conséquence à son propos cité par Pierre qui, s’il peut sembler de quelque simplicité, n’en est pas moins , semble-t-il, d’une redoutable efficacité, tant il fait cette démonstration imparable qu’il n’est besoin de rien inventer qui pourrait alors paraître comme résultant davantage de nos imaginations que de la réalité, nouvelle bien sûr, mais déjà existante.

« Si l’on s’éveille, dit donc Engels, à la compréhension que les institutions sociales existantes sont déraisonnables et injustes, que la raison est devenue sottise et le bienfait fléau, ce n’est là qu’un indice qu’il s’est opéré en secret dans les méthodes de production et les formes d’échanges des transformations avec lesquelles ne cadre plus le régime social adapté à des conditions économiques plus anciennes.

« Cela signifie, ajoute-t-il, et ce n’est pas le moins important, « en même temps, que les moyens d’éliminer les anomalies découvertes existent forcément, eux aussi – à l’état plus ou moins développé – dans les rapports de production modifiés. Il faut donc non pas inventer ces moyens dans son cerveau, mais les découvrir à l’aide de son cerveau dans les faits matériels de production qui sont là. »

NOUS SOMMES LE PEUPLE

Cela me conduit à me remémorer que, depuis celle de l’Idéologie allemande, ma lecture m’a conduit à prendre connaissance d’autres textes ou opinions, celle par exemple du « Marx du General Intellect » des Grundisse dont je vous ai déjà entretenu.

Il a fallu, certainement aussi, quelques commentaires à mon dernier article ( Va-t-on continuer à se laisser piler ? Ou alors quoi ? ) pour que je me sente en quelque sorte obligé d’essayer de formuler, ou de formuler différemment, en le poussant plus loin, ce que j’avais déjà essayé de faire, notamment en collaboration avec Jean-François Autier, ou en confrontation-échange avec AMC qui m’a fait rencontrer qualités et défauts des libertaires, ou de la vision qu’elle en avait...

IL Y A MATIERE A FAIRE DE L’EN-COMMUN

Et, finalement, j’en arrive à cette conclusion qu’il y a dans l’héritage des différents courants historiques du mouvement ouvrier et progressiste matière à faire très largement de l’en-commun pour fouiller ensemble et trouver ensemble dans les nouvelles réalités historiques auxquelles ces courants, mais aussi les peuples, sont confrontés, les bases communes de la transformation révolutionnaire de la société.

Et les peuples, dans la réalité des sociétés actuelles, sont notamment confrontés à la nouvelle crise du capital, laquelle trouve les causes immédiates de son développement dans ses caractéristiques et catégories qui, telles la baisse tendancielle du taux de profit, ou encore la surproduction, ou la suraccumulation/dévalorisation du capital, qui pour n’être pas nouvelles, se manifestent à nouveau dans des circonstances et des conditions nouvelles qui en aggravent sensiblement les conséquences visibles.

CE QUI REVOLUTIONNE AUJOURD’HUI

J’ai déjà parlé, ou écrit, à plusieurs reprises, à propos des conséquences de l’apparition et du développement, d’une part de l’automation et, d’autre part, de l’informatisation, qui à leur tour révolutionnent aujourd’hui à la manière que j’ai dite le procès de production et contribuent fortement à la crise actuelle du capital et le conduisent souvent à différer leur introduction pleine et entière dans le procès de production.

D’une part, elles sont déjà à l’origine de puissants développements de productivité qui font grandir les menaces de surproduction et celles de baisse tendancielle des taux de profit.

D’autre part, et en conséquence, elles sont à l’origine de fabuleux développements des richesses produites dans et par la société.

LE TRAVAILLEUR COLLECTIF

Elles conduisent également à des réductions conséquentes de travail humain et au développement du temps libre.

Enfin, et ce n’est pas le moins important, elles impliquent, avec le General Intellect, le travailleur collectif se substituant aux concurrences entretenues ou cultivées par le système capitaliste.

Toujours est-il que ces quelques rappels viennent en vérification des propos de Engels montrant qu’il ne convient pas d’inventer moyens et causes mais de les découvrir dans les faits matériels de production qui sont là.

PRODUCTION SOCIALE ET APPROPRIATION CAPITALISTE,

CE N’EST PAS COMPATIBLE

Et Engels concluait cette partie de son texte : « Moyens de production et production sont devenus essentiellement sociaux ; mais on les assujettit à une forme d’appropriation qui présuppose la production privée d’individus...Dans cette contradiction qui confère au nouveau mode de production son caractère capitaliste gît déjà en germe toute la grande collision du présent...A mesure que le nouveau mode de production arrivait à dominer dans tous les secteurs décisifs de la production et dans tous les pays économiquement décisifs, et par suite évinçait la production individuelle jusqu’à la réduire à des restes insignifiants, on voyait forcément apparaître d’autant plus crûment l’incompatibilité de la production sociale et de l’appropriation capitaliste... »

Qu’il soit alors nécessaire, sinon indispensable, d’introduire l’appropriation sociale et de conduire le dépérissement de l’Etat qui l’accompagne nécessairement, c’était déjà vrai au temps de Marx et Engels.

Aujourd’hui, les nouveaux et forts développements des caractéristiques que je viens de rappeler font du développement de la démocratie une impérieuse nécessité pour construire une nouvelle civilisation.

Michel Peyret

30 novembre 2010


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